‹ Aventurières et courtisanesChapitre 21 sur 42 · LES · texte numérisé non relu

LES

(portraits du jour)

Paris possède une quantité de comtes de Saint- Germain. Je me hâte d'expliquer ce titre.

Il y a des gens qui vivent et marchent au milieu de vous, des gens que vous coudoyez et rencontrez à toute heure, et sur la figure desquels il vous serait difficile de placer un chiffre d'âge; ils peuvent avoir cinquante ans tout aussi bien que quarante ; ce sont des énigmes ambulantes qui trompent l'œil et déroutent les questionneurs. Vous les croyez défunts pendant quelque cinq ans, et tout d'un coup les voilà qui ressuscitent et se remontrent de nouveau au monde étonné, comme ces plongeurs acharnés qu'on croyait morts et qui reparaissent suspendus aux crêtes de la vague. Ces gens-là, ni plus ni moins, ce sont tout autant de Saint-Germain nomades, perpétuellement

jeunes et verts, des Saint- Germain sans élixir et sans emphase, mais enfin le privilège de l'immortalité leur est dévolu sans que pour cela ils aient besoin de se faire recevoir de l'Académie.

On en compte prodigieusement à Paris.

Les uns portent de la poudre, sans doute par respect pour la mémoire de leur maître et modèle le comte de Saint-Germain, qui se vantait, sous Louis XV, d'avoir connu le Père éternel quand il était jeune ; d'autres se dandinent avec des paroles hoffmaniques et certaines façons de petits vieux desséchés qui feraient croire qu'ils ont reçu leur exeat du Père-Lachaise et qu'ils ont obtenu la permission de se promener jusqu'à deux heures du matin dans les salons parisiens.

Il y en a qui ont des dents blanches, mais on ne peut dire si c'est un râtelier, car, d'un autre côté, ils ont les cheveux d'un noir magnifique.

La veille, vous leur avez demandé des nouvelles de leurs rhumatismes; le lendemain, vous les rencontrez trottant à cheval. A les voir par derrière ainsi chevauchant, avec leur frac de Blin et leur désinvolture équestre , vous vous dites : Voilà un beau jeune homme ! Quand il se retourne, le jeune homme en question est une vieille figure ridée comme un pruneau, sillonnée de rides, horrible à voir.

Au bal, ils se faufilent, l'hiver, entre un punch et une table de whist ; ils ont la plupart du temps

une brochette de croix disposée comme il suit :

L'ordre de l'Éperon d'or;

L'ordre du Mérite de Prusse ;

De la Légion d'honneur;

Du Lion de Belgique;

Du Christ de Portugal ;

Et du Faucon d'Hohenlohe.

Ainsi chamarré, et portant à sa boutonnière cette mercerie de décorations, le comte de Saint-Germain actuel tient encore d'habitude son gant jaune dans sa main droite, et laisse à dessein briller à sa main gauche un vieux diamant ou même tout simplement une calcédoine. Il prend du tabac dans une boîte véritable que les marchands du quai Voltaire mettraient bien vite en montre, secoue le makouba sur son jabot, arrange ses manchettes et fait tourner sa canne à pomme d'or ou d'ivoire entre ses doigts. Les jeunes femmes le considèrent respectueusement comme un vieux portrait qui va parler.

Quand il parle, c'est le dix-huitième siècle en personne, avec ces syllabes brèves de marquis, son impertinence de bon ton, sa légèreté éternelle et toute sa vieille défroque à la Moncade. Le premier comte de Saint- Germain , pour cet emploi, était l'estimable M. de Châteauneuf que vous rencontriez le soir au foyer des acteurs du Vaudeville.

M. de Châteauneuf vous racontait Sophie Arnould, l'astronome Lalande, Marmontel, que sais-je? Bien que voûté et cassé, il vous parlait de ce siècle à vous

en faire venir l'eau à la bouche. Il avait soupe chez le baron d'Holbach plus grassement qu'il ne souperait aujourd'hui chez M. Rothschild.

Le docteur Koreff...., médecin de S. M. le roi de Prusse, fournirait un beau volume d'anecdotes à qui voudrait écrire l'histoire des comtes de Saint-Germain, à notre époque. Sorti sans nul doute, comme le diable, de quelque fiole magique où il était emprisonné, malin à Tégal d'Asmodée, aussi laid que lui et allant beaucoup dans le monde, le docteur possédait une clientelle de jolies femmes, de savants et de ministres; il était recherché, fêté partout; on croyait, en le voyant, voir M. de Maupertuis en personne ; c'était un visage de 1763. On a fait sur lui quelques épigrammes, on n'en fera jamais d'aussi piquantes que ses ordonnances. Il se moquait de ses malades avec un esprit tellement supérieur, que S. M, le roi de Prusse, qui s'y entendait, ne le consultait jamais qu'à table, mangeait beaucoup avec lui, et avait fini par en faire son médecin extraordinaire. Il agissait sans doute envers le docteur K... comme Molière envers son Esculape, il ne faisait rien de ses prescriptions et guérissait. L'habit noir et la tabatière du docteur sont devenus justement célèbres. Onpourrait peut-être expliquer leur vétusté en disant que cet habit noir et cette tabatière ont appartenu au véritable Saint-Germain.

