VIII \ AVANT-PROPOS
halter, des yeux en aile de corbeau, un front de Diane, des mains de reine.
Eh bien ! elle était venue là, grelottant la fièvre dans son cachemire, plus pâle, plus pâle encore que Marguerite Gautier — elle était venue là, se traînant, s'appuyant aux balustrades et aux escaliers — souriante à son dernier quart d'heure d'orgie— de plaisir — d'orgueil peut-être ! Elle était là sinistre, cadavéreuse, attendant le premier souffle de la mort pour remporter, mais trop faible pour résister à cette dernière tentative — à ce suprême appel du bal ; elle était là et il a fallu que des mains amies l'en arrachassent; cette femme s'appelait HERMOSA!
HERMOSA ! nom de beauté qui lui était, certes, bien dû!
Ainsi livide, expirante, elle avait voulu aspirer les acres senteurs de ce bal sans nom, elle avait voulu voir les femmes, les quadrilles et les danseurs !
Et le lendemain elle était morte, morte après sa rentrée dans un couvent où, faisant venir la supérieure, elle lui avait dit en lui donnant une petite clef pendue à son cou :
— Ma sœur, voilà pour vos pauvres ! Moi... j'ai connu des riches; allez et partagez-vous ce qui m'en reste... de cet or si étrangement gagné... je meurs seule et sans une amie... Priez pour moi !
Vous remarquerez deux choses dans cette rage de maîtresses, qu'afficha le dix-huitième siècle, sa passion d'abord , ensuite son mépris. Sa passion épuisa tous les caprices; elle eut recours, dans un même temps donné, aux deux extrêmes, courant en échevelée de Manon Lescaut, la plus excusable des courtisanes, à cette autre fille du marquis de Sades, le plus infâme des monstres. La passion du dix-huitième siècle fut un mélange de libertinage et de candeur ; elle allait jusqu'à se moquer d'elle-même dans ses romans et ses livres; elle se racontait, se critiquait, et se collationnait, pour ainsi dire, par ordre de dates, afin que rien de ce siècle vaniteux ne fût perdu ! Après cela, ce qui ne doit pas
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surprendre davantage, c'est son mépris. Le veau d'or une fois brisé, la foule dansait autour du veau d'or ; elle oubliait et ces jeunes femmes de l'OEil-de-bœuf, si belles et si imprudentes, lascivement fardées dans les tableaux de Chardin, la bouche en cœur, et le carquois de Diane sur Fépaule, ravissantes créatures, dont la meilleure et la plus noble partie devait monter sur les échafauds de 93; et les agaçantes actrices de son Opéra d'alors, couvertes de diamants, de poudre et de privilèges, presque toutes maîtresses d'un maréchal ou d'un prince du sang, à qui ce siècle avait constamment battu des mains, comme pour les payer de leurs prodigues complaisances! Non-seulement la foule les oubliait, mais elle les poursuivait de ses sarcasmes et de son opprobre ; et ce qu'il y a d'inouï, c'est qu'elle riait de leur fin. Ces femmes, à quelques exceptions près, mouraient en effet misérablement; elles mouraient tristes, délaissées, dans la honte et le mépris. Ces filles si parées, si radieuses, ces brillantes étoiles du premier théâtre du monde, qui trouvaient moyen de fixer l'Europe à elles seules, malgré les tragédies du jeune Goethe, les écrits du vieux Franklin et les querelles de la Russie et de la Porte, malgré Diderot, d'Alembert, M. Necker, Williams Pitt, s'éteignaient dans la plus profonde obscurité. Il n'y avait guère que le refus d'inhumation et les résistances du curé do Saint-Roch, qui pussent alors leur redonner quelque éclat; le scandale et l'indécence sauvaient leur convoi de sa bourgeoise médiocrité.
C'était la Fel, ce rossignol de l'Académie royale de Musique, ainsi que les gazetiers la nommaient, la Fel, qui avait rendu fou le tendre et malheureux Cahusac: cet auteur mourut de chagrin pour elle, on le sait, dans une loge de Charenton. La Fel refusa la main de Cahusac, qui avait eu la faiblesse de la lui offrir, avec huit mille livres de rente qu'il possédait. Ce refus aliéna Ja. raison de Cahusac; ce qui l'eût bien vengé plus tard, c'eût été de voir la misère profonde de la Fel, et sa triste dégradation. Elle en était réduite, disent les mémoires, à déshonorer son goût en avouant son étuvistè, lequel succédait lui-même au courrier du duc de Cossé.
C'était encore la Cartout, célèbre demoiselle du temps, qui, après s'être retirée doyenne des chœurs de l'Opéra, après avoir soupe autrefois avec quatre princes, tenu table ouverte, brillé, joué et dit des bons mots, n'avait plus, hélas! qu'un vieux laquais pour compagnie, végétait et se mourait, aussi pauvre que la Chevalier et la Lionnais, toutes deux premières danseuses. La belle Gaussin et Beawnénard, plus connues encore que Cartout, étaient logées à la même enseigne. La Gaussin, qui avait pu jeter le mouchoir à qui elle avait voulu, en l'an de grâce 1745, vit alors l'énormité de sa taille écarter ies soupirants; elle fut, en un clin d'œil, quittée des présidents, des généraux, et des fermiers généraux, ce qui est pis! Bientôt, hélas! elle fut réduite à épouser à Saint-Méry, son église, un danseur italien, malgré le mot de M. de Mau--
repas, ministre d'État, alors chargé du détail à l'Opéra, lequel prétendait que le sacrement n'était pas fait pour les gens de cette espèce.
