MADAME GAYET
Au n° 7 de la rue de l'Épée-de-Bois, rue qui débouche, comme on sait, sur l'affreuse rue Mouiïetard, ce capharnaûm sale et populeux, vous pourrez voir encore aujourd'hui (si jamais vous mettez le pied dans ce faubourg) un corps de logis lézardé en vingt endroits, et dont le plâtre déchu met insolemment à jour les S de fer et la brique. Une seule fenêtre éclaire ce corps de logis du côté de la rue, mais, en revanche, il y en a trois qui donnent sur le jardin de la maison, comme pour réserver à cette autre façade sa joie et sa parure. Le côté de la rue est d'une tristesse indéfinie, il est précédé d'une cour de six pieds incessamment inondée d'eau par une pompe. L'unique locataire de ce corps de logis est madame veuve Gavet, âgée de cinquantetrois ans. C'est la seule personne qui marche et agisse dans cette sorte de tombeau, car la maison voisine de ce pavillon est occupée par quelques vieilles dames infirmes, qui s'y sont réfugiées comme dans une sorte de pension bourgeoise.
Madame Gavet n'a qu'une bonne, mademoiselle Justine. Madame Gavet a dû être ce qu'on appelle encore dans un certain monde, un beau morceau de
femme ; mais la dernière fleur de son printemps ne se retrouve guère que dans son portrait. Elle y est représentée avec une robe à la grecque, et les bras nus. Une ceinture rouge relève sa toge; ce portrait est d'un des premiers élèves de David. Sur cette toile, la figure de madame Gavet est fraîche et douce ; c'est un portrait déjeune femme dans toute sa grâce ; quand madame Gavet se fit peindre, elle avait à peine trente ans. Un autre portrait figure à côté de celui-ci, il retrace les traits d'un beau jeune homme dans les yeux duquel on retrouve un air de famille avec madame Gavet, qui vous frappe dès l'abord. Ce jeune homme porte l'uniforme de son collège, le lycée Napoléon.
Dans cette maison reculée, où elle semble s'applaudir de s'être cachée à tous les yeux, madame Gavet mène une vie assez triste. Le jardin seul fait sa récréation les jours de soleil. Mademoiselle Justine a soin de ses meubles, qui rappellent tous l'époque de l'empire; le bronze et l'or, les palmettes et les aigles leur conservent un certain vernis d'opulence. La pâleur que l'on remarque sur les joues de madame Gavet vientelle de quelque douleur amère et secrète? Tout le monde, même mademoiselle Justine, l'ignore. Cette femme, dont les façons annoncent un assez grand usage du monde, ne dit pas un mot qu'elle n'ait mûri et pesé dans la balance de sa sagesse. A l'étudier de près, on croirait en vérité qu'elle vit en 93, tant elle sembte avoir peur de se compromettre ou de compromettre un autre qu'elle.
A certains jours de Tannée, un fiacre s'arrête devant sa porte en cette rue déserte ; un homme de trentecinq à quarante années en descend, il laisse apercevoir à peine sa brochette de décorations étrangères sous son ample redingote... Il monte d'un pas rapide l'escalier de madame Gavet, et s'enferme seul avec elle... Quand l'homme en question s'est laissé couler dans la grande bergère de madame Gavet, il lui parle de cette manière :
— Étes-vous satisfaite ? que vous manque-t-il ? J'espère que personne n'est venu. Vous n'avez pas d'argent à me demander? Parlez, je suis prêt, je ferai ce qu'il faudra.
Tout cela est dit d'un ton inquiet, la voix qui parle est émue et pleine de sollicitude...
— Justine est payée, n'est-ce pas? c'est une tille discrète; elle ne voit personne? vous me l'assurez?
— Personne au monde, si ce n'est moi et Raoul.
— Vous m'y faites penser ; votre fils ne sait rien?
— Rien absolument. Grâce à vos bienfaits, il ne manque de quoi que ce soit...
— C'est bien. Et le docteur?
— Le docteur doit aller à Vichy, l'académie de médecine l'y envoie en inspection...
— Aucune nouvelle de Vienne?
— Aucune.
— C'est bien, voici le trimestre de Raoul. Dites-lui
de bien s'amuser, Jean lui prêtera mes chevaux demain, s'il passe bien sa thèse. Adieu.