Le plus parfait modèle des comtes de Saint-Germain que vous eussiez pu rencontrer, c'était à coup sûr l'auteur des Mémo ires de la marquise de Créqui, Y un deslivr es

les plus spirituels de notre époque. — « Frappez, écrivais-je alors, vers les deux heures, à la chambre du comte de Courchamps, vous le trouvez dans son lit avec un tartan sur les épaules, un bonnet de femme, des manuscrits épars autour de lui, plusieurs petits chiens en porcelaine pour serre-papiers, un Almanach royal de 1780, une pendule en rocaille et une foule de tabatières sur une grande table où se trouvent aussi plusieurs ordres, entre lesquels la croix des Dames Hospitalières duMont-Carmel et l'étoile des Cadets nobles de Bavière. Il est impossible de rencontrer plus d'esprit et d'érudition en déshabillé. Cet homme est à la fois Boufflers et Sterne, madame de Genlis et Montaigne. Il a des naïvetés charmantes et des malices affreuses, il écrit admirablement et sans peine, en fouillant ses souvenirs, en interrogeant chaque recoin de sa mémoire. Il n'a voulu se donner une teinte d'originalité que parce que la plus grande distinction du dix-huitième siècle fut d'être merveilleusement original, que sa peinture, ses femmes, ses griffons et ses porcelaines furent à lui. Il n'y a pas d'illumination plus soudaine que la parole du comte de Courchamps, sa physionomie récite, c'est un masque qui épouse tous les rôles. Si le comte de Saint-Germain s'est vanté parfois d'avoir soupe avec Hérode, le comte de Courchamps peut se vanter, en revanche, d'avoir soupe avec le comte de Saint-Germain. Les Mémoires de la marquise de Créqui lui conservent, auprès de quelques personnes peu habituées à la vie de Paris, un voile d'incognito dont il profite pour

aller dîner aux Provençaux, dont il est un des plus vieux habitués. S'il y a des neveux qui en ont peur dans les salons, parce qu'il leur rappelle leur grand-oncle, nombre de charmantes comtesses du faubourg Saint- Germain le redoutent bien davatage, parce qu'il a, comme Saint-Germain, une teinte des sciences occultes. »

C'est de lui que je tiens l'anecdote qui suit, et qui est fort peu connue, sur la manière dont le véritable comte de Saint-Germain rajeunissait.

— Vous le voulez, madame la duchesse? disait-il à quelque vieille grande dame qui le pressait de Y embellir et d'en faire une Hébé à la minute ; vous le voulez ? eh bien ! buvez-moi cela !

Il tirait de sa basque une charmante fiole (remplie d'eau claire) et la faisait boire à la duchesse, après s'être assuré, ce qui était l'essentiel, qu'il n'existait aucune glace dans l'appartement.

Quand elle avait bu la fiole, il y avait un léger bruit, comme par hasard, dans l'antichambre dès que Saint- Germain frappait du pied ; puis un marquis en dentelles entrait en s'écriant : Quoi, c'est vous, mademoiselle! La duchesse de soixante ans traitée de mademoiselle était ravie. Le marquis, compère de Saint- Germain, s'extasiait, et sur ses doléances de ne pas trouver de glaces dans ce fabuleux appartement, elle en demandait à ce marquis, qui lui en présentait une admirablement peinte où se trouvait un charmant

portrait de jeune fille. Saint-Germain se faisait alors payer richement et partait.

Parmi les comtes de Saint-Germain les moins contestables de notre époque, il faut aussi ranger certaines physionomies que vous rencontrerez aux tables de nos restaurants les plus en vogue. Ils appartiennent à l'histoire par l'originalité de leur conversation et la tournure de leur esprit.

Le café Desmares, entre tous les autres, a toujours eu le privilège de conserver ses vieilles illustrations; le faubourg Saint-Germain y proteste encore à Fheure qu'il est, à la fourchette, entre une côtelette à la Soubise et une poire; la pairie de Charles X, pairie annulée, anéantie, y prend régulièrement son chocolat. Le café Desmares est le Coblentz élégant des émigrés de 1830.

