‹ Aventurières et courtisanesChapitre 20 sur 42 · LÀ SALLE A MANGER DE M. DUSOMMERARD (HOTEL CLUNY · texte numérisé non relu

LÀ SALLE A MANGER DE M. DUSOMMERARD (HOTEL CLUNY

Revenons sur la salle à manger de M. Dusommerard. Ri varol compare ingénieusement, dans une de ses lettres, la passion des antiquités à celle de l'amour ; elle s'accroît, dit-il, de tous les tourments qu'elle donne. Qui se fera en effet le poète de cette grande odyssée de l'antiquaire, qui dira ses durs labeurs, ses insomnies, ses tourments naïfs, ses joies d'enfant? L'antiquaire tient à ses richesses en raison de ce qu'elles lui coûtent ; il a chez lui tel onyx qu'il vous cédera pour un autographe ordinaire, tandis que ce bas-relief à demi brisé de Jean Goujon, cette boîte à volets peints, ou cette scène de la Passion sur albâtre, toutes choses qu'il n'aura trouvées qu'à grand'peine dans quelque rue oubliée de Rouen ou d'Anvers, seront pour lui des denrées inestimables. Devenu le roi de sa création, à la tête d'une collection réelle, l'antiquaire

tourmentera bientôt son domaine comme le vieux Cincinnatus faisait de son champ ; il le retournera, le fera suer, et n'aura ni paix ni trêve jusqu'à ce qu'il se couche un jour à ses limites, enchanté des frais, des fatigues et des embarras sans nombre qui composent la somme de son bonheur !

Il y a dans cette vie de l'homme qui achète d'étranges moments de satiété. D'abord vous n'achetiez que timide et cauteleux, vous n'osiez pas montrer vos précieuses acquisitions à vos amis, vous vous mettiez en garde contre leur critique ; peu à peu la chance vous a favorisé, vous avez un cabinet, une galerie, une collection, un musée même, que sais-je ? Vous voilà gorgé comme l'épais Vitellius. Un beau jour le dégoût vous prend, vous jouez au whist votre cabinet, ou ce qui vaut mieux, vous le vendez. Les juifs de la science, c'est-à-dire les marchands, le déprécient et l'achètent au rabais; et vous fugitif, vous émigré, vous êtes en chaise de poste à la porte et regardez votre musée fuir en détail dans la rue. Soyez donc antiquaire pour en venir là !

Mais il y a de persévérants antiquaires ; il y a des gens qui se cramponnent aux bahuts et aux meubles de la renaissance dans tous les âges et dans tous les temps avec l'idée de ne jamais les quitter. Impavidum ferient ruinœ. Chez eux, le succès n'amène pas le dégoût ; ils vont, ils marchent toujours, et toujours avec la devise de Charles-Quint : J'aiempris. Pour ceux-là, il n'y a pas de patache rude, de soleil brûlant, de juifs

maussades: ils vont à pied et en voiture, dans le même quart d'heure; ils achètent partout, ils encombrent leurs vieilles demeures jusqu'à en faire fléchir les solives. Et remarquez bien qu'ils finissent par avoir de la sorte, non-seulement une collection, mais une chaire, non-seulement un musée, mais un véritable professorat.

M. Dusommerard est la preuve de ce que j'avance ; qui ne connaît le musée et les jours de classe de M. Dusommerard ?

Le musée de M. Dusommerard, c'est cet élégant et remarquable hôtel de Ciuny, dont moins que tout autre je veux vous entretenir, l'ayant fait déjà maintes fois et depuis son origine; son jour de classe, c'était, l'hiver dernier, Je vendredi. Au jour [en question, le vendredi, il n'est sorte de visites qui ne viennent assaillir le paisible et savant propriétaire, le dernier abbé de tous les abbés éteints de Cluny dont les crosses sont ciselées partout, l'excellent et honorable M. Dusommerard. Ce sont à la fois de petits jeunes gens à barbe de bouc, qui se disent artistes, et de belles dames de la rue du Mont- Blanc qui ont le goût des armures antiques. Il y a bien aussi quelques Anglais polyglottes, ou des professeurs de Dresde en redingote marron ; mais à ceux-là M. Dusommerard ouvre de bon cœur ses galeries. L'obséquiosité de certaines gens et les sottes questions de beaucoup d'autres n'altèrent jamais sa sublime patience. Au milieu de ces visiteurs moitié ignorants, moitié instruits, le propriétaire de l'hôtel Clnny conti-

nue le cours de ses intéressantes analyses. Il y a un grand mérite dans cette volonté robuste d'antiquaire qui poursuit sa course, et cette bonhomie charmante qui veut bien nous faire participer à ses secrets scientifiques. Il est inutile de dire que ce cours de M. Dusommerard n'est aucunement rétribué; imaginez plutôt un ministre anglais à la fois docte et poli expliquant sa collection aux dames.

A l'heure qu'il est, M. Dusommerard, peu content d'avoir classé de son mieux chaque époque et chaque style dans plusieurs de ses belles salles, vient de terminer d'une manière complète la partie affectée dans ces divers souvenirs du temps passé au service de table. Je me trouve heureux d'avoir à signaler le premier à l'attention des artistes le plafond de salle à manger dont il a confié l'exécution au talent fraternel de MM. Séchan et Feuchères.

Laissant de côté leurs ressources habituelles, les prestiges de la lumière et du coloris, les illusions d'optique et la magie des effets de perspective, qui nous captivent chaque soir dans leurs merveilleuses toiles d'opéra, ces artistes se sont bornés cette fois à un petit pastiche charmant de grâce et de poésie, véritable débauche de pinceau, dans le genre des bacchanales si chères à Jordaens. Ce plafond, exact jusque dans ses moindres caprices, est une scène complète que tout le monde voudra voir.

Ce n'était pas une petite tâche que celle de couronner l'ensemble déjà si satisfaisant de cette par-

lie de la collection, de lutter de couleur et d'harmonie avec les valeurs de ton des vieux buffets sculptés et de l'or basané, d'élégance et de style avec les compositions de ces admirables Majolica, sorties des célèbres ateliers de Faenza, où Raphaël, Jules Romain et tant d'autres, préludant comme ouvriers à leur grande renommée d'artistes, livrèrent aux chances du four à potier les premiers essais de leur génie l.

