‹ Aventurières et courtisanesChapitre 23 sur 42 · M. L'OEILLET · texte numérisé non relu

M. L'OEILLET

La rue du Cloître-Saint-Benoît possédait une ruine charmante, il n'y a pas de cela vingt ans : c'était le cloître Saint-Benoît. De ce cloître, on fit un théâtre, le théâtre du Panthéon, où le donneur de contremarques remplaçait le suisse. C'était là un beau sujet de déclamations religieuses; Jean Knoxle docteur en aurait fait un gros livre sous la reine Elisabeth, mais je l'abandonne à cause du format de ce livre.

Dans cette rue du Cloître-Saint-Benoît logeait, en 1832 (vous voyez que cela n'est pas bien vieux), un digne étudiant en droit, M. de Marceaux, jeune Breton paisible et rangé, malgré sa double qualité de Breton et d'étudiant en droit. Il suivait les cours de MM. Cotelle, Duranton, de Portez et autres professeurs, avec l'assiduité d'un clerc de Sorbonne. La vue de l'hôtel de Cluny le récréait : M. Dusommerarct n'y était pas encore entré; mais le vieil hôtel, avec ses fenêtres à ogive et son air de cloître, avait déjà, à cette époque, nombre d'amoureux dans les écoles. Son portier (le

portier de l'hôtel Cluny), tailleur renommé dans l'arrondissement, lui raccommodait ses hardes ; hors ce portier et celui de son hôtel, de Marceaux n'ouvrait la bouche à qui que ce fût dans ce quartier, excepté à l'École de droit.

Il payait fort régulièrement sa chambre, dans laquelle se voyaient sur une planche de bois d'acajou le Digeste, Béranger et les Cinq-Codes, portait un alpaga blanc en hiver, chose alors fort à la mode, et une foule de chapeaux plus ou moins gris en été.

Quant à ses amours, lui seul en avait la clef; je vous ai annoncé de Marceaux comme un jeune homme rangé : il ne laissait donc rien voir de tout ce qui pouvait être en désordre dans son linge ou dans son cœur. Vis-à-vis de la fenêtre de l'étudiant, dans celte même rue du Cloître -Saint-Benoît, n° 16, se balançait agréablement un transparent terne sur lequel on lisait : Salle d'escrime, L'OEillet, maître d'armes.

M. L'OEillet mérite bien qu'on en dise ici deux mots :

C'est un petit homme trapu, d'une obésité malheureuse pour un maître d'armes. Il a le nez rouge, l'œil gauche en coulisse, à force de le cligner dans ses leçons, la main d'un assez beau développement, le jarret ferme et prompt, la parole brève. Il a servi sous la république et sous l'empire ; il n'y a que deux portraits dans la salle d'armes, celui de Dumouriez et celui de Napoléon. Malgré les détracteurs, il a conservé l'usage

des gilets de buffle, car il pense qu'on ne saurait prendre trop de précautions ; c'est ce qui fait qu'il porte aussi le masque, le gilet et le gros mouchoir au cou. Armé de la sorte, dès sept heures du matin, il attend de pied ferme les combattants devant sa tasse à café.

•— Parez le contre de quarte, attendez ma retraite, coupez et dégagez quarte sur les armes, enlevez et tirez, en garde !

M. L'OEillet dirigeait encore la main d'un élève dans l'exercice de ce coupé, lorsque la porte s'ouvrit ; un jeune homme entra sans hésitation, il paraissait agité.

— Vous êtes maître d'armes, monsieur, pouvezvous me prêter deux épées de combat ?

— A votre service, monsieur... à qui ai-je l'honneur de parler?

— Voici ma carte, monsieur. Tenez-moi ces deux épées prêtes, je les enverrai prendre dans une heure.

Et le jeune homme sortit, après avoir salué M. L'Œillet.

— Voilà une figure que je n'ai jamais vue, dit le maître d'armes. Sa carte porte : Le comte Jules d'Aurillac, boulevard des Italiens, 54.

— Jules d'Aurillac ! attendez donc ! reprit l'élève; mais c'est une des meilleures lames de Bordeaux ! Jules d'Aurillac ! c'est cela, le comte Jules d'Aurillac ! il a tué un homme, parbleu, il n'y a pas de cela trois mois!

— Je l'aurais deviné; belle position, joli cavalier. Il salue très-bien. Vous dites qu'il a eu un beau duel?

— Un duel qui lui a fait honneur. Il a tué un officier d'infanterie.

— Certainement cela annonce des principes... Mais qui vient encore sonner chez moi ?

La porte de la salle claqua en effet une seconde fois, un jeune homme entra presque sur les pas de l'autre, mais sans l'avoir rencontré.

— Vous êtes maître d'armes , monsieur, et de plus mon voisin. A ce double titre, je viens vous demander des épées de combat. Je les enverrai prendre tout à l'heure. Voici ma carte.

— Monsieur, vous me voyez désolé, répondit M. L'OEillet, mais je n'en ai qu'une paire. Encore viens-je de la promettre à un jeune homme qui sort d'ici.

— Cela suffit, monsieur; excusez-moi de vous avoir dérangé.

— Ah ça ! ils ont donc le diable au corps î s'écria le maître d'armes. Celui-ci est mon voisin, je le lui accorde ; mais pourquoi vient-il si tard ? Comment se nomme-t-il? Adolphe de Marceaux, avocat. A la bonne heure, voici le barreau qui nous revient. La magistrature ne veut plus notre bannissement, elle s'humanise. Si du moins ces deux gaillards-là étaient mes élèves ! Pour lequel des deux dois-je parier ? je

n'en sais rien. Ce M. de Marceaux m'a paru gauche dans son salut; M. d'Aurillac a tué un officier. Je suis pour M. d'Aurillac !

