LA TRAGÉDIE IMPÉRIALE
Lord Byron affirme dans ses mémoires qu'il ne connaît au monde que deux choses douloureuses : poser devant un peintre pour son portrait, et se faire arracher une dent.
Il est une affliction plus réelle et qui ne manque jamais à certaines gloires accomplies, c'est de se voir recrépies de fard dans cette même glace où elles ont souri jadis à leur beauté, d'assister ainsi à leurs propres funérailles, en un mot de se convaincre qu'il est une vieillesse commune à toutes les coquetteries et à tous les grands talents ; champ fatal dans lequel viennent s'engloutir les poètes, les bergères et les rois.
Vous en serez tous là quelque beau jour, vous autres demi-dieux qui respirez l'encens du matin au soir; un temps viendra où le bec à corbin d'un membre de l'Institut remplacera dans vos mains le jonc à pomme d'or du dandy, vous ne porterez plus alors ni
moustaches ni barbes moyen- âge, vous serez chauves et rasés de fond en comble, vous relirez Horace, mais il est probable que vous estimerez moins vos chefs-d'œuvre d'aujourd'hui, votre Bourse et votre littérature.
Ainsi va le monde : tout s'éteint, se fane, se détruit, s'abîme ! Les plus forts d'entre les hommes arrivent fatigués au bout de la contredanse qu'on nomme la vie; valseurs dont les muscles sont perdus, pirouetteurs haletants qui ne peuvent garder l'équilibre sans balancier !
Le balancier, pour l'ordinaire, c'est une jeune gouvernante fraîche, accorte comme celle des chansons de Béranger, ou bien une femme de quarante ans qui a lu M. de Balzac.
Cependant, chose étrange ! j'ai vu danser sur la corde raide, il n'y a pas encore quinze jours, une célébrité artistique et acrobatique de l'empire, laquelle s'est orgueilleusement passée de balancier.
Et, en vérité, elle le pouvait, car elle danse à désespérer pour longtemps toutes ses rivales.
Je veux parler de madame Saqui (1).
C'était un jour de pluie, et l'on donnait une représentation au bénéfice de cette dame, au théâtre des Funambules.
Les avant- scènes étaient de cinq francs la place, (comme aux Français!) la corde, triple et fortement
(1) Depuis ce temps, un homme de beaucoup d'esprit, M. Venet, a écrit les Mémoires de la célèbre acrobate.
tendue, partait du théâtre pour aboutir au parterre. Les titis avaient fait queue pendant cinq heures.
Sur le théâtre, brillaient au-dessus de deux bâtons fichés en terre, deux tapis semés d'oripeaux dont les paillettes scintillèrent sous le coup nerveux que le pied de la danseuse imprima bientôt à la corde. L'héroïne parut, escortée de deux danseurs, l'un fort jeune que je présumai devoir être son fils, l'autre vieux et ridé, qui aurait pu être son père.
Madame Saqui est une femme dont, par courtoisie, je ne veux pas dire l'âge ; mais ce qu'on ne saurait contester, c'est qu'elle a dû être une fort belle femme. Sa taille haute et souple, ses reins fortement cambrés, son nez mince et délicatement formé, de beaux bras, et une certaine sévérité d'académie dans tout l'ensemble de sa tournure, tout cela appuyé sur deux pieds de satin rosé, ému, tourbillonnant au son de l'orchestre, a dû émouvoir singulièrement les dilettanti de la danse de corde en 1790.
Le salut que madame Saqui fit au parterre à son entrée sur la scène me parut empreint d'une certaine fierté, il n'était pas banal, mais digne. C'est au salut que l'on peut hardiment reconnaître la danseuse sûre de son rôle, la danseuse qui a de l'aplomb dans le jarret.
Alors seulement je remarquai le costume de madame Saqui; il produisit chez moi un désappointement pénible. C'était une robe rose à volants et à dentelles,
aucune losange d'or, aucune paillette; je crus voir la femme d'un préfet entrer au bal.
Un tonnerre de bravos l'accueillit ; au nombre des spectateurs se trouvait le gentil clown du Cirque, Auriol, qui dans un autre genre que celui de la danse classique nous étonne et nous fait battre des mains. Auriol en habit noir, Auriol sans sa batte et son bonnet à grelots, regardait avidement ce nouveau drame.
L'archet part, et avec lui le trio acrobatique. Je vous épargnerai la description d'un pas de trois, mais je ne saurais vous taire le rapprochement que mon voisin établissait entre madame Saqui et la vieille tragédie impériale. Mon voisin trouvait l'une et l'autre injustement oubliées.
— C'est une indignité, c'est une horreur, ne plus reprendre les tragédies de M. Jouy, Arnault et consorts ! mademoiselle Rachel ne peut-elle rendre la vie à ces chefs-d'œuvre? Si l'on remettait au "théâtre une pièce de M. Draparnaud !
Je trouvai mon voisin trop philanthrope et trop impressionnable à l'endroit de la tragédie impériale.
Madame Saqui décrivit du fond du théâtre jusqu'au milieu du parterre une fusée ravissante, je pensai alors à Nicolet, qui avait gagné sur le boulevard cinquante mille livres de rentes, et je me dis : Madame Saqui doit avoir une belle for! une !
A cela, mon voisin me répondit par le triste argument du propre frère de Nicolet, qnî fit longtemps le
même métier que son frère, et se ruina deux fois. Ainsi, reprit-il, deux fameux cardinaux-ministres eurent des frères qui vécurent obscurément sous la pourpre, et qui n'ont laissé aucune trace dans l'histoire. Taconnet a fait une partie de la fortune de Nicolet, et il est mort à la Charité ! Volanges enrichit les Malteres et ne s'enrichit pas lui-même. Sic vos non vobis. Le boulevard du Temple ressemble là-dessus au reste du monde.
Ces amères réflexions m'avaient fait prendre en tristesse les moindres pirouettes de la danseuse. Auriol lui battait des mains, le parterre la redemandait; elle reparut bientôt, avec son collier de pierreries et sa robe de gaze. Tous ces petits cailloux brillants avaient sautillé sur son cou devant Napoléon et Alexandre ; celle qui saluait en ce moment était alors admirable de fraîcheur et de beauté; aujourd'hui une angoisse cruelle, amère, lui faisait battre le cœur, la danse de corde étant de nos jours une éclipse, et FOpéra absorbant tous nos plaisirs.
Cependant, la danse de corde fut en grand honneur, et il n'y a pas un siècle, beaucoup de gens se mêlaient d'apprendre à voltiger, comme on apprenait chez Franconi à suivre aux répétitions les exercices du manège.
— La danse de corde et la tragédie impériale, murmura mon voisin en sanglotant, c'étaient là deux belles choses !
— Vous me permettrez, monsieur, de préférer la danse de corde.
— A votre aise ! fit le bourgeois.
Il ramassa le blanc d'Espagne qui avait servi à frotter les pantoufles de madame Saqui, et l'emporta sous son paletot écossais comme une relique.