Sous le rapport de l'effet, un autre écueil devait résulter de l'abondance dans cette pièce même des beaux produits de l'art aujourd'hui délaissé de Léonard le Limousin et de ses successeurs, ainsi que des ftgulines, si diverses et si gracieuses dans leur bizarrerie, de notre Bernard de Palissy, ou plutôt des Tuileries 2, ce

1 Voir dans la collection, salle dite de François Ier, le médaillon en faenza, scène du massacre des Innocents.

2 C'est ce dernier nom que portait Bernard, lorsque, sur l'emplacement où s'éleva depuis le palais de nos rois, il travaillait à l'ornement des châteaux de Madrid, d'Écouen, etc. Cet arpenteur de Saintes, devenu l'un de nos plus, grands artistes et notre premier savant par la puissance de son génie et par une ténacité qui sut résister à trente-cinq années de cruelles épreuves, en même temps qu'il dotait sa patrie dans l'art à la fois utile et brillant de la céramique, y fondait d'instinct les premiers enseignements publics des vrais principes des sciences naturelles. Sauvé des prisons par un ordre exprès de Charles IX, obtenu par l'intervention du connétable Anne de Montmorency, Bernard Palissy fut logé aux Tuileries, localité qui appartenait à la maison de France depuis que François Ier l'avait acquise du secrétaire des finances de Villeroy, pour servir à la duchesse d'Angoulême, sa mère. On pense qu'il dut à son séjour dans cet asile royal, ou mieux encore à une disposition exceptionnelle de la part de Charles IX, d'être préservé de la tuerie de 1572.

génie primesaultier, comme eût dit Montaigne, que Voltaire choisit si injustement pour le point de mire de ses sarcasmes. Tout ce décor de salle à manger, depuis les dressoirs et buffets flamands jusqu'à ces grès de la fin du seizième siècle, où Fart, moins complet, se rachète du moins par des teintes éblouissantes, exigeait des combinaisons variées. Supposez, en effet, que ces chaieres et ces faulx (Testuels attendent les conviés, que la cloque d'appel soit aux mains du page, que le saulcier se presse, et que le heurt et l'entre-choc des armures retentissantes annoncent la venue des chevaliers, revenants exacts à Fheure, que je vois tous s'asseoir à minuit rue des Mathurins-Saint-Jacques, à ce couvert gothique de M. Dusommerard ! Les yeux de ces conviés devront-ils souffrir d'un plafond moderne devant ces oiseaux farcis d'ambre et de musc, ce pain anisé et ce vin d'Arbois pétillant dans les hanaps? Non, certes j MM. Séchan et Feuchères, qui s'opposaient à cette disparate autant que M. Dusommerard, ont senti que leur pinceau devait avant tout rappeler les types consacrés, et que les miraculeux chapitres où Rabelais nous parle de la reine Quintessence et de messire Gaster étaient seuls de nature à diriger et à vivifier leurs

Si l'on joint aux divers mérites de Palissy, le courage civil dont il fit preuve notamment à la Bastille dans sa réponse à Henri III, on concevra l'intérêt que nous devons mettre à dégager ce beau nom du caractère d'étrangeté que lui donne le surnom de Palizzi ou Palissy.

(V. les Notices sur l'hôtel Cluny, etc.)

créations. Autrement, ils retombaient dans l'enseigne du Gourmand dépeçant un chapon entre deux pots de fleurs chez Gorcellet.

C'est donc au culte de messire G aster, premier maître ès-arts du monde, suivant le malicieux curé de Meudon, que l'abbé actuel du cloître de Cluny a voulu lui-même rendre hommage.

« Brief, ce messire Gaster est tant énorme qu'il mange tout, bestes et gens, comme fut vu entre les Vascons, lorsque Q. Metellus les assiégeait. On nous offrit chez lui des andouilles caparaçonnées de moutarde fine, des soupes de lévrier, des grasses soupes de prime, des colcotons, des fressures, des pastez d'assiette, des hortolans et des hoschepots l, etc. »

Tels sont les mets qu'offrira sans doute quelque jour à ses doctes conviés le nouveau cénacle de M. Dusommerard. Vous souvient-il de ces aquarelles si fines de Cattermole, aquarelles représentant presque toutes des réfectoires de prieuré ? Le bois en est propre, les tables luisantes; çà et là quelques brocs au ventre aussi large que celui des moines , un linge de service éblouissant de netteté, quelques plats d'étain et des chenets gigantesques sur lesquels glisse une lumière de bleu de cobalt. Rien qu'à voir cet intérieur de réfectoire monacal, vous vous sentez pris à l'avance d'une soif et d'une faim rabelaisienne; le jambon est rose et coloré comme les joues du plus jeune des frères, les

1 Rabelais, ch. lix.

plats et les bassins à images de cuivre vous invitent à y laisser retomber la fourchette et le couteau. Eh bien, pareille impression vous saisît dès que vous entrez dans la salle à manger de M. Dusommerard.

Cependant la salle n'est ni haute ni large, c'est moins un réfectoire, vous le pensez déjà, qu'une salle d'abbé. Les dimensions de cet hôtel de Cluny sont en effet si petites, si adaptées au prieur et au prieuré, qu'il n'en pouvait être autrement. Un roi, qui de son temps valut bien un moine pour l'appétit, François Ier, préside à cette salle. Son médaillon entouré de devises amoureuses et chevaleresques, et sa cuirasse faisant office de calorifère, vous étonneront d'abord quelque peu ; la cuirasse de François Ier devenue une bouche à chaleur ! C'est le seul péché de civilisation que je reprocherai à M. Dusommerard.

Quant au grand prêtre de la salle, on pense bien qu'il ne pouvait s'en rencontrer un plus digne que l'historien satirico-burlesque de François Ier lui-même; aussi n'est-il autre que le divin curé de Meudon, l'ami de la dive bouteille. Les litanies et les devises de ce plafond sont presque toutes puisées dans ses œuvres. Evidemment l'artiste qui a contourné ces figures bouffones avait lu le chapitre : Comment Gargantua mangea en salade six pèlerins.

