LA BAGATA
Anacharsis se trouva enclavé aux Bouffes dans une stalle voisine de celle d'un attaché à l'ambassade de Rome. Dans les entr'actes il eut tout le loisir de causer avec Y attaché, qui était venu à Paris pour la première cantatrice, la Bagata. On donnait Sémiramis. S'il est un spectacle déplorable dans toute l'acception du mot, c'est celui de ce spectacle. Sémiramis, reine des Bouffes, est une pauvre femme couverte d'oripeaux et de cartons dorés, elle a des grands prêtres qui portent des œufs sur la tête en guise de couronne, des chœurs grotesquement accoutrés qui hurlent au-, tour d'elle, avec de fausses barbes dont un régiment de sapeurs serait jaloux. Sémiramis, ainsi mise en scène, fait lever le cœur, surtout quand on songe que c'est peut-être la plus sublime partition de Rossini. Ce ne serait pas trop du grand Opéra pour le cadre
d'une pareille œuvre ; là du moins il y aurait des décors dignes de la reine de Babylone, aux jardins suspendus, aux diadèmes plus beaux que celui de la reine Victoria au couronnement.
Anacharsis et rattaché regardaient cette misère avec assez d'indifférence, ils y étaient faits de longue date, ils s'ennuyaient magnifiquement tous deux comme des gens qui s'amusent, hélas ! depuis longtemps, et qui n'admirent guère Rossini que par politesse. Le balcon des Bouffes est criblé de ces gens-là, qui ont la bonté de sourire du bout des lèvres, et comme les marquis de l'ancien temps, aux beaux endroits,
Anacharsis venait d'applaudir la Bagata, charmante femme qui jouait pour sa dernière représentation, quand il crut s'apercevoir qu'elle cherchait des yeux (autant que peut chercher des yeux une prima dona) une personne au parterre. Au parterre, bon Dieu! Mais quel pouvait donc être ce mystérieux ami ? La reine de Babylone, l'auguste Sémiramis, en peine d'un spectateur assis au parterre ! Anacharsis braqua son binocle sur l'heureux insolent, et il reconnut Pluchotl