Les queues vénérables, les chefs poudrés, les redingotes ouatées, les garde-vue verts et les ailes de pigeon y apparaissent encore dans toute leur fraîcheur primitive à certains jours; vous y rencontrez la fleur de la vieille politesse française, l'aristocratie du nom et des manchettes. Après le cercle agricole de la rue de Beaune, le café Desmares résume à lui seul le vrai faubourg Saint-Germain.

M, de L..., que vous apercevez le matin au café Desmares, est un de ceux que nous ne saunons oublier. Dès le premier abord, vous reconnaissez dans M. de L. . . le véritable type de ce quartier à part; il y a très-évidemment toutes ses habitudes, il s'y plaît , il y demeure, et ce n'est pas comme nous un oiseau de passage qui vient s'abattre par hasard sur les tables de marbre du café. Sa conversation est incisive, moqueuse, amusante. Il vous racontera ce que c'est que l'association de Cincinnatus aux colonies; il vous parlera de Saint-Domingue comme personne n'en parle. Si Boufflers avait été colon, il ne ferait pas de plus jolies histoires sur les colonies que M. de L... n'en fait. Pendant quelque temps, M. de L... vous raconte qu'il fut malade ; ses affaires l'empêchaient de retourner aux colonies, dont l'air est si doux ; il fut consulter ses médecins, qui tous lui prescrivirent de concert l'exercice de la voiture.

Une voiture est une excellente prescription de médecine; on y est mollement dandiné, on s'y complaît, on en touche les stores et les poches avec un air réjoui de convalescent; une voiture, c'est un génie familier que l'on a à ses ordres, qui a des jambes pour vous, qui va l'amble, le pas, qui s'élance ou qui s'arrête; une voiture, c'est un esclave à quatre roues.

Mais quand on n'a pas de voiture, et qu'il en faut une sous peine de perdre à jamais toute santé, quel contre-temps, quel fléau !

• Or, M. de L..., tout gentilhomme qu'il était, et

peut-être bien parce qu'il était trop gentilhomme, n'avait pas de voiture ; il allait à pied quand la goutte le lui permettait.

Voyant cela, voyant qu'il lui fallait à tout prix une voiture, une bonne voiture, bien drapée, dans laquelle il pût dormir et prendre l'air à ses heures, M. de L... repoussa bien vite ridée du fiacre : le fiacre est quelque chose d'infernal en fait de repos, et M. Delavigne n'eut pas tort de le flétrir à tout jamais par la bouche de Danville :

Noblement caholé

Sur les pompeux coussins d'un char numéroté!

D'ailleurs, en ce temps-là, il n'y avait aucune variété en fait de fiacres : la citadine, TAtalante ou la Sylphide n'étaient pas encore inventées. Que faire? que devenir? où aller?... M. de L... en était là de ses réflexions quand il vit passer une voiture d'enterrement. Un esprit faible aurait hésité ; mais le besoin d'exercice était là, ses trois médecins avaient parlé : M. de L... monta dans cette voiture d'enterrement arrêtée devant le portail de Saint-Sulpice.

Il y monta en compagnie de deux hommes en noir, qui le prirent pour un des invités: M. de L... était en frac noir et cravate blanche, tenue aristocratique au possible. Les deux hommes en noir faisaient tous leurs efforts pour pleurer, M. de L... les aida, et se fit un devoir de pleurer avec eux par contenance. La voiture prit le chemin du Père-Lachaise. L'air était frais, le

gazon vert, les mésanges chantaient par bandes, perchées sur la cime aiguë des ifs. Ce petit voyage impomptu fit grand bien à M. de L... Il fut récompensé de ses larmes par un excellent exercice; le soir il avait de l'appétit, le lendemain il se portait comme un charme. L'un des parents en deuil l'invita à un grand dîner qu'il devait donner dans huit jours.

— Quelle admirable voiture ! se disait M. de L..., et comme les cochers en sont polis ! Je leur donnerai par-ci par-là quelques pourboires pour quils me mènent seulement un peu plus vite. Ces gens-là ne se pressent guère pour conduire les gens au Père-Lachaise, mais ils en reviennent encore moins vite. J'en ferai mes plaintes aux pompes funèbres !

Cependant la santé de M. deL... devenait florissante; ses joues se coloraient, son teint redevenait vif. Il avait coutume de prononcer une oraison funèbre sur chaque tombe; il s'était par là rendu indispensable à toutes les solennités d'inhumation. Un jour qu'il était sorti trop tard de l'église pour rattraper le convoi, il prend un cabriolet, arrive au milieu de la cérémonie de l'inhumation, et, déployant vite son discours, il s'écrie :

— Celui que nous pleurons fut bon père, bon époux, bon...