Après ce beau raisonnement de maître d'armes, M. L'OEillet reprit le cours de ses leçons ordinaires; il ne quittait son plastron qu'à neuf heures du soir. Bien que retiré près du cloître Saint-Benoît, il avait assez bon nombre d'élèves en ce quartier cher à Esculape et à Thémis.

Au bout de la salle d'armes, il y avait un petit enclos. En ce coin de terre se voyait un berceau assez misérable, au feuillage rabougri, aux rosiers mourants sous le poids de la chaleur. C'était pourtant le lieu où méditait le maître d'armes, quand il lui arrivait de méditer; M. L'OEillet n'avait guère recours à ce passetemps que devant une bouteille de vieux madère, dont un de ses anciens élèves lui avait envoyé une caisse achetée aux Iles.

Il était dix heures du soir, et M. L'OEillet, couché sur le banc de son berceau, méditait sans doute depuis plusieurs heures par une belle soirée du mois de juillet, sur quelque matière importante de sa science, quand il se fit un bruit près de lui dans la charmille... M. L'OEillet reconnut dans la personne qui s'avançait alors vers lui le comte Jules d'Aurillac, celui-là même

qu'il avait vu pour la première fois le matin, et dont l'un de ses élèves lui avait raconté le beau fait d'armes de Bordeaux.

Le coup-d'œil exercé de L/OEillet se concentra bientôt sur cette figure noble et régulière, à laquelle la lune prêtait ce soir-là une singulière pâleur... Le maître d'armes fit signe à Jules d'Aurillac de s'asseoir, et lui demanda ce qu'il désirait.

— Une leçon de vous, monsieur.

L'amour-propre sexagénaire de M. L'OEillet triomphait si subitement, qu'il recourut à un verre de vieux madère pour se remettre. Il allait donner leçon à un élève inattendu, à un homme qui avait déjà fait ses preuves ! Ce jeune homme venait le chercher au fond de la rue du Cloître-Saint-Benoît, lui le jeune comte d'Aurillac, qui habitait le boulevard Italien ! Il prit sa clef, et lui ouvrit la salle d'armes malgré cette heure avancée...

On détacha les fleurets, le maître d'armes fit l'honneur de ses deux plus beaux masques au tireur inconnu; il commença à l'amorcer par de faux temps, et des feintes prudemment faites auprès du talon du fer. Ces faux temps n'avaient d'autre but que d'amener Jules d'Aurillac dans un piège ; le maître d'armes demeura bientôt convaincu que le pauvre jeune homme ne-savait absolument rien en fait d'escrime. Il le fit capot en deux secondes, non sans un secret chagrin.

— Remettez-vous, lui dit-il, vous êtes peut-être indisposé.

Cette phrase constituait le dernier terme de la politesse du maître d'armes. Il versa un petit verre à Jules d'Aurillac qui lui avoua qu'à son premier duel il avait eu le bonheur de tuer un homme, par cette raison seule qu'il avait eu du bonheur. Ce duel m'a mis en réputation de la façon la plus dangereuse pour moi, continu a-t-il. Je ne puis mettre mon chapeau de travers ou porter des éperons depuis ce jour-là, sans que bien des gens voient en cela une insulte. M. de Marceaux était l'autre jour dans un spectacle, je me suis placé à côté de lui, sans le connaître, mais il me connaissait, lui, et lorsque j'ai tiré mon binocle, parce que j'ai la vue basse, il m'a dit que je lorgnais sa maîtresse et que cela était inconvenant. Comment supposer que M. de Marceaux se trouve au balcon quand sa maîtresse est aux premières avec un député en cheveux gris ? Quoi qu'il en soit, il a ma parole pour demain matin. A la grâce de Dieu, ma foi !

L'OEillet regardait le jeune homme de l'air dont il eût regardé un enterrement passer dans la rue... Il en passait beaucoup en ce temps-là, précisément, c'était l'année du premier choléra parisien.

Le maître d'armes se contenta d'indiquer à Jules d'Aurillac quelques parades plus ou moins bonnes, à peu près comme un médecin indique des remèdes à un malade qui s'en va.

— Voici le prix de ma leçon, dit Auriiiac, en lui remettant un louis... Je me bats demain à sept heures, près de Vincennes.

Le lendemain, M. L'OEillet, en se réveillant, crut cependant qu'il rêvait... Il n'était pas sept heures du matin, et une civière aux rideaux fermés sortait déjà de la porte d'en face, deux hommes la portaient : M. L'OEillet descendit. Il courut à la civière et voulut en soulever le pan de toile rayée, mais le concierge de la maison lui cria :

— Vous voulez donc mourir, monsieur L'OEillet. On nous emporte là ce pauvre M. de Marceaux mort cette nuit du choléra !

Il arrivait souvent à M. L'OEillet d'entendre vanter l'adresse de Jules d' Auriiiac à l'escrime. Il ne voulait jamais tirer avec les maîtres d'armes ; mais son duel de Bordeaux, et la mort de l'étudiant en droit, que l'on attribuait à une révolution de frayeur encore plus qu'au choléra, consolidaient sa réputation.

M. L'OEillet, le vertueux professeur, se contentait de prendre alors un petit verre de madère, et de con-

sidérer le louis d'or qu'il n'avait jamais voulu échanger depuis ce temps.

Après le médecin, le maître d'armes est le plus grand confesseur.

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