Beauménard, surnommée Gogo, que le maréchal de Saxe, ce héros qui ne dédaignait aucune victoire, avait conquise; Beauménard, l'actrice de la Comédie- Française, se vit un jour dépouillée de ses écrins et de ses contrats de rente sur la Ville par un mauvais comédien du nom de Bellecourt, qu'elle aimait à la fureur. Cet homme s'empara de toutes les promesses notariées faites depuis dix ans à la belle Gogo; il avait calculé, en garçon intelligent, la valeur du mobilier et des bijoux; ayant reconnu que le total formait un fonds qui pouvait lui procurer une vie douce, il écrivit une lettre à la Beauménard, lettre où il lui déclarait qu'après avoir réuni une soixantaine de mille livres, il allait l'attendre aux eaux d'Aix-la-Chapelle, où il comptait bien la produire dans la meilleure compagnie. Il est assez curieux, au sujet de ce Bellecourt, de recourir à ce qu'en disait Collé, à l'époque de ses débuts, année 1750.
« Le 21 décembre, je fus voir le début du sieur Belce lecourt dans Iphigénie, il y joua très-médiocrement « et très-fraîchement le rôle d'Achille. Sa voix un peu « grasseyante, et souvent un air riant, sont des défauts « légers en comparaison de celui de manquer d'en- « trailles. Quoi qu'il en soit, s'il ne vaut rien dans le « tragique, il est sûr du moins que dans le comique il est un joli acteur ; il a de quoi devenir supérieur dans
« ce genre, s'il veut travailler. Beau, grand, bien fait, « l'air noble, de l'intelligence et du feu, il n'a aucune « des disgrâces l que Ton contracte ordinairement en « province. C'est un comédien à aller au grand s'il « veut se donner de la peine, et écouter les avis des « gens du métier ; je lui ai donné celui d'éviter de « prendre ceux des connaisseurs, et je lui désignais « ainsi particulièrement MM. de Vilîars et de Thibou- « ville, qui veulent s'emparer de lui 2. »
Une magnificence de ce temps-là, observons le fait en passant, c'était la troupe de comédiens attachée aux plaisirs du maréchal de Saxe. Le maréchal de Saxe faisait la pluie et le beau temps ; et quand on demandait à mademoiselle Briant, qui se présentait pour jouer les rôles d'amoureuse, à la Comédie-Française, qui elle était et d'où elle venait? elle répondait : Briant, de l'armée du maréchal de Saxe I Saurin adressait d'assez mauvais vers à ce héros, que le médecin Sénac tira d'un fort mauvais pas en juillet 1750. Cette guérison fit un bruit du diable. Sénac partageait le carrosse du maréchal dans le commencement de sa convalescence ; on raconte même que le maréchal mena un jour Sénac voir la tranchée de je ne sais plus quelle ville. Le carrosse avait été amené jusqu'à demi-portée de canon : Attendez-moi là, docteur, dit le maréchal, qui piqua des deux en s'élançant à cheval, attendez, je
1 Collé n'est pas le seul auteur qui se soit servi de ce terme ancien disgrâce pour équivalent du mot défaut.
2 Journal de Collé, tome III.
serai bientôt de retour. — Monseigneur, répondit Sénac, et le canon ! Je vois d'ici les canonniers, monseigneur! continuait le docteur très-effrayé. Vous n'avez qu'à lever les glaces, répondit militairement le maréchal.
Le maréchal de Saxe traitait les dames plus galamment que son médecin, disent les chroniques. La Desaigles, l'une de ses maîtresses, reçut un jour de lui une rose en pierreries, du prix de trente mille livres, ce fut cette même Desaigles qui porta son deuil vingtsix jours, en considération de vingt-six épigrammes ou bons mots qu'il lui avait faits dans l'espace de quarante-huit heures. Ne voilà-t-il pas un singulier culte de femme, et un curieux passe- temps de grand seigneur?