L'homme embrasse alors avec une sorte d'effusion la main de madame Gavet, il donne quelque petit présent à Justine, sa vieille bonne, et remonte en voiture pour regagner l'hôtel qu'il habite Chaussée-d'Antin. La traduction libre de cette énigme est celle-ci : Il y a vingt ans, madame Gavet tenait maison à Vienne. Femme d'un ex-fournisseur de l'empire, des intérêts d'une grave importance l'appelaient en cette capitale, où son mari poursuivait une riche affaire. Le grand dada de M. Gavet, c'était le jeu de l'écarté. Le jeune marquis Paul de V..., qui se trouvait alors à Vienne, s'était épris sérieusement d'une jeune personne qui venait chez M. Gavet. C'était une Russe d'une grande beauté, les yeux doucement fendus en amande, la taille souple comme l'osier, les cheveux blonds et cendrés de cette poussière azurine que les belles blondes de Russie semblent secouer comme des rayons de leur tête. Le marquis de V... était jeune, mais ruiné aux trois quarts, il ne flairait pas cependant l'aventurier, grâce à ses manières pleines de réserve et de goût. D'une grande naissance et d'un beau nom, il vivait d'une pension sur la cassette du roi, ressource suffisante pour tout autre, mais trop légère pour lui. L'objet de la passion du marquis avait une fort belle dot, un oncle cacochyme, et était en bonne odeur à la cour. Le marquis se serait pendu de manquer un si beau coup de filet.
Les fournisseurs de l'empire étaient ravis, comme tous les fournisseurs du monde, de jouer avec un marquis, et de lui gagner son argent. Le marquis de V... donnait quelquefois ce plaisir à M. Gavet, mais il le refusait à beaucoup d'autres. La chance était toujours pour lui, et l'on s'étonnait d'un bonheur aussi constant...
Il n'entrait guère dans la nature de madame Gavet de se laisser faire la cour... Attachée à son mari, plutôt par sa position que par un sentiment romanesque, elle ne songeait qu'à ses devoirs de mère et à la tenue de sa maison... Il y a des femmes qui vivent si uniment, si terrestrement et si bourgeoisement, dironsnous, que ce terre-à-terre devient presque delà vertu. D'une beauté régulière et froide, la femme du fournisseur suivait son humeur et sa complexion comme une autre suit son cœur. Sa beauté n'était nullement périlleuse à l'essaim de jeunes fats qui l'entouraient; elle n'anéantissait ni n'enterrait son mari, comme n'eût pas manqué de le faire toute autre femme, une fois maîtresse de maison ; elle avait au contraire de la reconnaissance pour cet homme qui la couvrait de pierreries.
On jouait jusqu'à cinq heures du matin chez M. Gavet. Son hôtel donnait sur cette promenade délicieuse nommée le Prater, où l'on voit passer de si belles calèches et de si belles femmes. Une nuit d'hiver, si votre main eût soulevé la gaze des rideaux du salon, vous eussiez vu scintiller au ciel, de suaves étoiles,
comme les diamants confus d'un large écrin de velours noir. Cette douce contemplation reposait du bruit qui se faisait dans le salon de l'ex- fournisseur, autour de la table de jeu. Un soir d'été, madame Gavet descendit en son salon, le visage plus pâle que de coutume; elle était soutenue plutôt qu'accompagnée par cette jeune Russe dont le marquis de V... s'était inutilement occupé jusque-là. L'altération empreinte sur chaque trait de la maîtresse de maison ne fut pas remarquée; les deux femmes causèrent entre elles à voix basse.
— Oui, chère petite, ruinée ! je vous dis que M. Gavet perd tout par cette faillite, dont je reçois la nouvelle à l'instant. Voilà sa dernière nuit de jeu, et il me prend envie de brouiller ces cartes et de renverser ces bougies à l'instant même. Demain, je pars pour la France, il faut que j'y embrasse mon fils... mon pauvre Raoul. Que vous êtes heureuse, Lydia, de n'être point mère !
Le jeu continuait avec plus de violence que jamais. On sait quelle fut, un temps, la frénésie de l'écarté; c'était alors la vogue, comme aujourd'hui la bouillotte chez tout le monde, et le lansquenet entre les mains de quelques-uns. La femme du fournisseur regardait machinalement la table de jeu, elle embrassait ensuite l'appartement d'un coup d'œil, et elle se disait qu'il lui faudrait quitter ce luxe, laisser son mari périr de faim ou de misère dans une prison, pendant que tout le monde qui était là, gaspillant l'or à sa vue? conti-
nuerait sa vie de prodigalités coupables et d'opulence inutile. J'ai dit que le jeu était alors acharné... Le marquis de V... tenait les cartes, il venait de passer six fois, les enjeux étaient énormes... chacun enviait le sort du marquis de V...
Le regard perdu de madame Gavet tomba tout d'un coup sur le marquis, sa contenance était victorieuse; il jouait en homme sûr de son bonheur. Madame Gavet s'étant levée au coup qui devait décider de la partie pour se diriger vers la terrasse, et prendre l'air, frôla brusquement la manche du marquis, il tenait ses cartes, elles tombèrent toutes sur le parquet. La maîtresse de maison n'avait pas calculé ce mouvement, la table de jeu se trouvait acculée à la terrasse, de façon que le marquis de V... avait le dos appuyé à l'espagnolette; on pencha les bougies, on chercha les cartes, on les ramassa ; le marquis avança la main pour les reprendre, mais madame Gavet elle-même changea le paquet, puis ordonna aux domestiques d'en apporter d'autres. Elle prit le jeu que la poussière avait légèrement terni et le serra dans un petit coffret...