— Mais vous vous trompez, mon cher monsieur de L..., lui dit un jeune homme en le tirant par la manche, c'est mademoiselle de... que l'on enterre !

M. de L... demeura foudrové.

Depuis ce temps, il a quitté les carrosses d'enterrement pour les citadines.

11 y a des comtes de Saint-Germain ailleurs que dans la noblesse ou la finance, il y en a dans l'Église. Je n'en veux pour témoignage que l'abbé S...

L'abbé S;., a passé une bonne partie de sa vie en Italie. Comme on y sortait de la régence, il s'ingéra de porter de la poudre et des manchettes. Cela fut cause qu'un cardinal le remarqua un jour sur la voie Appienne, rêvant à quelque motet de sa composition, car l'abbé S... faisait de la musique.

— Quel est cet abatuccio ? dit le cardinal en levant la glace.

— Monseigneur, lui répondit son cocher, c'est mon parent, l'abbé S...; voulez-vous que je l'appelle?

Le cardinal s'amusa de cette parenté. Il fit monter l'abbé dans son carrosse de soie violette, et força son parent à le conduire. Le cardinal jouait lui-même du violon comme un ange, il savait sur son doigt Carillimi, Léo et Palestrina.

Le pape chérissait beaucoup ce cardinal, parce qu'il le croyait homme de sève et d'ardeur ; il se trompait, le cardinal devait tout à son secrétaire. Oui, mais ce secrétaire venait de mourir.

Cela fut heureux pour l'abbé S... Le cardinal l'envisagea et le jugea digne de lui tenir l'échelle de Jacob.

Depuis ce temps, l'abbé S... fut en grande odeur de sainteté près de son cardinal, il méprisa beaucoup les minorés, tonsurés, collégiens en soutane, et autres menus anges pouvant à peine secouer les ailes de leurs surplis.

Le prêtre de Rome n'est pas, vous le savez, le prêtre du temps des martyrs ; il a des goûts et des raffinements d'artiste, il courtise les Eminences, et est Italien pour la courbette avant tout. L'abbé S..., quand il saluait, touchait le pavé avec son rabat.

Cette humilité devint chez lui chose si grotesque, qu'au théâtre Fiano on fabriqua une marionnette qui lui ressemblait.

Il s'en plaignit, mais le cardinal n'en fit que rire. L'abbé jura de s'en venger, et il tint parole.

Distrait aux sermons de ses confrères, il ne l'était jamais aux marionnettes. Il avait fort bien remarqué l'homme qui en faisait jouer tous les fils ; c'était un bon vieil organiste du nom de Zani. L'abbé mit quelques mouches à son visage et se cacha le front sous une vieille perruque; cela le rendait méconnaissable.

— Signor Zani, lui dit-il, quand le spectacle fut fini, il faut que vous me fassiez voir vos acteurs de bois. Je suis sûr qu'il y a quelques petits raccommodements indispensables à leur faire. Convenez-en. Tenez, l'abbé S... a tant gesticulé entre autres avec ses bras de bois

cette soirée, que je veux le voir pour ne pas le croire détraqué.

Zani fut prisa la ruse et découvrit l'abbé S... à son véritable original; cette marionnette était si exacte, que Fabbé se reconnut dans chacun de ses mouvements oratoires et salutatoires en tirant seulement le fil.

—Ma chère marionnette, continua-t-il, je vous trouve un peu fatiguée. Vous n'êtes pas non plus assez propre pour la nouvelle charge qui attend l'abbé S... votre patron. Le cardinal de *** Ta fait nommer cameriere grande de Sa Sainteté.

Et là-dessus le voilà qui tire de dessous sa soutane l'habit complet de cette nouvelle dignité. Zani le regarde en ouvrant des yeux aussi larges que des salières.

L'abbé S... habille la marionnette et saute de joie en la regardant.

— N'y manquez pas au moins, seigneur Zani, ce n'est plus l'abbé S..., c'est le cameriere grande du palais que vous allez jouer. Personne n'a le droit de vous en empêcher que lui, cher signor imprésario. Mais n'ayez crainte, je n'ai que deux mots à dire pour le faire parler, et je vous promets de vous conserver dans ses bonnes grâces. Moquez-vous bien de cet abbé S... devenu cameriere !

Zani crut avoir affaire à un espion ; mais comme il reçut quelques Jules de la main de l'abbé, il se dit à part lui que cela pouvait bien être.

20 S AVENTURIERES ET COURTISANES.

Le diable d'abbé S... s'en fut incontinent après ceci trouver son cher cardinal.