J'ai dit que ces femmes mouraient misérables; il faut ajouter que beaucoup moururent avant l'âge. Ce siècle, haletant après le plaisir, les tua. Je ne citerai pour exemple que Laguerre, dont un heureux hasard m'a fait récemment découvrir l'histoire et le portrait : le portrait et l'histoire méritent mention. Le portrait, qui nous appartient à cette heure, fut acheté à la vente de la Malmaison. C'est une toile ovale trouée dans plus d'un endroit, brisée, lacérée, comme à plaisir, par quelque mousquetaire jaloux, mais qui n'en garde pas moins encore suave et intacte cette jeune tête de cantatrice ; mademoiselle Laguerre, qui fut enlevée à vingt-huit ans de la scène française, peut en avoir vingt deux sur ce cadre. Les yeux sont vifs, bien fendus, les sourcils noirs et très-arqués; aucune mou-
che, mais de la poudre en longs anneaux, qui retombent comme autant de flocons de neige sur l'épaule. Au côté droit de son corsage bleu à manches éclatantes, corsage retenu par une belle topaze, est suspendue la peau de tigre classique dont s'affublaient alors les actrices, la peau de tigre, que portait Thisbé, Aricie, ou Hermione. Le sein est découvert sous un reste de dentelles fines, de ces dentelles comme savaient en faire Chardin ou Boucher. Malgré cet ajustement d'Opéra, le portrait est d'un effet délicieux ; la bouche, entr'ouverte avec bonheur, laisse croire que Marie Laguerre va chanter. Le coloris transparent de cette figure fait son charme ; les dents de l'actrice, harmonieusement voilées par l'ombre rose de ses lèvres ont l'air d'un clavier qui appelle les accords. 11 règne un grand art de dissimulation dans cette étude; on sent que le peintre a déguisé, sous le fard et la magie de la couleur, les ravages imprimés, par la débauche même, à cette jolie tête. Quand vient le soir, et aux flambeaux seuls, sa maigreur de tombe et ses contours anguleux saillissent de la toile ; cette tête du matin, charmante et rose, laisse percer, à l'œil qui l'examine de plus près, les os d'une tête de mort. C'est qu'en effet Laguerre, la belle Laguerre, n'était ellemême que son masque : sous le fard, malgré son éclat, malgré deux grands yeux étincelants aux lustres comme deux comètes, elle avait à ses pommettes creuses, aux lignes maigres de son col et de sa poitrine, les signes non douteux d'une fin prématurée;
quelquefois, et rien qu'à l'entendre, on souffrait. Sophie Arnould disait d'elle, un jour qu'elle l'avait entendue chanter à merveille le grand air d'Adèle de Ponthieu * : Laguerre chantera jeudi chez Pluton 1 Guimard, la belle damnée, comme l'appelait M. de Marmontel dans une épître fort peu catholique, Guimard fut la première qui découvrit le talent de mademoiselle Laguerre. Ce fut aussi la seule femme qui lui donna, dans le cours de sa longue maladie, quelques larmes véritables, bien que les larmes ne soient pas le plus souvent le fait des reines d'Opéra. Joséphine-Marie Laguerre, reçue dans les chœurs de l'Académie royale de Musique en l'année 4744, fit, deux ans après, ses premiers débuts dans le rôle d'Adèle de Ponthieu. Incontestablement plus belle que sa devancière, Rosalie Levasseur, plus mignonne et plus jolie que Sophie Arnould, qui songeait d'ailleurs, à cette époque, .a prendre sa retraite, Laguerre fit une telle sensation que les gazetiers du temps eux-mêmes courbent sous les quatrains et les mots répandus à son sujet, comme elle courbait déjà dans ce temps sous les couronnes. Nous regrettons de n'avoir pas en notre possession une lettre de Gluck, où ce grand musicien parle d'elle comme de la Perle de la scène. « Plus d'une fois, écritil au sujet d'Armide 2, plus d'une fois, en composant cet ouvrage , je pensais à cette belle magicienne
1 Cet opéra fut représenté en janvier 1776.
2 Le rôle d'Armide fut joué, pour la première fois, le 23 septembre 1777, par mademoiselle Rosalie Levasseur.
nommée Laguerre. Quelle voix fraîche ! mais on dit qu'elle se perdra. » Gluck n'avait que trop bien prévu; cependant, en 1778, c'était la cantatrice à la mode que mademoiselle Laguerre; elle partageait avec Rosalie Levasseur le premier emploi ! Sophie Arnould et la Beaumesnil s'étaient retirées. Il n'y avait pas eu depuis longtemps une plus éclatante période pour une cantatrice qui eût voulu mettre à profit son talent; Gluck et Piccini luttaient corps à corps sur la scène de l'Académie de Musique; Sacchini écrivait Renaud, que son protecteur, l'empereur Joseph H, présentait luimême aux comédiens. Les concerts spirituels de l'Opéra attiraient alors par un luxe de voix inusité ; mesdames Todi et Mara passaient, en ce temps, pour les. deux plus célèbres cantatrices de l'Europe ; quant à la Saint-Huberti, on sait de Grimm qu'elle remportait sur l'impériale de sa voiture, plus de cent couronnes argent et or, à son retour de Provence. C'est contre ce monde étincelant que vint se heurter Laguerre ; Laguerre, la pauvre enfant dont aucun biographe ne s'est donné la peine de rechercher la naissance et le pays. La personne de qui nous tenons le portrait, M. Legrand, marchand de curiosités, homme qui a beaucoup vu, ne se rappelle qu'une chose de Marie Laguerre, c'est le restaurateur chez lequel elle allait boire. Le vice déplorable qu'on a reproché à Laguerre, était-il le fait d'un entraînement ou d'un calcul ? c'est ce que nous ne nous chargeons pas d'expliquer. Un feuilletoniste de \ 831 reprochait, en termes crus, à une célèbre
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prima donna, à madame Malibran, d'aimer l'eau vie; le reproche est au reste des plus mal fondés, ce pendant si la pâle Desdemona avait eu recours à ce philtre, jugez du précédent pour les cantatrices! Toutes les Nine et Ninette des Bouffes auraient eu le nez rouge.
Peut-être serait-il pourtant facile de disculper mademoiselle Laguerre au sujet de cette accusation bacchique.