Divisant d'abord l'espace, MM. Séchan et Feuchères, au moyen de poutrelles ornées, soutenues par de jolies consoles formant voussures l, ont réussi à encadrer

1 Ces figures, si souples dans leurs efforts, sont de M. Klao

distinctement quatre compositions séparées se rattachant aux points cardinaux et fondamentaux du dogme gastronomique comme but et comme moyens spéciaux: La bombance joyeuse, le vin, la chasse, et la pêche.

Dans la première composition, couronnée comme les autres par deux têtes d'animaux symboliques, le génie de Fart culinaire occupe sur fond doré un centre autour duquel gravitent, comme autant de planètes autour de leur soleil, huit figures à mi- corps sortant des rinceaux et aboutissant à ce centre. Le génie élève fièrement entre ses bras un paon dressé, oiseau trèsrecherché au moyen âge, et qui, à la différence du héron, véritable trouble-fête, n'offrait aux convives que des idées succulentes. Des figures accessoires animées par les sons du luth et du rebec complètent l'emblème de ce service de table dont la devise d'encadrement, tirée d'Horace, est :

VIVERE SI RECTÈ NESGIS, DECEDE PERITIS.

Vient ensuite, dans la même division centrale et de l'autre côté d'un lustre qui nous reporte aux dessins de Gérard Dow, le triomphe de la dive bouteille représentée par l'aiguière que tient d'une main un Ganymède bourgeois, offrant de l'autre à une des têtes de bouc du couronnement de la purée septembrale dans un

man, jeune sculpteur, parfaitement initié au système de grâce el de naïveté qui distingue les sculptures de la fin du quinzième siècle.

de ces verres allongés en honneur même au seizième siècle. L'autre tête mord une grappe qu'on lui présente.

Des faunes, des satyres et des bacchantes célèbrent, le thyrse en main et au son de la flûte de Pan, les charmes du jus divin, à grands renforts de hanaps. La devise est puisée dans l'interpellation de Panurge : Or advisez quand sera temps de boire ?

La tierce, comme a dit maître François, est consacrée à la chasse. C'est encore un génie qui préside à ce jeu dont Virgile a dit :

Nobilium labor ille virum est, bellique cruenti Dulce rudimenlum.

L'enfant tient son faucon enchaîné, tandis que de tous côtés les disciples de Phébus, Fauteur du noble Déduit de la chasse au quatorzième siècle, s'essayent aux luttes variées de ce noble exercice; aux cris aigus de l'éléphant et aux aboiements des chiens, dont les têtes haletantes sortent de rinceaux secondaires.

Le levraut que Rabelais recommande de manger au vinaigre, sous peine de malheur, ne pouvait être oublié dans cette représentation graphique ramenée au positif du cui bono. Aussi verrez-vous dans le cadre de ce plafond un des chasseurs nanti de cette proie s'épanouir sans doute à l'idée que, suivant la très-ancienne tradition rapportée en Pantagruel, il trouverait dans ce mets le moyen de plaire pendant sept jours.

Rabelais et Montaigne ont concouru à former la légende gastronomique qui porte :

Prenez de perdrix l'aile Et cuisse de nonnain *.

Corpion d'avicelle Seul becque-figue en plein 2.

Il restait à célébrer la pêche, que Brillât-Savarin appelle le meilleur aimant de sensualité. Tel a été l'objet de la quatrième composition de MM. Séchan et Feuchères. L'enfant qui préside à ces ébats tranquilles de bourgeois tient d'une main la ligne avec laquelle :

Exigui piscis vile trahebat onus.

Et de l'autre sa modeste proie. Quelques pêcheurs, plus entreprenants que lui dans cet art, harponnent des dauphins et jettent ou retirent des filets. La légende toute spéciale offre encore un de ces principes de Yart de la gueule posés ou rappelés par Rabelais :

De tout poisson, fors que la tenche, Penez le dos, laissez la pencbe (panse).

Nous avons dit que ces médaillons se terminaient en forme d'écussons; ils ont pour tenants de délicieuses figures de femmes dont la grâce et la désinvolture sont remarquables. Force eût été à M. Dusommerard de

1 Sans doute du pigeon qui porte ce nom.

2 Montaigne parle en effet de certains gourmets qui rejetaient d'un oiseau, à l'exception du becflgues, toute autre partie que le croupion.

laisser vacante la place de ces emblèmes nécessairement personnels, si l'occasion n'avait déterminé l'esprit caustique du propriétaire de cette collection à critiquer lui-même, dans un canton d'armoiries de son invention, les prétentions de messieurs ses collègues de la chambre des comptes. Rabelais dans son chapitre des Apedeftes a représenté, comme on le sait, ces trèshonorables magistrats « comme de gros pendards réunis autour d'un pressoir, avec ongles longs et crochus pour mieux éplucher les grappes dans l'intérêt du fisc. » Maître François ajoute qu'ils tireraient l'huile d'ung mur. La critique de Rabelais contre messieurs de la chambre des comptes a reçu sa sanction de M. Dusommerard lui-même qui, on le sait, est un de leurs membres. Son écusson se compose d'une vis de pressoir en pal, ayant pour cimier une toque magistrale, et croisée comme sautoir par une paire de ciseaux. Le mot grec apedefte, qui veut dire ignare et non lettré, corrigerait au besoin ce que ce blason aux yeux de certaines gens pourrait avoir de trop ambitieux.

Bien d'autres devises alternativement philosophiques et gastronomiques couvrent les tranches des poutrelles. Les unes sont tirés d'Horace, comme celles-ci : Sperne cibum vilem ; et le Nunc est bibendum, qui ne pouvait être mieux placé à côté de cette apostrophe du frère

Jean ;

Page à la hnmerie, Boutte à moi sans eau!

Le moraliste retrouvera avec plaisir des principes

d'hygiène puisés dans Sénèque, tels que cette phrase, par exemple : Magna pars libertatis est bene moratus venter.