— Monseigneur, lui dit-il, vous n'avez pas voulu me faire justice de ce Zani, qui expose ma caricature à Fiano. On m'a dit que demain il se permettrait encore plus de licences anticatholiques, et que je figurerais à son théâtre sous un nouveau jour. Tout ce dont je vous prie, c'est de venir juger par vous-même de l'impudence de ce Zani. Permettez-moi de vous conduire demain à Fiano après votre dîner chez l'ambassadeur; vous verrez comment le gouvernement de Rome entend la police !

Le lendemain soir, le cardinal et son secrétaire prenaient place sur les banquettes de Fiano. Au second acte d'une petite comédie satirique, nommée la Piova, le tonnerre gronde sur le Pincio, et le grand cameriere se réfugie sous un arbre. Un paysan, de mauvaise mine, arrive, lui dit que les arbres attirent le tonnerre, et qu'il ait à se blottir plus loin. Il lui ordonne de troquer son bel uniforme d'ecclésiastique et sa bourse contre son mauvais manteau. Là-dessus, l'abbé S... est furieux, il crie, il tempête, il se débat. On ne lui ôte pas moins chaque vêtement jusqu'à sa chemise, et on le roue de coups en plein théâtre, ajoutant que c'est un fourbe ingannatore qui se joue du pape et s'entend pour pousser le cardinal avant terme au siège de saint Pierre. Jamais le théâtre Fiano n'en avait tant dit. Le vrai cardinal se lève dans la salle, il fait appeler ses gens, et l'on emprisonne Zani, que l'abbé avait grisé

avec trois bouteiiles de Chypre, pour lui faire jouer cette belle comédie, tout entière de sa composition. Le digne cardinal, pour le dédommager, le fait nommer cameriere grande.

L'abbé S... qui vit maintenant à Paris, seul et retiré, aux Missions étrangères, ne put jouir longtemps par malheur de cette dignité. Son cardinal mourut bien avant le pape... et le malheureux abbé tomba, par un revirement de fortune, du rang suprême de cameriere à celui de caudataire simple de Sa Sainteté.

— Ce n'est pas étonnant, écrivait-il à un abbé de ses amis, j'ai commencé par tirer le diable par la queue, maintenant c'est le tour du pape !

De retour avec Pie VII à son voyage du sacre à Paris, l'abbé S... amusait plus d'un cercle par la finesse de ses reparties. Il avait assisté à deux conclaves, et il définissait cette cérémonie un carnaval rouge. Il mettait sur ses cartes: Francesco de S... scandalum magnatum !

A l'heure qu'il est, il a conservé sa joyeuseté, son goût de musique et sa bonne humeur. Un jour qu'il sortait mécontent d'une représentation à l'Opéra : — Qu'on me ramène au conclave ! dit-il à Chérubinû

Avec tout cela, c'est le seul homme qui connaisse ici Rome et ses intrigues ; vous diriez d'un vieux fauteuil de chancellerie. Les vieux meubles nous plaisent à nous autres romanciers, ne me demandez donc pas pourquoi j'aime mon abbé S... .

Si vous croyez que parmi les comtes de Saint-Germain qui nous coudoient, qui vivent de notre air et de nos fourneaux-omnibus, allant comme nous aux Bouffes et à l'Opéra, il n'y ait point un vieux débris de l'ancien journalisme, du journalisme dont Grimm et Bachaumont furent les parrains, détrompez-vous.

Le comte de Saint-Germain journaliste occupe un rang dans cette galerie.

C'est ce vieil homme usé et râpé jusqu'à la corde qui vous dit avoir connu l'abbé Morellet et M. Suard ; c'est ce bavard insupportable qui vous souffle du tabac à plein visage en vous disant que sa tabatière lui vient de Geoffroy, le critique par excellence. Ne répliquez pas, il vous citera Martainville !

Une fois journaliste, le comte de Saint-Germain a connu, bien avant Geoffroy des Débats, la société intime de gens du monde et d'auteurs qui se réunissait chez madame Doublet, où l'on peut dire que le journalisme prit naissance. Bachaumont était le grand prêtre de madame Doublet, qui mourut en 4771 à quatre-vingt-quatorze ans, ce qui lui donna le temps d'écouter bien des histoires. Le comte de Saint-Germain journaliste, assis en 1856 sur une banquette du foyer des acteurs au Vaudeville, vous racontera cet intérieur curieux de madame Doublet, qu'il a connue

bien après Hérode, et les malices joyeuses de ce Bachaumont, paresseux aimable qui vivait chez elle et rédigeait le journal de son salon, où se rassemblait grande compagnie. Le comte de Saint-Germain journaliste vous racontera l'ameublement jaune et les causeuses feuille morte de l'antique appartement ; il décrira Zozotte, la chienne de madame Doublet, qui mordait toujours Rochon de Chabannes aux jambes ; les colères et les bouderies de Bachaumont ; le gardevue janséniste vert de madame Doublet; les salutations infinies de M. de La Harpe, et les beaux parleurs d'antichambres ameutés en corps contre Voisenon et madame Favart. Le comte de Saint-Germain journaliste sait tout cela sur le bout du doigt, car il a surveillé la continuation de Bachaumont par Pidansat de Mairobert, dont il s'avoue collaborateur.