Si Gallet, Collé, et généralement tous les estomacs et les gosiers chantants du dix-huitième siècle, auxquels succédèrent depuis les dîneurs du Caveau, se faisaient une loi rigoureuse de ne chanter qu'après boire, pourquoi se refuser à comprendre certains excès de poétiques orgies dans lesquelles l'artiste retrempe ses forces ? Lorsqu'il devait se battre, d'Aubigné, l'un des plus raffinés de la cour, d'Aubigné, l'auteur de l'ingénieux roman de Fœneste, avalait glorieusement une bouteille : les artistes ne doivent-ils pas, eux, se battre tous les soirs, lutter et espadonner contre le parterre ? Malgré son contrat de décence et de faiblesse, une femme, une actrice ne doit pas, elle, aborder de front, chaque soir, cette grande bataille, ces murmures, ces trépignements, ces tempêtes, ces feux croisés du lustre et de la rampe ? Je sais fort bien que le code de l'Académie royale de Musique ne permettra jamais que l'eau pure à ses artistes féminins. Le public serait quelque peu surpris de voir la délicieuse Cruvelli s'avancer chancelante comme une prêtresse de Bacchus, madame Te-
desco répandre autour d'elle un parfum de Siliery et de muscat; Rosati brouiller ses pas divins par suite des erreurs du Lafitte. Mais parce que ces déesses, qui régnent sur nos cœurs et nos oreilles trois fois la semaine, ont le calme et le sourire du bonheur sur les lèvres ; parce que leur position est assurée, leur contrat aux mains d'un notaire, et leur notaire aux mains de la loi ; parce qu'elles ont des châteaux que paye un soi ou un fa, parce qu'en 1856, époque raisonnée, sinon raisonnable, époque de contribuables et de rentiers, toute la vie est nette, réglée et précise : s'ensuit-il de là qu'en 1776 les mêmes éléments d'ordre existassent ? Quelle vie et quel ordre, bon Dieu ! Un siècle qui court bride abattue après le plaisir, siècle de bonnes fortunes, de duperie et d'insouciance, siècle où s'élabore à petit bruit la plus effroyable banqueroute du monde, celle de Law ; un siècle où les puissants et les grands seigneurs du jour, les hommes de la mode et du pouvoir comme Richelieu, violent ou laissent violer les droits de tous sans les défendre, où ce même duc de Richelieu, surnommé le sultan des coulisses, n'a pas seulement l'idée de vaincre l'influence de M. de Maurepas, directeur de l'Opéra; siècle unique, où le caprice ordonne seul, où les garanties et les traités ne sont rien, à plus forte raison les traités avec les comédiennes ! Et puis ce dénoûment terrible de toutes les querelles, de toutes les rébellions, le For-1'Evêque ou le Temple, ultimatum de la direction tyrannique d'alors ! ne voilà-t-il pasun arbitraire capable d'ébranler
les vocations les plus fermes ? Encore n'ai-je rien dit de ces amertumes et de ces humiliations à l'ordre du jour en 1778, où les camarades de mademoiselle Saint- Huberti, lors de ses débuts, la voyant venir à une répétition à' Orphée vêtue d'une robe noire fort mesquine, s'écriaient en chœur devant le chevalier Gluck : Place ! place ! voici madame la Bessource ! Ce à quoi Gluck l'Allemand répondit : Oui, mesdames, car elle sera un jour la ressource de l'Opéra ! Et les prétentions, les perfidies, les cabales ! Mademoiselle Arnould se trouvant mal à Alceste parce que mademoiselle Laguerre a bien chanté ! Lisez seulement ce que Noverre but de dégoûts, lorsque Gardel, le jaloux Gardel, le vit venir. En vérité, c'était bien pis que de nos jours ! Ce n'est point par une forfanterie de paradoxe déplacée que nous soutenons ici mademoiselle Laguerre, nous traduisons seulement avec fidélité les angoisses des reines de l'Opéra en 1776, leurs difficultés de triomphe, leurs rivalités, et le mépris que le public ou l'autorité faisaient d'elles ! Cela dit, vous en ferez ce que vous voudrez. J'aime mieux croire que Laguerre effrayée des bruits de coulisse, Laguerre sans appui et sans protecteur apparent à ses débuts, Laguerre jugeant le duc de Lauraguais, son ennemi, par cela même qu'il était l'ami de Sophie Arnould, sa rivale; j'aime mieux croire que Laguerre a pris bravement le chemin du cabaret de Berge. Elle a bu pour ne point tomber les mains jointes devant le parterre ! Elle s'est enivrée, la blanche et jolie colombe, afin de ne point battre de l'aile, de soutenir à son
début le feu de tous les regards, le coin du roi et celui e la reine, le banc des talons rouges, les bons mots, les lorgnettes, les comédiens, les roués ! Je l'excuse et Faime parce qu'elle est belle sur son portrait. C'était quelque chose, croyez-le, que d'être belle en ce tempslà ! La Saint-Huberti était blonde et maigre ; mademoiselle Heinel quelque peu Allemande ; mademoiselle Allard, qui fit fureur dans Sylvie, avait beau se carminer, suivant l'expression de cette bonne demoiselle d'Ervieux, Guimard disait tout haut : faime mieux Laguerre.