Nous avons entendu déjà quelques visiteurs sévères, tout en rendant justice au choix de ces devises en général, regretter qu'on n'en ait pas substitué d'autres plus classiques à leur avis. Nous agirons au rebours de ces visiteurs, et M. Dusommerard ne recevra de nous que des remercîments pour toutes ces maximes rabelaisiennes. Rabelais devait être, en effet, le seul patron de cette salle dans le style de la renaissance. Nous engageons les véritables amateurs à s'assurer par euxmêmes, comme nous l'avons fait, de la perfection que ce voûtage ajoute à la collection des instruments et ustensiles de table si complète chez le propriétaire de l'hôtel de Cluny, depuis la fontaine à laver, qui précédait et suivait chaque repas, jusqu'au clepsydre qui en marquait la durée en rafraîchissant et en parfumant l'atmosphère; depuis la cupa magistra, contenant l'équivalent de trois bouteilles et servant à boire à la ronde, jusqu'aux jeux de table, amusements naïfs de nos aïeux.

Le camp de Compiègne était jadis comme le prologue des plaisirs de l'hiver. Lorsque Dancourt imagina de se moquer de cette rage voyageuse de la bourgeoisie de Paris, qui l'entraînait vers Compiègne l et lui faisait faire le voyage du camp, la bourgeoisie justifiait alors sa curiosité pour les plumets rouges, en racontant naïvement les bals que les officiers de ce temps-là donnaient aux villageoises sous leurs tentes, les bergères et les provinciales qu'ils régalaient, les usuriers et les gens de robe qu'ils bernaient en plein soleil, sans compter les maris et les chevaliers de Gascogne. Les bourgeois qui fournissaient les régiments avaient d'ailleurs mille bonnes raisons pour en venir là, il y avait toujours pour eux quelque bouton à recoudre, et quelque créance en retard à poursuivre. Dieu sait dans quel état ils en revenaient le plus souvent ! On les endommageait à force de coups de pertuisanes, ou bien on leur gagnait, comme à de

1 Les Curieux de Compiègne (à-propos de Dancouii).

jeunes cadets, leurs justaucorps et leurs montures. Ce mélange de bataillons confus, ces escadrons d'officiers et de gens de condition, ces valets, ces vivandiers, tout cela était pour les bourgeois une belle foire ; ils se faufilaient dans mille petits bals d'armée que les officiers se donnaient entre eux, et surtout aux représentations comiques jouées par les soldats eux-mêmes, sous la tente, et qui se terminaient par un branle général.

Le camp de Compiègne appelait ainsi toute la société de ce temps-là. Madame de Maintenon s'y faisait porter en chaise, et madame la duchesse de Bourgogne ne trouvant plus à s'asseoir que sur un des bâtons de cette chaise, il était tout simple que la bourgeoisie ne s'y plaignît pas trop des bousculades des archers ! Aujourd'hui le camp de Compiègne est bien mort.

Mais la tendance réelle à signaler dans le monde opulent, et surtout le monde des femmes, c'est une résolution bien arrêtée de ne plus courir les champs. Voici venir le mois de novembre : le concierge au dos voûté ne ferme plus la grille du château qu'en faisant crier sous elle les feuilles sèches et flétries. Déjà le château se dépeuple, déjà l'âtre aux pelles d'acier, l'âtre bruxellois, si poli et si éclatant, reflète la flamme. Encore quelques jours, et les gens qui boudent contre Paris reviendront; les Bouffes eux-mêmes nous sont revenus ! Le programme des grandes soirées s'élabore, les salons tiennent conseil. Que nous donnera cet hiver? qu'inventera-t-il en fait d'amusements

splendides, de réunions neuves, élégantes? Notre diplomatie, au milieu de ses embarras sans nombre, aura-t-elle le temps de nous faire danser ? pourra-t-on seulement se hasarder à sortir du bal avec la certitude d'offrir involontairement au premier voleur sa bourse et son claque? Les préoccupations politiques, rembrunissent, il faut bien le dire, Yhorizon des bals. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on nous promet comme rentrée, force comédies de société !

La comédie de société avait eu assez de succès l'autre hiver pour qu'on pût bien augurer de sa résurrection. C'est peu, selon nous, que M. de Castellane lui consacre cette année un théâtre tout neuf ; que sur d'autres points, et notamment place Vendôme, chez la spirituelle madame Goubie, on cherche à consolider ses privilèges ; la comédie de société est depuis trop longtemps un fait accompli pour qu'il soit permis de le mettre en doute. Reste à savoir maintenant si, en ce qui touche la comédie de société, on doit • se contenter de la regarder comme un fait et non comme un but. Cette question nous semble moins futile au fond qu'elle n'est à l'apparence. L'influence que la comédie de société peut avoir sur l'art et sur le goût du public, la facilité de se reproduire qu'elle donnerait aux fantaisies originales de certains esprits dont les types exceptionnels effrayent le théâtre et les comédiens ; la garantie assurée que les femmes y trouveront de sortir des -sentiers communs et battus, et de ne pas se trouver, dans leurs rôles, en opposition directe avec leurs

habitudes d'élégance ; tout cela ne mérite-t-il pas qu'on s'occupe avec intérêt d'une futilité contagieuse, d'un goût léger, mais qui peut devenir utile ?

