DE PLUCHOT ET^D'ANACHARSIS
C'est un grand bienfait que la découverte du mot artiste. Si ce mot n'existait pas, il faudrait certes l'inventer.
A lui seul, ce mot vient de résoudre le problème suivant :
Donner à Paris patente officielle de profession à vingt mille âmes qui n'en avaient pas,
Depuis le peintre d'histoire jusqu'au barbouilleur d'enseignes, depuis le médecin en chef de la Charité
jusqu'au marchand de vulnéraire suisse, tout le monde a mis sur sa carte : artiste ! Les pédicures et les gens de lettres tout les premiers.
En regard de l'artiste, et comme opposition naturelle, surgit le dandy.
Quant à ce mot dandy, il faut que je vous en parle. Beaucoup vous diront que le thé et les sandwichs, les clubs et les courses d'Epsom ont incrusté ce mot dans la langue anglaise, comme le résumé du genre fashionable, le type des vestes rouges et des gentlemen rideras, c'est-à-dire une intelligence au niveau d'une selle anglaise et d'une martingale, un homme bon tout au plus à étendre du beurre sur les tartines, boire du gin, du grog, et se renverser sur un canapé.
La conclusion implicite de ceci, serait que le dandy doit être un sot.
ïl n'en est rien, le dandy est un homme comme un autre; il a de l'esprit plus que vous et moi lorsqu'il a le bonheur d'avoir de l'esprit.
Ànacharsis était un dandy; il fumait huit cigares sans dételer ; il changeait de bottes quatre fois par jour; dînait h Tortoni, (comme disent les vaudevilles!) il portait des gilets en or, et une chaîne de montre à faire le tour d'une guérite. — Si vous le voulez, c'était un dandy. — Il y en a comme ça.
Pluchet n'était pas dandy, mais artiste. Un pharmacien, à l'heure qu'il est, ne s'intitule plus pharmacien, mais artiste ; Pluchot, né dans la rue de la Verrerie,
était artiste par ce seul fait qu'il s'en allait à Venise étudier sérieusement l'histoire et les progrès de la thériaque.
Anacharsis opprimait Pluchot de son faste, car Pluchot n'avait qu'une redingote brune à poil d'ours. Il existait dans cette redingote une grande partie de l'année. Il broyait ses drogues en petite veste de molleton blanc : cette redingote brune lui servait à cacher des jambes en zigzag d'une maigreur effrayante. On trouvait encore un air artiste à Pluchot , parce qu'il jouait du cornet à piston, et faisait des tours d'escamotage à ses heures de loisir.
Pluchot avait connu Anacharsis aux cours de l'Ecole de Médecine, parce qu'Anacharsis était neveu d'un célèbre professeur qui mourut en lui laissant sa fortune. Pendant les dernières années de son oncle, Anacharsis, par manière de reconnaissance, avait suivi tous ses cours. L'oncle mort, il avait dit adieu à Esculape pour se faire dandy, profession plus commode.
Anacharsis, dont la poitrine était pleine d'orages, et l'existence synthétique, acheta bien vite trois chevaux anglais, deux danseuses et un hôtel, avec la succession de l'oncle. C'est alors qu'il renoua connaissance avec Pluchot, de la façon qu'il suit :
S 54 AVENTURIERES ET COURTISANES.
PLUCHOT
Standley, son cheval pur sang, tomba grièvement malade. Anacharsis le fit vainement soigner par tout ce que la faculté des vétérinaires possède de gens instruits et ignorants, l'animal avait une gastro-entéroduodéno-hépato-colite chronique qui résistait à tous les remèdes. Un médecin anglais proposa de lui introduire du soufre pilé dans le gosier ou bien de le saigner à blanc.
Anacharsis se souvint alors de Pluchot.
Il s'en fut le matin de fort bonne heure dans la rue de la Verrerie. La pharmacie était déjà sur pied, Pluchot lisait, son commis écrivait, son oncle Aristide pesait des herbes et du sucre concassé. Cette horrible odeur inhérente à toutes les pharmacies du monde était dans toute sa force chez Pluchot, l'endroit infectait le laudanum et l'éther. Les bocaux scientifiques du lieu recevaient les rayons du soleil levant, et le buste en plâtre de Galien était épousseté à cette heure par le commis.
Anacharsis s'en fut à Pluchot, il lui tendit la main et lui dit : J'ai besoin de toi.
Pluchot sauta par-dessus le comptoir, ôta son tablier vert, et monta dans le fiacre d'Anacharsis.
— Il a quelque duel ! pensa le pharmacien de la rue de la Verrerie.
Iïl