La maison de Berge faisait le coin de l'Opéra qui fut brûlé1. Un petit bout de jardin, maigre promenade à bouquets de buisy- donnait à ce restaurant un air de Corso d'Italie. On y vit un jour M. le duc de Chartres, M. de Lauzun et le marquis de Fitz-James ; ils y entrèrent assez tard pour être tranquilles et sans importuns ; le dîner fut long, la chère très-fine. A la suite de cette gaieté, comme l'on disait alors, le duc de Chartres, Lauzun et le marquis de Fitz-James parièrent deux cents louis à qui ferait le plus tôt à pied le chemin de Paris à Versailles. Or voici ce qui advint : le second de ces seigneurs renonça à moitié route, et le premier aux deux tiers. Le dernier, seul, fournit la carrière ; le comte d'Artois le fit saigner en arrivant et coucher dans son propre lit.
On buvait très-frais chez ce Berge. Greuze y dînait
1 Mémoires secrets.
14 AVENTURIERES £T COURTISANES.
deux à quatre fois la semaine ; un M. Doyen, qui dessinait en 4775 les fêtes du sacre, à Reims, avait peint l'enseigne : A Pygmalion. Ce Pygmalion était bien le héros le plus ridicule et le plus gauche : il tenait un gros marteau de statuaire à la main, et une draperie grecque qui ne ressemblait pas mal à une serviette. (Ceci comme couleur locale du sieur Berge, restaurant.) On ne comprenait guère pourquoi ce M. Doyen avait choisi Pygmalion au lieu de Bacchus pour renseigne d'un cabaret ; mais les malicieux disaient que la Vénus de marbre ressemblait à la Guimard, et que c'était flatterie pure pour la déesse. Les gardes françaises affluaient le dimanche chez Berge. Pour Laguerre, elle arrivait, la bonne fille ! à trois heures un quart, son heure ordinaire, elle arrivait avec sa servante, nommée Julie, et se grisait avec elle les jours d'Opéra le plus régulièrement du monde. C'était une merveille alors que Marie-Joséphine Laguerre ! Elle était demandée des pieds et des mains à son entrée ; elle joua un jour Iphigénie en Tauride 1, dans un état d'ivresse qui la faisait ressembler à la Bacchante du Capitole ! Laguerre sera divine ce soir, elle est ivre! était une phrase reçue en 1776, au coin du roi; Laguerre en était quitte pour s'appuyer sur Vestris, qui faisait les rôles de berger, pour martyriser un peu les alexandrins de MM. Cahusac, de Pont-de-Veisle, Bonneval, Laujon et Mon-
1 Musique de Piccini. — Ce n'est point Iphigénie en Tauride, mais bien plutôt Iphigénie en Champagne que jouera Laguerre, disait M. de Cossé.
dorge, auteurs oubliés à ce jour à l'égal de l'abbé Pellegrin. Les cadences ehevrotées, les saccades et les grimaces étaient alors le défaut de la plupart des chanteuses; il faut voir ce qu'en dit ce bon Rameau ! Maintenant, représentez-vous l'Opéra d'alors, les financiers, les marquis, les princes dont les coureurs attendent sous le péristyle éclairé par une méchante lanterne; l'Opéra d'alors, sale au dehors, mais richement paré, éblouissant de fleurs et de guirlandes au dedans! Le chevalier ou la chevalière d'Eon cause au parquet avec le prince de Beauveau ; le vieil Helvétius, au frac mordoré, ouvre sa boîte de dragées à M. de Mirepoix; la Duthé, la Sainval resplendissent comme des écrins aux premières loges. On vient d'exécuter le premier ballet, r Amour architecte, pièce composée dans le temps pour madame de Pompadour. Fréron le sévère, Fréron le mal vêtu, est à l'orchestre; Gluck bat la mesure, Laguerre entre... Dieu ! comme elle est pâle d'abord, puis comme son teint s'allume ! Ses joues se colorent, son regard lance l'éclair. La jeune princesse de Lamballe, qui est venue à ce théâtre in ftocchi, est toute troublée et surprise de cet étrange maintien de la Laguerre ! Elle souffre, la belle et timide princesse, pour cette autre reine de théâtre si imprudente! Laguerre chante, ses dents sont des perles, son sein bat, la poudre de ses cheveux voltige autour d'elle, vous diriez Vénus dans un nuage... Julie, sa servante, est dans les coulisses, et Berge, le traiteur, occupe quelque loge de sous-seigneur dans la salle. Ce n'est pas
Laguerre qu'applaudit Berge, c'est son muscat, muscat divin, Permesse ignoré des cantatrices; car soyez-en sûrs, de tous les spectateurs, le plus craintif, c'est Berge; c'est sa pièce qu'on juge, il ne tremble ni pour Laguerre ni pour Gluck !
Et à la sortie, on se bat pour elle, on se l'arrache sous les réverbères du théâtre ; les épées des marquis ne rentrent dans le fourreau qu'à cette phrase : Eh bien, messieurs, je soupe avec vous tous! mais, cette fois, ce n'est pas chez Berge, Berge, le traiteur subalterne, que s'en va le gai cortège; les seigneurs ont fait mettre leur couvert chez d'Ervieux : mademoiselle d'Ervieux est de droit la surintendante de ce repas. « — Bonjour, d'Ervieux, — bonjour, Laguerre! — « Qu'attendez-vous? — Mais probablement le duc de « Chartres, le comte d'Artois ou M. Collé ! Le ballet, « ma chère, est misérable, mais comme tu as chanté ! « Ce ballet est nul, pas d'air de violon, rien de gai, la « reine s'est retirée avant la fin ! Que donne-t-on de- « main, de la Colonie ou des Sabots ? Sais-tu bien que « ce malheureux duc de Chartres a eu toutes les - « peines du monde à venir l'autre soir chez la Gour- « dan : au moment du souper, un ordre du roi est in- « tervenu, qui a tout arrêté, même le repas ! Le com- « mandant du guet avait reçu l'ordre de garder les «avenues, nous n'avons eu que le temps d'écrire au « prince qu'il se déguisât en femme ! Mais que veux-tu ? « lorsqu'on a Laguerre, il faut bien se consoler ! Al- « Ions ! belle reine, chante avec nous :
« Nous avons Laguerre, oh! gué!