L'histoire de la comédie de société, dans ses époques successives d'éclat ou d'abandon, est certainement intéressante. Sans vouloir remonter plus haut qu'à Louis XIV, nous trouvons la comédie de société dans le fait même de l'établissement de Saint- Cyr. Quand le roi, la canne en travers, comme le rapporte Saint-Simon, faisait lui-même l'office d'introducteur royal à la comédie religieuse à'Esther, quand il récusait ceuxci comme trop roués, ceux-là comme trop jansénistes, n'était-ce pas la comédie de société dans sa plus grande acception? Les représentations à'Esther amenaient toute la cour à Saint-Cyr; madame de Maintenon choisissait seulement les auditeurs, notant l'assemblée au crayon blanc ou au crayon rouge suivant les opinions religieuses de chacun. A cette époque, la comédie de société envahit tout, elle assujettit le théâtre à ses caprices souverains; Louis XIV confisque Racine au profit de Saint-Cyr, comme il confisquait quelque temps auparavant Molière au profit de Versailles. Les échos de Saint-Cyr et les charmilles de Versailles répètent des vers prononcés par des organes de nobles demoiselles ou de grands seigneurs enchantés de se produire devant le roi à titre de comédiens. Louis XIV joue lui-même le rôle d'Apollon, et c'est à Vaux, le 20 août 1661, que l'on représente les Fâcheux de Molière, dans la maison de Fouquet, le dernier surin-

tendant des finances. Ce fut même là que Louis XIV, félicitant Molière du plaisir qu'il venait de prendre à sa comédie des Fâcheux, lui montra du doigt M. de Soyecour, chasseur acharné et ridicule, en lui disant qu'un pareil original manquait à sa pièce. Cette observation de Louis XIV fut un ordre pour Molière ; six jours après,, M. de Soyecour était incrusté vivant dans les Fâcheux. Qu'on dise que ce n'était point là de la comédie de société, une comédie faite en société par Louis XIV et Molière !

Sous le régent, les orgies gloutonnes et les mascarades de laquais remplacent ces beaux loisirs du grand siècle de Louis XIV. Dans cette cour où il n'y a point de vice qui ne soit représenté par quelque grand nom où l'inceste préside, une couronne ducale au front, la comédie de société n'aurait eu, hélas ! aucune bonne chance de se produire. La comédie de société! c'était le burin vengeur de Lagrange-Chancel, notant chaque infamie du pouvoir ; c'était quelque chanson de page contre ce bon régent qui vous menait droit à la Bastille, où Ton succédait à Voltaire, qui s'y vit renfermé pour des vers qu'il n'avait point faits. Il n'y avaitpas, il ne pouvait y avoir de comédie de société; Law et sa banqueroute occupèrent d'ailleurs ces dernières années d'un règne honteux de manière à ne lui laisser ni paix ni trêve.

En 1760 le duc d'Orléans (celui qui protégea Collé) fait construire un petit théâtre à Bagnolet. Le jour de Noël, dit Collé, il y joua le prologue des Deux Gilles

et la 3Ière rivale. On voit que la comédie de société avait repris son train ordinaire. Le duc d'Orléans était passionné pour cet amusement, au dire de Collé, qui le traite de comédien supérieur dans ses feuilletons courtisanesques. En ce temps-là, Collé donnait Joconde et se louait beaucoup de M. le vicomte de la Tour du Pin dans ce rôle de Joconde. Il est bon de dire que, contrairement aux us et coutumes du siècle de Louis XIV, qui défendaient aux grands seigneurs jouant la comédie des mésalliances trop grandes, ceux-ci jouèrent de prime abord à Bagnolet avec des danseuses de l'Opéra, telles que mademoiselle Marquise, maîtresse du marquis de Yilleroy, et madame Drouin, comédienne fort ignorée.

Les fêtes données par Collé et le duc d'Orléans à Bagnolet eurent du moins cela de bon qu'elles reflétèrent des mœurs et des caractères dont le théâtre n'avait jamais pu assumer sur lui la responsabilité dangereuse. Ces bluettes d'intérieur reposaient de Le Kain et de la tragédie ampoulée de Voltaire. La société se trouvait concentrée chez elle ; les vices de distinction étaient la seule étude des roués et des beaux esprits. Marmontel et M. de Saint-Lambert avaient d'énormes succès en société, tandis qu'Hamlet et la Veuve du Malabar ruinaient le théâtre. Madame de Mon tesson et le président Hénault faisaient encore à cette société blasée mille agaceries : la première, en voulant rivaliser de magnificence et de libéralité envers les auteurs avec madame de Pompadour, qui avait donné à Crébillon

pour son Catilina seize robes de sénateur avec des toiles d'argent, des bandes de pourpre et des laticlaves enrichis de diamants; le second, en donnant des soupers et des comédies dans son propre hôtel.

Bien après la tragédie de Saint-Cyr et les ballets fastueux de Versailles, on eut donc la comédie gaillarde avec Collé et madame de Montesson. Carmontelle, qui vint plus tard, ajouta au dialogue de Collé une précieuse qualité, la variété. Les personnages de Collé étaient en effet bien uniformes, bien grands seigneurs, bien détestables et bien arrogants ! Carmontelle, tout lecteur du duc de Chartres qu'il fût, profita de la merveilleuse promptitude avec laquelle il dessinait au crayon et peignait au lavis pour faire entrer dans son répertoire de société les extrêmes les plus curieux : le bourgeois et le marquis, le peintre en bâtiments et le financier, les femmes à la mode et les abbés ridicules. Carmontelle, dans la même matinée, esquissait les personnages d'une facétie, et les représentait le soir à la scène, bafouant ainsi toutes les conditions, dit Grimm, depuis Monseigneur le dauphin jusqu'à son frotteur de Saint- Cloud.

Cette comédie satirique, comédie de petits appartements, de petits soupers et de petits ridicules, eut alors un succès fou. Carmontelle, on ne sait comment, était parvenu à avoir le portrait de toutes les femmes de Paris; il les singeait et les reproduisait à merveille. Plaisant, comme on le concevra, aux esprits paresseux par la brièveté de Faction et le décousu de son dialogue,

il n'imposait aucune entrave à la mémoire. C'est pour cela que ses proverbes obtinrent un succès de vogue.

Les bibliophiles ont souvenir des Après-soupers de la Société, petit recueil de plusieurs volumes qui parut bien après Carmontelle. Chaque volume était composé de quatre cahiers ; chaque cahier contenait une Aventure en musique. Ces aventures avaient ordinairement pour sujets un événement du jour;, une historiette galante ou moqueuse, ainsi qu'il est permis d'en préjuger par la seule lecture des pièces suivantes, dont nous ne citons que les titres, pièces destinées aux amusements des cercles de Paris : Le Petit souper ou Y Abbé qui veut parvenir, musique de Dalayrac ; le Mari de bonne compagnie, musique d'un M. Framery, intendant de la musique du comte d'Artois ; Madame Collet montée, etc., etc. La forme la plus en vogue alors était le monodrame, ouvrage que jouait un seul acteur. Cette forme était facile et expéditive pour un grand nombre d'amateurs- Une ligne de points dans le manuscrit marquait d'ordinaire les silences de l'acteur, qui parlait ou qui chantait, et les endroits où l'orchestre entrait en conversation avec lui. Le Jeune seigneur bien poli est une comédie de société exquise en ce genre. Il est impossible de lire quelque chose de plus neuf et de plus divertissant.