Après la mort de Bachaumont et de Mairobert (à qui Dieu fasse paix pour tous leurs mensonges !), le comte de Saint-Germain journaliste a travaillé au journal de Perlet, le plus ennuyeux dossier de faits amoncelés sous la république. Il a dîné également avec Geoffroy, et il connaît Martainville.

« Geoffroy, vous dira-t-il, était un piètre abbé. Vous savez sur lui la trop fameuse épigramme de : Si l 'empereur, etc. ; je me borne à la citation. Geoffroy, malgré tout, n'écrivait pas mal, mais c'était un fier poltron ! Je vous renvoie à son affaire avecTalma.

« J'aime bien mieux Martainville. Martainville, homme d'esprit, était de plus excellent convive et re-

fusant peu les cartels ; ii acceptait les duels et les dîners avec une facilité prodigieuse. Il fit battre plus d'une fois, avec un article du Drapeau Blanc, les officiers à demi-solde contre les gardes du corps, il ferrailla d'estoc et de plume, et souvent je fus son second. Si M. Arnault tua bien du monde avec son Germanicus, cette innocente rapsodie classique qui ne méritait pas ces hécatombes, Martainville, avec son journal, donna la chasse aux comédiens : le feuilleton suivit la marche de la tragédie. »

Après avoir travaillé avec Martainville, le comte de Saint-Germaiu journaliste vous raconte qu'il écrivit dans le Constitutionnel. Il n'en était pas moins payé pour quelques articles spéciaux à la Gazette. Il a changé comme tout change; mais le talent a plusieurs aspects; chaque révolution le renouvelle, l'arrose, le transforme. D'après ce beau système, celui qui appellerait le comte de Saint-Germain girouette fétonnerait.

Immortel comme le phénix, le comte de Saint-Germain journaliste renaît de sa cendre avec un plumage nouveau à chaque règne ou à chaque journal qui croule ; il en est quitte pour porter le deuil et mettre un crêpe à son bras. On le revoit quelques semaines après comme un vieux lévrier qui sort de l'hôpital et revient flairer son gîte. Il retrouve de nouveaux patrons, de nouveaux règnes et de nouvelles feuilles. Ainsi assuré contre les coups de la fortune, il passe par toutes les époques comme par autant d'étapes, et quand sa dépouille arrive aux grilles noires du Père-

Lachaise, il y est suivi d'un flot d'académiciens, d'hommes de lettres et de députés ; ce sont tous les gens qui l'ont connu et à toutes les phases de son existence littéraire. L'empire verse des larmes sur sa tombe, la restauration lui jette un bouquet de lis, et la révolution de 1830 une cocarde de garde national. Toutes les opinions qu'il a courtisées se pavanent à son convoi s'il meurt riche, mais elles s'abstiennent d'y paraître s'il est pauvre.

Un neveu, son héritier, enfonce ses armoires et publie ses articles sous le titre d'œuvres complètes. Des articles sur la naissance du roi de Rome ont resservi au duc de Bordeaux, et ainsi de suite ; mais le neveu n'y regarde pas de si près. Il commande une préface, et les œuvres complètes sont lancées.

Celui-là était un curieux homme de libraire. Il n'était pas facile de lui dire son âge. Je vous en préviens, son âge variait suivant ses perruques.

Figurez-vous un chef tantôt surmonté .d'une belle forêt de cheveux noirs, tantôt rasé comme un genou, de gros sourcils abondants et bien fournis; d'autres fois une ligne à peine sensible de brun, comme un acteur se fait une ride avec son pinceau. Si vous lui aviez dit : « Quels beaux cheveux noirs vous avez là, mon-

sieur ! » il vous eût répondu : c< J'en suis fort aise. » Comme aussi il n'eût pas manqué de vous répondre : « Je me suis fait raser d'hier cheveux et sourcils pour que mon printemps repousse, mon honnête jeune homme; cela., d'ailleurs, n'est-il pas de mode à présent ? »

Il n'en déjouait pas moins toutes les conjectures. Vous quittiez, la veille, un individu étique et cloué dans sa chaise de cuir, vous retrouviez, le lendemain, ce même hommecourant le quai des Augustins comme un jeune lièvre.

Et quelle science ! Pic de la Mirandole était de la Saint-Jeau auprès de lui. On lui demandait un livre à trois heures du soir, le lendemain il vous l'envoyait à la même heure.