« Nous avons Laguerre ! »
Alors aussi, on soupait aux accords des violons : le repas était splendide. Les libertins de cette cour avaient pour usage reçu de faire une souscription pour ces sortes de pique-niques 1 ; on déposait les lots entre les mains d'une des plus fameuses impures, mademoiselle Duthé ou mademoiselle Guimard, par exemple. Le souper était suivi d'un jeu d'enfer; ces femmes, aux cheveux cendrés, aux rubans lilas, aux faibles gazes, résistaient fort peu, ou croyaient souvent le lendemain avoir donné ce qu'on leur avait pris la veille. Alors on entendait d'étranges dissertations de morale et de vertu ! Les grands soupeurs, comme M. le comte de Mirabeau, parlaient de Rome; le comte d'Artois, des courses de Londres ; le reste des convives, pour ne pas rester en arrière, s'occupait des combats de Madrid, du carnaval de Venise ou des redoutes de Phila-
1 L'autorité et la police se mêlèrent plusieurs fois de ces sortes de pique-niques. Au 15 février 1776, l'une de ces réunions joyeuses devait être suivie de la comédie jouée par mademoiselle Guimard, et de chansons grivoises par la Duthé. Cette partie de plaisir projetée pour le carnaval, avait été remise au premier jeudi du carême ; chaque convive qui devait en être, était taxé de payer cinq louis. Un ordre du roi étant intervenu, la demoiselle d'Ervieux, en sa qualité de surintendante présidant au repas, fit porter tout le festin au curé de Saint-Roch, pour être distribué aux pauvres malades de la paroisse. On nomma plaisamment ce repas le repas des chevaliers de Saint-Louis, à cause de l'écot (cinq louis) que chacun devait payer.
delphie. C'était une tempête de cris, de chansons et de bons mots : on se trompait, on se chérissait, on s'excusait, il y avait indulgence plénière pour tout. Le distillateur Le Lièvre fournissait les sirops, Collé les couplets, Lauzun payait, Romagnesi l'arlequin jouait des parades avec sa latte au côté. Chiabran, neveu du fameux Somis, violon de première classe et maître de chapelle du roi de Sardaigne, y faisait danser ces demoiselles; M. le duc de la Vrillière se ruinait à leur brelan : mademoiselle Rosalie, de l'Opéra, qui, depuis la comédie des courtisanes (où l'une d'elles se nommait Rosalie), avait trouvé bon de quitter ce nom, pour reprendre son nom de Levasseur, y parut un soir en se faisant appeler baronne, et elle l'était bien en effet d'une bonne baronnie de 25 à 30,000 livres de rente que lui avait achetée M. le comte Merci-d'Argenteau, l'ambassadeur. Les femmes qui venaient s'asseoir à ces tables fastueuses auraient pu, comme la Cléopâtre antique, y faire fondre leurs perles dans le vinaigre; elles étaient souvent assez opulentes pour cela ! Quand Laguerre mourut, on trouva dans son portefeuille 7 à 800,000 livres en billets de la caisse d'escompte; elle laissait en outre 30,000 livres de rente, deux belles maisons et une grande quantité de bijoux. Tout cela provenait-il des recettes de l'Opéra ou de la munificence de ses amants? Au sujet des recettes, il serait permis de mettre en doute un pareil chiffre de fortune, d'après le seul état des registres de l'Académie de Musique (années 4778 et 4780). Nous y lisons que les
appointements de Marie-Joséphine Laguerre n'excédaient pas, en 1779 (c'est-à-dire à l'époque la plus brillante de son talent), la somme de 20,000 livres de fixe; il n'y entrait à titre d'augmentation que les représentations extraordinaires données par l'Opéra à Versailles ou à Marly devant la cour. Il faut donc nécessairement recourir à la seconde supposition, celle des offrandes amoureuses. Mademoiselle Laguerre, on n'en peut douter, était une des filles les plus courues de son temps. Malheureusement les noms de ses adorateurs sont peu connus. Il y a lieu de croire, d'après l'inventaire de la cantatrice, qu'ils étaient assez magnifiques dans leurs cadeaux. A cette époque, il y avait deux fractions bien distinctes dans le camp des actrices à l'Opéra, celle des fermiers généraux et celle des princes. Le prince d'Hénin, dont un jeu de mots fort applaudi avait fait le nain des princes, donnait la main à M. le prince de Guemenée pour l'entretien de ces filles. Venaient après eux, mais en sous-ordre pour le fracas et le luxe, le prince de Soubise, le duc de Lauraguais, le duc de Bouillon, le duc de Choiseul , etc., etc. Les fermiers généraux se trouvaient représentés par le vieux Bouret, La Popelinière, d'Anville, et autres financiers de la rue Grenelle-Saint-Honoré *, Il paraît constant que les fermiers généraux, plus encore que les princes, distinguaient alors Marie-Joséphine Laguerre. En 1781, M. Haudry de Soucy, fermier gé-