La reine Marie-Antoinette, au milieu de l'ennui et du cérémonial importun d'une cour à laquelle elle ne pouvait pardonner de ne pas aimer à s'amuser, se réfugiait dans la comédie de société comme dans un goût

où la sévérité du roi ne pouvait l'atteindre. Toutefois, Louis XVI blâmait hautement ce caprice si justiciable. La reine, le plus souvent, jouait la comédie sans spectateurs. Un jour que cette solitude Fennuyait plus que de coutume, elle fit entrer les gardes du corps de service, en exigeant que les Suisses, durant ce temps, les remplaçassent à leur poste. Après le spectacle, S. M. leur dit : «Messieurs, j'ai fait ce que j'ai pu pour « vous amuser ; j'aurais voulu mieux jouer, afin de « vous donner plus de plaisir. »

Le théâtre de société de madame de Genlis, si célèbre par ses romans et ses recettes pour les confitures, donna à son royal élève l'occasion de se produire sur la scène morale de ce successeur de Berquin. Collé avait applaudi au talent comique de l'aïeul, mais, en revanche, madame de Genlis n'en reconnaissait guère au fiis, M. le duc de Chartres. Il prenait, selon elle, la comédie trop au sérieux.

Sous l'empire, la comédie de société eut peu de facilités. On était trop grand vainqueur, trop occupé au dehors pour s'amuser de ces petites coquetteries d'intérieur. Les pages de l'empereur jouèrent cependant plus d'une fois la comédie à Saint-Cloud. Ce fut même Fleury qui la leur fit répéter, sans doute un jour que l'empereur était de bonne humeur, et qu'il avait causé théâtre avec cette autre Majesté du nom de Talma.

Avec la restauration revinrent les paravents de la comédie de société. M. Théodore Leclercq, comprenant tout le profit qu'il y avait à tirer pour lui de la succès-

sion de Carmontelle, s'en fut bien vite à la recherche des ridicules de cour et des prétentions insatiables des parvenus. Les proverbes de M. Théodore Leclercq eurent un succès mérité, M. Scribe les copia plus d'une fois. Mesdames Hocquart, de Maillé, Courval, de Ruols, ouvrirent leurs salons aux fantaisies de M. Leclercq ; ce fut un engouement, une rage. Madame Roger, femme de l'académicien de ce nom, était pour lui une admirable interprète. Celte femme d'esprit une fois éteinte, le même souffle de mort semble avoir emporté la comédie de M. Leclercq, ce prince souverain de la comédie de société. 11 en fut comme de Talma et de la tragédie antique, que le même tombeau renferme.

Or, quel que fût à cette époque le juste engouement du monde pour les proverbes de M. Leclercq, des essais d'un autre genre furent faits, qui réussirent complètement à côté de ces ingénieuses et ravissantes esquisses. Chez madame Perregaux, notamment, on joua le More de Venise. Madame Merlin, cantatrice admirable, chanta également, nous le croyons bien, en 1823, le personnage de Desdemona. Enfin, tandis qu'à Stain, chez M. Hainguerlot le banquier, on jouait la Suite d'un bal masqué, des amateurs organisaient à Mesnières, près de Dieppe, une représentation demeurée fameuse de Juliette et Bornéo.

Telle est en abrégé l'histoire de la comédie de société en France jusqu'à notre ère de 1856, où elle semble vouloir refleurir plus que jamais.

Nous avons esquissé tout à l'heure l'histoire de la comédie de société. Cet hiver paraît devoir occuper une place distinguée dans ses fastes. La voilà qui nous revient plus pimpante que jamais, des châteaux, des villas, où elle s'était réfugiée pendant l'automne, s'installant çà et là, faute de mieux, même dans de vastes granges, où brûlent vingt-cinq quinquets, ayant pour auditeurs quelques gardes-chasse, quelques villageoises, applaudie par la main calleuse des fermiers, accueillie, fêtée partout. La voilà qui met de nouveau sens dessus dessous, à Paris, ses salons privilégiés; qui raccommode ses coulisses, rebadigeonne ses maisons, donne une couche à ses arbres, époussette ses paravents. La voilà qui remue ses adeptes; qui stimule les vocations, ravive les rivalités, réveille les prétentions, met en jeu tous les amours-propres. C'est un tableau fort curieux à observer de près, et ces préliminaires de toute comédie de société valent certainement la comédie même.

Le comédien de société est pour l'ordinaire un garçon d'un âge raisonnable, voué, par caprice ou par profit personnel, aux tribulations sans nombre de la comédie de société, mais aussi rêvant à l'avance ses couronnes; épanoui, radieux quand le grand jour vient, et se placardant de rouge, tant la joie l'étourdit.

Dans ie monde, le comédien de société ne dit pas grand' chose, il se réserve, il se ménage comme un groom qui doit courir à Chantilly.

D'habitude encore, il a soin d'être pourvu de tous ses membres, il conserve l'élasticité de ses muscles, et ne se permet pas de porter trop tôt des besicles. Il a sur une table de sa chambre plusieurs pièces passablement vieilles et maculées, qu'il a achetées chez Barba, et dont les interlignes sont remplis au crayon par des indications de sa façon, comme : « Ici Régnier se lève, » ou bien : « ici Bouffé se mouche; » ou bien encore : « ici Lassagne fait pouaf!» Ces précautions béotiennes lui paraissent une sauvegarde contre la critique. Aussi est-on sûr de le voir se lever comme Régnier, se moucher comme Bouffé, et faire pouaf! comme Lassagne. S'il est marié, sa femme lui fait répéter son emploi; garçon, il fait monter un dimanche soir sa portière, lui donne une chaise dans son salon et lui récite son rôle.