— M. de Marmontel s'est assis sur cette chaise, mon cher monsieur, tout essoufflé delà défense de son Bélisaire par la Sorbonne.

Et deux minutes après :

— M. de Corbière sort d'ici; vous savez s'il aime les bouquins, M. de Corbière!

A la vente de M. de Chalabres, il ne revenait pas de ces fameux billets de mille francs trouvés dans une Bible. M. de Chalabres avait légué, comme on sait, sa bibliothèque à mademoiselle Mars.

— Je vous demande un peu ce qu'une actrice a de commun avec la Bible, disait-il en frappant du pied, pour que la Bible fasse tant pour elle !

Il rappareillait aussi les livres, et avec la même

promptitude que j'ai dit plus haut. ïl s'agissait un jour du tome sixième du Théâtre de la foire que Picard avait perdu et sur la piste duquel il l'avait lancé. Notre bibliophile avait juré ses grands dieux qu'il rapporterait ce sixième volume à Picard avant sept heures du soir. Picard donnait ce même soir à l'Odéon une pièce nouvelle et de plus une pièce de lui, V Alcade de Molorido.

Il était sur le théâtre et Ton commençait déjà les premières scènes, le cadran du foyer marquait sept heures et demie. Tout d'un coup il y a bruit et confusion dans la coulisse, le chef du contrôle arrive effaré en tenant un homme au collet. Cet homme, c'était le libraire. Ne pouvant parvenir jusqu'à Picard, il s'était fait empoigner comme tapageur, et sur sa réclamation, on Tamenait au directeur. Picard était furieux, car il faisait un bruit du diable avec ses souliers ferrés.

— Voilà votre sixième volume, dit-il à Picard. Je Pai retrouvé chez Lebigre, rue La Harpe.

Il s'était mis en tête, vers 1826, de réimprimer des éditions de luxe, et ces belles idées le ruinèrent. Il n'en conservait pas moins son insouciance d'esprit. Soit qu'il n'eût jamais connu l'ennui des créanciers, soit qu'il se fût fait une loi déjuger ces gens-là d'après Lesage et Molière, il en riait si bien qu'un jour sa femme de chambre arrive dans un dîner qu'il donnait chez lui et s'empresse de lui dire, en simple fille qu'elle était : « Voilà un papier pour vous, monsieur. » C'était une créance pressée.

— Qu'on porte cela à mes syndics ! s'écrie-t-il, et il continue.

On mangeait et on buvait frais chez lui. C'était presque toujours, par exemple, une foule devins gothiques : des Canaries au premier service et du vin de Bourgogne au dessert. Cela sentait son Louis X V d'une lieue, n'est-il pas vrai ? Il venait chez lui une foule de vieilles gens, surtout de vieux médecins ; son père ayant eu longtemps sur ses rayons de boutique un grand nombre de ces messieurs.

Tout d'un coup, voilà qu'il plie bagage un beau jour, et part pour Bruxelles, Il n'en avait soufflé mot à qui que ce fût, et ce qu'il n'y a pas de moins surprenant, c'est qu'il en soit revenu.

Ce fut lui qui offrit un jour au docteur M... de voir un livre in-folio des plus dangereux, c'était un livre dont je ne sais plus quel médecin suédois avait empoisonné chaque page. Vous voyez d'après ceci qu'il ne faisait pas bon d'avoir des distractions avec cet infolio.

11 avait rassemblé quelques curiosités, particulièrement en médaillons de Petitot sur tabatières. 11 ne les montrait qu'aux intimes ; j'y ai vu pour ma part le plus divin portrait de madame Saint-Huberti.

— Vous ne voulez donc plus être libraire? lui demandait quelqu'un l'autre jour.

— Pas plus qu'auteur, mon cher ; tout le monde s'en mêle. Je suis actionnaire de la Brasserie Anglaise

et des chemins de fer, pensez- vous que ce soit assez? Il appelle un jour Pernet le dentiste, parce qu'il souffrait des dents. Pernet lui trouve, à son âge, trente dents superbes ; il le regarde, le tâte et le lâche.

— Vous moquez-vous ? vous en avez deux de moins que Raphaël à sa mort, voilà tout ! L'autre resta ébahi.

Il ne va jamais à la Bibliothèque Richelieu, je ne saurais dire par quelle antipathie.

— Après les bibliothèques, je ne connais rien d'aussi inutile que les bibliothécaires, n'est-ce pas ? disait-il un jour à un de ses amis.

—Pourquoi avez-voussi peu vendu de livres de M.. 0 lui disait un jour le docteur B...; il est donc mauvais?