1 C'était dans cette rue que l'hôtel des fermiers généraux était situé.
néral, qui fit cette année même une aussi forte banqueroute que celle du duc de Bouillon, était un des soupirants de Laguerre; on trouverait encore au cabinet des estampes de la bibliothèque du Roi, un assez bon portrait de cet Haudry, gravé par Carter. Voici ce qu'écrivait Bachaumont au sujet de ce fermier général (sous la date du 13 février) : c< Il est sûr que M. Haudry de Soucy, fermier général, fait une banqueroute décidée. Mademoiselle Laguerre n'y a pas peu contribué, et n'a pas pris cet amant en traître. Elle lui a déclaré qu'elle ne lui donnait pas plus de deux ans, » etc.
En général, Bachaumont, qui ne parle que deux ou trois fois de Laguerre, la maltraite horriblement. Une fois que Laguerre a fermé les yeux et rendu rame entre les mains du curé de Saint-Nicolas des Champs, sa paroisse (chose que Bachaumont ne peut lui pardonner), il prononce cette courte oraison funèbre : C'était au moral un fort mauvais sujet ; et le voilà qui continue pendant six lignes sur ce ton, l'accusant d'avarice et de défauts bien plus graves ! Nous ne comprenons guère comment une fille d'Opéra ne pourrait mourir une fois par hasard en bonne chrétienne, comment on l'accuse et on l'injurie presque pour cela; c'est ce qui nous faisait dire, au commencement de ce récit, que le siècle raillait ces femmes impitoyablement, quelle que fût leur fin : si elles mouraient pauvres, on leur rappelait leurs débauches, leurs folles prodigalités; si elles laissaient des maisons et des contrats, on les taxait d'avarice. Le dix-huitième siècle fut
ainsi extrême en toutes choses; il couronnait Voltaire à sa tragédie misérable à' Irène, et insultait ensuite le dieu de la veille dans des pamphlets. Il battait des mains au duc de Chartres venant au spectacle, parce qu'il était le prince le plus endetté de France; un an après il chansonnait en termes assez durs le singulier vainqueur.
Étonnez-vous après cela que les cantatrices aient eu le sort des princes du sang et des grands seigneurs ! étonnez:vous encore que Laguerre, qui traînait depuis cinq ans d'une maladie grave, soit morte, triste, délaissée, malgré son opulence, sa vie ancienne et son beau talent !
« Mademoiselle Laguerre, qui ne s'était jamais rétablie, est morte aujourd'hui l. Malgré sa longue absence de la scène de l'Opéra, on ne l'avait point oubliée. Elle est regrettée des amateurs pour la belle qualité de sa voix et pour sa manière de chanter, pure et flatteuse. Elle avait brillé surtout dans Sang aride ; mais comme son organe, plus propre au chant français qu'à tout autre, s'était gâté par la manière italienne, on n'entendait presque plus sa prononciation. »
La pauvreté de cet éloge se ressent, à notre gré, du genre nouveau qui commençait à révolutionner Paris, le genre bouffe. En 1778, les Finie Gemelle, de Goldoni, se produisaient en France, escortés de la plus mauvaise' musique du monde, la musique de Piccini.
1 Mémoires secrets, môme année.
Cet opéra fit pourtant fureur. La signora Rosina Byglioni, qui représentait l'hôtesse Olivetta, fut reconduite, avec une actrice nommée Larnesa, à son hôtel de la rue d'Argenteuil, dans un fiacre de place dont le parterre avait dételé les chevaux. En ce temps-là les cantatrices n'avaient pas encore équipage, comme l'eurent plus tard la divine Sontag, comtesse Rossi, madame Malibran et tant d'autres !
Laguerre mourut de sa vie même, elle porta les fruits de sa dissipation et de sa conduite. Presque dans le même temps, dans l'hôtel de la Guimard, Louison Rey, danseuse surnuméraire du grand Opéra, fraîche et jolie, âgée de vingt ans au plus, se mourait de la poitrine. Le poëte Gilbert avait été porté à l'hôpital juste deux années avant ; il était mort comme toutes les victimes de ce siècle, mort de l'indifférence des uns et de la malveillance des autres. Gilbert avait à peine la face couverte d'un drap d'infirmier, que la Harpe, infâme critique, écrivait lâchement que l'habitude du vin n'avait pas peu contribué à la folie de Gilbert. La conclusion de ceci, c'est que les écrivains de ce siècle en furent l'égout ; j'aimerais cent fois mieux avoir écrit tout le Portier des Chartreux que cette phrase calomnieuse de M. de la Harpe !