Le type du comédien de société varie, du reste, selon l'occurrence. Il y a le comédien sérieux, le comédien jovial, le comédien dindon.

Ce dernier, dont nous parlerons peu, remplit indistinctement les rôles de pères nobles ou d'amoureux.

Le comédien sérieux, au contraire, est le plus souvent un homme qui a vu Fleury, ou qui cherche à imiter Fleury. Il va le dimanche aux Français, quand Prévost joue, et prend du tabac dans la boîte du régisseur.

Tout au rebours des deux autres, le comédien jovial sait par cœur les chansons proscrites et inédites de Béranger; il connaît tous les vaudevillistes; il écrit à Mélingue : « Mon cher ami , » et à mademoiselle Déjazet : « Mon cher camarade. » C'est un petit homme, court, joufflu, mangeant beaucoup aux soupers qui suivent le spectacle, ingurgitant le vin de Champagne avec autant de facilité qu'un commis voyageur, et n'ayant aucune idée de miss Fanny Kemble, ni de Macready. Le comédien jovial est ordinairement un officier de chasseurs retiré du service parce qu'il a pris du ventre, ou bien un sous-chef des finances qui veut se distraire. Sa grande idée c'est de copier avant tout Bernard- Léon.

En disant que chez certaines organisations d'hommes du monde, le goût de la comédie de société devient souvent une passion absorbante, une véritable maladie, on serait certain d'être encore loin de l'expression réelle; c'est une rage, une fureur qu'il faudrait dire. J'ai connu un garçon d'esprit ; chez lui la passion du paravent était devenue une monomanie. îl apprenait tout, il jouait tout : comédies, tragédies, vaudevilles. îl avait des ressources pour tous les cas, il faisait face à tous les obstacles. Un jour qu'il se trouvait seul .dans un grand château de Picardie, chez un vieux baron son oncle, les gens de l'endroit s'en étant allés, il ne restait plus au coin du feu, sous le manteau de la vaste cheminée, que l'oncle et le neveu qui s'entre-regardaient en bâillant. «Jouons la comédie! » s'écria-t-ih —

« Mais tu n'y penses pas : nous ne sommes que deux dans le château ! — Raison de plus : nous jouerons Défiance et Malice. Il n'y a que deux rôles, mon cher oncle, vous ferez celui de la femme. » Il fallut bien en passer par là, et devant quinze à vingt bonnes têtes de petite ville, Fonde et le neveu jouèrent aux grands applaudissements de l'adjoint et du notaire.

Les répétitions surtout ne sont pas choses à dédaigner pour l'observateur. Il arrive toujours qu'on les fait durer le plus possible, bien moins pour mieux apprendre les rôles que pour causer plus longtemps avec les actrices; car la comédie de société n'est ordinairement qu'un grand manteau sous lequel s'abritent les folles intrigues. Ii y a telles amours dans le grand monde qui ne commencent que là, entre un couplet de M. Scribe et une ritournelle. C'est aux répétitions qu'on peut en étudier toutes les phases : passions naissantes, passions qui cheminent, passions qui finissent. La dernière répétition est une solennité des plus importantes. Chez M. de Belissen, par exemple, on répétait gravement devant les paysans qui représentaient l'assemblée, comme Léandre dans les Plaideurs; mais ailleurs les premières répétitions ont lieu de façon que personne ne répète : ce n'est vraiment qu'un chorus de fastidieuses récriminations. Les ingénues de cinquante ans se plaignent de la maturité de leur rôle; il n'est pas assez léger, assez sémillant pour elles; c'est un rôle trop marqué. Les hommes (ceux qui jouent les colonels de M. Scribe) demandent, comme jadis

M. Lemonnier à M. Scribe, s'ils auront un pantalon collant? Enfin Fauteur de société (quand il s'agit d'une pièce nouvelle) n'est pas le moins comique de la troupe. Presque toujours il a la quarantaine, un faux toupet et la croix d'honneur. L'auteur de société a d'incroyables peines à ménager les amours-propres de ses acteurs. Les jeunes femmes lui tournent le dos, si le rôle ne leur plaît pas; les vieilles lui déclarent aigrement qu'il n'a qu'à porter son œuvre à madame Guillemin du Vaudeville ou à madame Grasseau de l'Odéon. Que sais-je encore? Ces dissensions, plus terribles mille fois que des dissensions de sociétaires à la Comédie-Française, mettent le pauvre homme dans le plus cruel embarras. J'en ai vu se sacrifier comme feu Décius, couper leurs moustaches et leurs favoris, et jouer eux-mêmes un rôle de duègne dont aucune femme n'avait voulu.

Au reste, le dévouement de la plupart des auteurs de société consiste dans une recette bien simple : ils portent à ces théâtres bourgeois les pièces qu'ont refusées les théâtres publics, et consentent à les jouer eux-mêmes, comme Molière. Cette méthode est mauvaise et doit être réprimée. Nous le répétons, les pièces des théâtres de société doivent être faites tout exprès pour ces théâtres. La gaucherie des gens du monde dans les rôles du Théâtre-Français, et leur incontestable supériorité dans les pièces écrites pour eux, prouvent toute la vérité de ce précepte.

Mais il y a quelqu'un de plus malheureux encore

que l'auteur de société, c'est le peintre de décors ; l'exiguïté du lieu et les exigences de gens qui se disent artistes l'inquiètent, le tourmentent sans cesse et changent en un enfer anticipé la vie de délices qu'il se promettait dans un bon et joyeux château de province, ou dans un splendide hôtel de Paris. Il s'en dédommage en mangeant prodigieusement et en donnant aux dames des leçons de perspective.