— Non ; mais son auteur n'est pas épaulé. Les ouvrages prônés par leur seul mérite sont souvent traités comme les hommes modestes le sont dans le monde.

Il vit un jour un de ses commis qui lisait au lieu de chiffrer une colonne de dépense :

— Comment, Pierre, vous lisez! vous ne serez jamais libraire !

Quand il entamait une affaire qu'il croyait sûre, il ne lésinait pas sur l'argent.

— Ainsi que le grain, disait-il, l'argent doit être semé, si l'on veut qu'il fructifie.

Je terminerai ces citations par un seul mot. Il nous vit un jour étonnés du titre de certains ouvrages.

— Bien des livres ressemblent à bien des nobles, nous dit-il, ils ne brillent que par leurs titres :

A la première représentation des Bouffes, cherchez à côté de vous à l'orchestre. Si vous voyez auprès de vous un petit être bossu et chargé de bagues, c'est mon homme. N'allez pas vous tromper, et parler à l'étui de la contre-basse !

Ceux qui disent le siècle irréligieux et sceptique, ne croyant que par boutades, et n'admettant guère le dogme que comme poésie, ont tort, dans toute la rigueur du mot; le siècle est fervent comme le serait un anachorète au désert; il n'est pas ce que vous le dites, un siècle impie qui se souvient de Voltaire et d'Helvétius, qui raille à plaisir les choses saintes et se raille lui-même avec amour, qui méprise les bonnes pratiques et fait fi de la confession, la plus difficile de toutes aux yeux de certains esprits; le siècle croit, le siècle se confesse, le siècle, si apathique ou si libertin qu'on le fasse, est le siècle des confesseurs.

Or, qui dit confesseur dit pénitent. Oui, chacun se confesse; il n'est pas d'homme qui ne frappe sa poitrine devant un autre homme à certaines heures : les uns se confessent de jour, les autres de nuit, mais tous ont à cœur de se soulager d'un poids qui les tue.

Il ne faut pas croire pour cela que les confesseurs

choisis par ces pécheurs et pécheresses d'aujourd'hui portent le surplis et la tonsure, que ce soit au milieu des molles vapeurs de l'encens, du chant de l'orgue et de la liturgie latine, que ces coupables frappent contre terre leur front humilié. Les confesseurs dont je parle n'ont pas toujours la mine de l'abbé Olivier de Saint-Roch, de l'abbé Duguerry, de l'abbé Cœur, etc.; non, ces confesseurs nouveaux reçoivent souvent leur mission du hasard, ils n'ont pas besoin de tenir leurs pouvoirs de Rome : vous et moi, nous pouvons être confesseurs.

Voilà une singulière hiérarchie, direz-vous, et par ce temps de masques qui courent les rues, masques religieux, romanesques, moraux, littéraires, politiques, industriels, vous ne seriez pas fâché, n'est-il pas vrai, de confesser quelque bonne âme repentante ? Il y a plaisir à connaître le fond des choses, à pouvoir mettre un nom sur chaque domino qui passe, à savoir au juste le chiffre de fortune, d'esprit, de bravoure, d'indépendance, de M. tel ou tel, le degré de constance de Ginthia la coquette, la somme d'escroquerie de Lélio Thomme à prospectus, la recette de style de Philéas l'auteur comique. Encore une fois, ces gens se confessent malgré eux ; il y a des oreilles qui les entendent, des bouches qui jurent de rester muettes après avoir reçu le fardeau de leur secret.

Ce qu'il y a de non moins certain, c'est que la plupart du temps la classe des confesseurs s'ignore. Choisis entre tous par un bénéfice du hasard, par un in-

stant de confiance ou de remords, ils ne font guère attention à cet étrange sacerdoce, ils le remplissent indifféremment, et semblent ignorer eux-mêmes la portée de leur mission. Si ces mêmes hommes consentaient seulement à écrire au jour le jour ce qu'ils recueillent, ils laisseraient à leurs héritiers de curieux mémoires. N'étant pas tenus par l'inviolabilité du secret, ils ne tarderaient pas à enrichir l'histoire du cœur humain de mille chapitres précieux ; car les meilleurs livres sont, comme les meilleures actions, ceux qui ne se publient pas et qu'on ignore. Sur la teinte uniforme de la société parisienne, teinte plate et neutre qui répugne à l'incident et à l'intérêt du roman dans la vie commune, ces confessions journalières de pénitents ne peuvent trancher, parce que jusqu'ici nul ne s'est donné la peine de les mettre en ordre. Peut-être nous saura-t-on gré de notre persévérance à rassembler ces confidences de coupables, les unes sérieuses, d'autres frivoles, mais toutes éminemment curieuses, parce que, dans ce siècle de masques, on ignore presque toujours les visages.

A demain, la première confession.

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