AVERTISSEMENT
Ce que vous allez lire, aimables touristes, jeunes gens pressés de voir et de vivre, hommes de chaises de poste, de caprices soudains et d'albums qui partez pour Venise après un désespoir d'amour, le deuil d'un grand oncle, ou un pari fait au club ;
Vous encore estimables agents de change, banquiers, courtiers, coulissiers, hauts seigneurs d'aujourd'hui, qui, par amour des antiquités, faites graisser les roues de votre calèche, et consacrez deux mois à ce voyage de Rome;
Honnêtes épiciers qu'un attrait de curiosité invincible conduit de Marseille à Naples ;
Artistes, paysagistes, pianistes, laquistes, analystes, optimistes et humoristes;
Vous enfin, vous tous dont la fantaisie est libre, et dont un bon vent gonfle la voile pour ce beau pays d'Italie, si chanté dans les opéras-comiques de M. Scribe ;
Ce que vous allez lire est d'abord une confession :
Nous vous avons tous menti !
Oui, nous, — et en général tous ceux qui vous ont parlé de l'Italie ! Celui-là qui vous Fa faite brune et lascive, mollement couchée comme Didon au bord de son golfe, l'œil chargé d'amour et de rosée;
Ceux qui l'ont faite droite et raide comme une draperie antique, majestueuse et superbe à faire bâiller;
Ceux-là encore qui l'ont dépréciée comme une monnaie de rebut, — et ceux qui l'ont élevée au-dessus des anges de Raphaël;
Ceux qui en ont parlé avec irrévérence comme Sosie fit des dieux,
Ou avec emphase comme Lélie de son maître;
Poètes, écrivains, sculpteurs et moralistes, tous tant que nous sommes, et moi le premier son humble et fervent élève, moi qui suis prêt à courber toujours le front devant elle comme devant ma reine et maîtresse, — j'ai menti !
Nous avons eu le tort de vous la faire voir avec nos yeux. Nous avons mal fait de vous la découvrir dans nos livres, sachant que Praxitèle voilait toujours ses
Vénus. Nous ne devions pas vous la dire triste et noble dans ses douleurs. C'était une grave faute que de jeter ainsi au vent nos joies intimes, notre égoïsme secret d'admiration. Nous imposions par là nos sentiments au public. Nous ajoutions un pèlerinage de plus à tant de pèlerinages glorieux. Nous disions vrai en ce sens que nous traduisions nos sensations ; nous mentions en prétendant traduire celles de la foule. Les individualités ont leur sens inné qui les éclaire, il fallait que chacune posât dans nos livres, et nous racontât l'Italie avec ce sens dominant. Notre tâche eût consisté alors dans la mosaïque, nous le savons, mais c'est la mosaïque qui convient le mieux après tout aux goûts indolents du siècle. Et puis, il ne fallait pas, à propos de l'Italie, que les poètes, les chanteurs et les touristes de tout genre en fissent une convention. Les admirations imposées ennuient la foule. Les uns d'ailleurs s'en vont à Venise pour les tableaux, d'autres pour y étudier la thériaque. Laissez donc chacun parler à son aise de la grande terre (aima virum). Laissez chacun outrager à sa guise cette Italie tant de fois violée. Poètes dont le cœur bat comme à vingt ans, allez en Italie pour y apprendre à souffrir. Vous y trouverez les Anglais la marchandant pierre par pierre, ogive par ogive, prêts à emballer les ruines délicates d'un beau palais vénitien comme un cent de tasses de porcelaine en écrivant seulement casuel sur la première caisse du paquebot de Trieste ou de Livourne. Lamentable terre et lamentable élégie ! Terre qui devra porter éternel-
lement le poids étranger, aujourd'hui l'ennui opulent d'un Russe, demain l'imbécillité marchande d'un Anglais, terre vouée aux mangeurs d'opium de tous les pays, et aux analystes qui sucent son sang comme les insectes font du sang de l'aigle !
Assez longtemps nous avons rassemblé ta manne céleste pour des lèvres indignes; assez longtemps nous nous sommes penchés sur tes belles eaux limpides pour y contempler, à l'abri de la foule, ton front noble et pur qui s'y mirait. Pardonne-nous, reine, d'en revenir maintenant aux tristes chemins de la réalité, de ne plus parler de ton âme, mais de ton corps. Hélas ! c'est bien moins sous le fouet autrichien, que sous le pied injurieux du voyageur qu'il est devenu méconnaissable ! Depuis que l'argent est devenu en France la loi fondamentale et unique comme autrefois le génie chez toi, noble reine, tous les vaîets et tous les goujats de finance, tous les petiis ministres en chaise de poste, suivis dans leurs fourgons d'un de viris illustribus, se font traîner vers Rome et sautent à pieds joints sur ta poussière. Tu es devenue le point de mire des brocanteurs et des banquiers juifs ; les seigneurs de Nazareth et de Jérusalem continuent à te mettre en croix, et le sarcasme de Voltaire court te visiter en chaise de poste ! Après tani de pages d'admiration écrites sur toi, laisse-nous-en une d'ironie, laisse-nous en pâture ce stupide vulgaire attroupé devant tes blessures ! Il ne voit que ton corps et nous avons vu ton cœur !
Le petit roman qu'on va lire et qui sera subdivisé
en une longue suite de chapitres repose donc sur cette étrange maladie du siècle : Y individualité. Avec ce mot on a tout détruit, puisqu'il ne représente plus aujourd'hui que la vanité et l'égoïsme. Mais égoïste ou vain, il faut que l'écrivain suive son siècle, l'analyse, et le commente dans sa voie. Gil Blas n'a pas rêvé d'autre mission.
L 'individualité est flagrante dans l'histoire qui va suivre. C'est Anacharsis dandy qui voyage avec le pharmacien Piuchot. Ces deux natures d'homme ont rêvé toutes deux l'Italie dans la même chaise de poste. Instruisez-vous,, grands et petits, par leurs déceptions.