Du reste, l'étude la plus profitable, dans ce sujet si fertile en observations, c'est à coup sûr celle des femmes. Nous venons de voir combien Famour-propre des hommes est grotesque et naïf, comme ils se passionnent, comme ils s'empressent dès que le mot comédie est prononcé. Or, l'amour-propre des femmes est plus raisonné, plus couvert, plus discret, moins fringant. Les femmes (et j'entends ici les femmes du monde) ont en effet bien plus d'obstacles à vaincre: les femmes dépendent d'une volonté d'oncle ou de mari ; à chaque instant elles ont à craindre un barbare veto pour leurs jolies lèvres, un ordre absolu qui les ramène violemment des hauteurs romanesques de M. Scribe dans la vulgarité vertueuse de leur ménage. Jusqu'au dernier moment, et à moins qu'une femme ne soit une maîtresse femme, elle ne sait vraiment pas si elle jouera. Voyez-la, effarée et craintive comme une colombe, venir chercher un appui et un refuge sous la protection de ses camarades ; entendez-la roucouler ses douleurs au jeune premier ou au père noble, et placer son rôle sous la tutelle de ces mes-

sieurs. Il ne sera pas dit, en vérité, qu'un époux barbare et peu délicat s'opposera à ses légitimes triomphes; il faut qu'elle joue Suzette du Mariage de raison, ou Célimène du Misanthrope!

Il est juste de dire qu'en général la palme de la comédie de société revient aux femmes. Les femmes du monde sont de si fines comédiennes ! Tout, jusqu'à leur éducation d'enfance, éducation prude et fausse, les a initiées à ces petites ruses, à ces réticences de passion, à ces manèges de cœur que M. Scribe a recherchés au Gymnase. Ce qui est cause en effet que les femmes du monde aiment tant à jouer ses pièces, c'est que précisément il ne les détourne aucunement de ces habitudes de fausseté et de petites conventions; c'est qu'il les conserve intactes et nous les rend dans toute la candeur de leur perfidie. Les femmes du monde, qui ont tout le jour à se défier d'une femme de chambre ou d'un grand parent qui les espionne, se tiennent aussi tout le jour sur la défensive. Elles trouvent donc charmant que l'on se donne des clefs pour des rendez-vous galants, au vu de tous, comme dans les Malheurs d'un amant heureux ; elles trouvent délicieux que l'on avoue sa passion du bout des lèvres, et en minaudant, comme dans Y Héritière ; charmant aussi que la seule scène animée de la Quarantaine, celle de l'aveu, se passe sous les verrous et par force majeure, et tout cela parce que de cette façon les apparences sont sauvées. Ainsi procèdent les seules amours que se permettent les femmes du monde ; ainsi va leur

passion pas à pas, sous le masque, bien différente en cela de la passion de Juliette, de cette passion qui aime Roméo d'un amour si imprudent, si naïf, si délibéré ! Aussi ne feriez-vous jamais comprendre à une femme du monde qu'elle doit jouer le rôle de Juliette. Elle vous répondrait qu'elle aime mieux M. Scribe que Shakspeare. Cela est tout simple : M. Scribe joue avec la passion; il ne va jamais la remuer dans le fond du cœur. Quelle passion, au contraire, que celle qui va, comme Shakspeare Ta voulu, au delà de toutes les conventions du monde, pure et sublime parce qu'elle avoue, et qui n'est plus même téméraire parce que la franchise absout d'avance la forme de son langage !

Hist ! Romeo, hist! — Oh! for a falconer's voice To lure this tassel gentle back again ! etc, etc.

Faites dire ces deux vers et toute l'admirable scène du balcon à une femme du jour, si vous pouvez!

Cela me rappelle qu'en Italie je vis une vieille comtesse, prude à faire peur, qui ne voulait jouer la comédie qu'en homme. Je soutins devant elle que toute l'ambition d'une femme du monde devait la conduire à jouer Juliette admirablement. Je me retranchai dans cet adverbe, parce que je n'admets pas que l'on puisse supporter autrement le rôle de Juliette, et que, ce rôle n'étant que passion, je crois qu'avec de l'âme et du sens toute femme peut espérer d'en venir à mon adverbe. Aujourd'hui plus que jamais cette thèse est

réalisable. Assurément il ne manque pas de traductions de Shakspeare en vers et en prose , sans compter celles qui sont encore à faire. Pourquoi des femmes du monde, des jeunes gens spirituels et distingués, ne s'associeraient-ils pas entre eux pour organiser Roméo et Juliette, Mesure pour mesure, les Gentilshommes de Vérone, etc., etc. ?

Mais il y aurait mieux encore. Si votre naturel répugne à la passion de Shakspeare, admettez au moins ces vives et jeunes fantaisies, ces pièces qui ne traînent point sur tous les théâtres; ressuscitez-nous cette comédie de société dont nous vous avons fait précédemment Fhistoire, cette comédie des dix-septième et dixhuitième siècles, spirituelle, mordante, incisive, fustigeant les folies et les ridicules du jour; comédie que le veto censorial interdit aux théâtres patentés, et qui doit retrouver son ancien asile dans la liberté du salon.

Eh bien ! au lieu de cela, la comédie de société s'est traînée depuis sa résurrection, à la suite de la routine publique; son unique ambition consiste à rivaliser avec le Gymnase. Voilà où en est la comédie de société, même à l'hôtel Castellane.

Je suis presque tenté de croire que, pour les gens du monde, il faut ce que l'Opéra avait, du temps de Watteau,des arbres impossibles, tant la couleur en était bleue; en d'autres termes, une comédie impossible, une comédie telle que eux seuls puissent l'aborder à l'exclusion des acteurs ordinaires. La meilleure preuve

de ce que j'avance, c'est simplement Collé, Carmontelle, presque tout le répertoire de Dancourt, et en dernier lieu les proverbes d'Alfred de Musset.

En résumé, ce n'est pas assez d'une salte et d'acteurs pour la comédie de société; il faut maintenant des pièces : or, grâce à Dieu, il ne manque pas de jeunes auteurs pour cette nouvelle besogne! Espérons donc que la jeune littérature dramatique aura bientôt à remercier le propriétaire de l'hôtel Castellane de ce service. Sans un répertoire spécial, les théâtres de société ne sont qu'une vaine parodie des théâtres publics; avec ce répertoire, ils peuvent devenir le vrai, l'unique théâtre français de notre époque.

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