Aujourd'hui, en l'année 1856, nous avons des écrivains plus dangereux, ce sont les conseillers de morale et de vertu. Je ne ferai pas à ces messieurs le reproche de mépriser les filles d'Opéra ; mais de les catéchiser, lis leur indiquent le chemin de la vertu sur les
planches fragiles de Guimard et de Laguerre ; ils mettent la vertu des danseuses sous la protection des notaires et des contrats. Cela est moral, mais où est le profit pour l'art ? Une cantatrice mère de famille, un ténor vertueux et garde national, cela est bien, mais où rencontrer l'élan dans ce cercle étroit d'idées, l'actrice inspirée dans la femme de ménage, qui fait sa cuisine, et s'accroche à son mari comme à un avocat du Palais ? Y a-t-il dans cette régularité factice, des chances de gloire et d'entraînement? Quel est le vrai maître, du mari ou du public ? chantez et jouez pour l'un ou pour l'autre, mais choisissez. Le mari, c'est le maître paisible qui veut que vous chantiez sans fatigue, à votre aise et pour que vous lui gagniez vos appointements. Le mari de la cantatrice ou de la danseuse, c'est l'homme assez calculateur (je me sers du mot honnête) pour l'exploiter comme un imoieuble, pour fumer cette terre et l'engraisser. Que lui importe la gloire de sa femme ou de sa maîtresse ? Il est insensible à tout, hors à l'argent. D'ailleurs c'est une ombre pâle, un fantôme inaperçu qui se glisse entre deux pompiers dans les coulisses. C'est un gauche protecteur, auquel on ne fait pas d'attention, un avocat stupide et insuffisant, sachez-le. Qu'il prenne envie à l'un de ces auteurs à la mode qui trafiquent du scandale, de déshabiller à la scène une comédienne, de lui faire ôter sa robe épingle à épingle, de vous la montrer à peine vêtue d'un peignoir, chose fort à la mode dans certains théâtres ; qu'il lui prenne envie de vio-
îer de la sorte et par le viol le plus odieux, le plus inutile, le plus infâme, le plus lâche, une femme qui n'est pas la sienne et que vous avez choisie ; qu'il la livre ainsi, qu'il la jette nue à tout un parterre par caprice ou par dérision : où est votre puissance, mari d'opéra ? où est votre épée, bouillant Achille ? C'est un effet de scène? vous répond l'auteur, j'ai compté sur cet endroit ! Et tout au plus alors obtiendrez-vous, à la seconde ou troisième représentation, que la robe soit montée de douze ou quinze lignes ! Demandez donc grâce pour votre vertu, et choisissez-vous des soutiens, mesdames, vous prima donna, vous danseuse, vous cantatrice !...Jevous le dis en vérité, vous n'avez qu'un maître, un maître vrai, le public ! Il est votre maître et votre sultan. Vous devez l'amuser, l'agacer, l'aimer et lui jeter le mouchoir. Cette vertu, dont personne ne vous sait gré, est un accessoire d'opéra digne au plus des tragédies grecques. Les femmes du beau monde vous ont de tout temps nommé perdues, afin d'autoriser une différence plus extérieure que réelle ; mais vous savez aussi qu'une actrice vaudra toujours plus dans le vrai monde que la femme d'un épicier ou d'un imbécile. Seulement il faut que l'actrice soit actrice ; la danseuse, danseuse dans toute l'acception du mot, c'est-à-dire que sa vie, qui ne peut triompher du préjugé, aille au gré du préjugé et des orages ! Il faut qu'elle se fasse sublime à force de dangers et d'écueils, qu'elle vive la vie de son rang et de sa caste, qu'elle n'échappe pas à sa mission par le
suicide à la mode, le mariage ! La virginité de l'Opéra est une religion aussi difficile à établir que la religion de Saint-Simon. A quoi sont venues aboutir toutes ces vertus tant citées de notre royale Académie de Musique? La municipalité n'a-t-elle pas vu autrefois la première de ces déesses qui lèvent si divinement le pied, venir lever la main à son tribunal comme une simple mortelle pour épouser l'amant de son choix, amant qu'elle remplace aujourd'hui par celui-ci et qu'elle est bien libre à coup sûr d'échanger demain contre un tel autre ! Soyez donc conséquentes, reines de la rue Lepelletier, soyez de l'Opéra, vous qui n'êtes pas nées pour être de Saint-Cyr ! Par pitié, ne vous jetez pas dans le mariage, parce que vos devancières du dix-huitième siècle se sont jetées sur la fin de leurs jours dans la dévotion. Votre vie, mesdames, c'est l'acte des nonnes dans Robert ! Quand les clochettes pleurent au couvent et que la lune argenté les colonnes, quand le vent secoue les feuilles des ifs et que les follets s'en vont par groupes amoureux baiser les tombes, sortez alors de vos blancs suaires, ô charmantes divinités ! Effleurez du pied ces dalles sévères, dénouez vos tresses flottantes et dansez la coupe à la main près des cénotaphes ! Peut-être alors, du marbre voisin d'une tombe, marbre entr'ouvert et brisé, sortira la" pâle fille dont je vous ai dit l'histoire ! Peut-être se mêlera-t-elle à vos pas ; à vos danses commencées ! Elle voudra savoir de vous, et pourquoi vous ne traînez plus d'amants à votre suite, et pourquoi votre vie est
devenue aussi régulière que celle d'un cloître. Elle s'étonnera à bon droit de vos péchés innocents, et de vos folies raisonnables. Elle vous demandera compte de ces traditions magnifiques du vieil Opéra, et vous rappellera vos aïeules chargées de fard et de roses, souveraines accessibles et bonnes à tous, ces aïeules divines qui doivent être vos modèles ! Laguerre, la belle chanteuse, Laguerre, la courtisane vraiment comédienne, vous dira de lui revenir, elle vous tendra les bras comme une ombre du Styx qui supplie !
Nonnes de Robert, vivez plus longtemps qu'elle, et dansez!