Le reste de cette nuit se passa en explications cruelles. M. Gavet, sous le coup d'une faillite, n'avait pas d'autre ressource que celle d'abandonner le pays, de renoncer à son état de maison, et d'aller vivre misérablement à Paris, si toutefois il y pouvait vivre
M. Gavet monta dans sa chambre pour régler quelques affaires; sa femme demeura dans le salon même, elle était si absorbée qu'elle ne voyait pas les bougies se
balancer autour d'elle avec des lueurs pâles et mourantes... Tout le monde avait déserté ce salon pompeux qu'elle allait quitter elle-même, tous les bruits qui accompagnent ordinairement une soirée avaient cessé autour de la pauvre femme... Tout d'un coup elle crut entendre un léger pas sur le tapis, puis comme elle regardait alors dans la glace, elle y vit se refléter l'ombre d'un homme qui profitait de la demi-obscurité du salon pour se glisser jusqu'à sa principale console... Sur cette console reposait le coffret de jeu. L'homme l'ouvrit, prit le paquet serré par madame Gavet, et lui en substitua un autre. Tout ceci fut l'affaire d'une minute.
Soit que l'immense fauteuil à la Louis XIV, dans lequel madame Gavet était pour ainsi dire enterrée, eût dissimulé sa présence au marquis de V... (car c'était lui); soit qu'il ne crût devoir trouver âme qui vive à cette heure dans le salon, il comptait n'avoir été vu de personne, et se retirait avec précaution, quand la flamme mourante d'un tison éclaira tout à coup le vieux fauteuil et le côté de la cheminée... Le marquis de V... poussa un cri de surprise, et madame Gavet le vit tomber à ses genoux.
— Donnez-moi ce jeu, monsieur le marquis, lui dit-elle impérieusement.
Le marquis affecta une légère résistance.
— Vous y tenez donc ? que peut-il avoir de si précieux ?
Confiant dans le hasard et dans l'ignorance de cette femme, le marquis le lui céda. Il ajouta seulement :
— C'est un jeu auquel je tenais, parce qu'il m'a porté bonheur. Excusez un joueur superstitieux.
— Et si c'était autre chose que de la superstition ?
— Youdriez-vous m'insulter, madame?
— Je veux vous sauver. J'ai surpris ce soir quelques paroles de joueurs dans mon salon; monsieur le marquis, vous êtes soupçonné... Pour moi, j'ai trop bonne opinion de vous pour me permettre de pareilles idées. Trouvez bon seulement que, par superstition également, je conserve ce jeu. Monsieur le marquis, de ce soir, je suis ruinée... Demain, M. Gavet regagne Paris, il ne nous reste plus de ressource, nous sommes tous deux victimes; mais, monsieur le marquis, vous êtes plus malheureux, vous êtes accusé. Laissez-moi garder ce paquet de cartes, et puisque votre famille habite Paris, si l'on vous accuse du moins devant moi, je l'opposerai à vos détracteurs. Je ne puis, je ne veux pas croire; seulement, je garde ce jeu, ce jeu m'appartient,
Disant ainsi, elle tira vivement le cordon de la sonnette : « Jean, dit-elle au domestique, reconduisez monsieur. »
Deux mois après, madame Gavet était veuve. La faillite dont l'ancien fournisseur avait été victime, paraissait devoir ne lui laisser aucun moyen d'existence; cependant elle ne tarda pas à reprendre à Paris un fort
bel hôtel, situé rue de la Tour-des-Dames. On observa seulement qu'elle n'y demeura pas plus d'un mois. Une extrême réserve semblait être devenue la base de sa conduite. Les diverses migrations de quartiers et les déménagements successifs donnèrent bien à penser aux curieux, mais comme sa conduite était irréprochable, la médisance n'en put profiter.
La rue de l'Épée-de-Bois, où le lecteur l'a retrouvée au commencement de cette histoire, la vit s'éteindre bientôt sous le poids d'un chagrin, dont personne ne reçut la confidence.
L'étrange personnage, dont la surveillance ne la quittait pas, comme si elle-même était coupable, eut seul connaissance du dévouement sublime et résigné de cette créature qui, pour donner une existence à son fils, imposa résolument à sa conscience le poids d'un silence que toute autre femme à sa place eût violé.
En quittant Vienne et en rompant brusquement avec cette société étrangère dont il emportait les dépouilles, le marquis avait tourné ses idées vers la députation, espérant peut-être par cette voie arriver à un mariage honorable. Quelques étrangers, quelques-uns de ces mystérieux des Eaux qu'on rencontre à tous les jeux, à Paris, comme à Vienne, à Baden, à la Haye, ne manquèrent pas de se venger de leur mauvaise fortune avec le marquis, en se rendant l'écho de bruits qui devaient lui nuire; mais Tunique personne qui l'aurait pu perdre entièrement et prouver le fait, porta seule
la peine de cette vie coupable. Ajoutons qu'elle en fut aussi la plus véritable expiation.