‹ Aventurières et courtisanesChapitre 31 sur 42 · UN MARIAGE · texte numérisé non relu

UN MARIAGE

La sortie de l'attaché intrigua les dilettanti. Le balcon en exprima sa colère en termes fort peu mesurés. Les poursuites amoureuses de rattaché, et ses obsessions continuelles à l'endroit de la Bagata, ne lui avaient fait que trop d'ennemis; son bonheur déplaisait, et si Ton ajoute à cela qu'il était agréablement tourné, et portait toujours le premier les modes de Londres, que sa tante était fort riche, et qu'il devait seul en hériter, que son nom enfin n'était pas un nom trop malsonnant, bien que ce fût un nom d'hier, on conviendra qu'il avait bien quelques droits à fixer cette agréable personne.

Il l'avait suivie tout l'hiver et avec un luxe d'assiduités inouïes. Au rebours des solitaires vivant de leur cœur, le comte d'Amblay vivait du bruit : il était de ceux auxquels il faut une enseigne. Les six lettres composant le nom de la Bagata, inscrites chaque soir en caractères gigantesques sur l'affiche, lui en avaient paru une très-convenable et très-suffisante ; dès lors il avait caracolé sous les fenêtres de la Bagata qu'il avait connue à Rome faisant les délices de ce théâtre Valle où Rossini vit siffler, hélas ! l'un de ses opéras les plus chers, il Barbiere. Illui envoyait des bouquets noués de fil

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rose, il se liait avec des journalistes et la préconisait de sa propre main dans les gazettes ; ce manège dura six mois. Depuis un trimestre seulement, le comte passait pour un homme heureux, il fredonnait tout le jour des strette en mi bémol et des cavatines guerrières en la majeur, comme il s'en trouve dans la Norma ; il se montrait à tous les concerts comme appartenant exclusivement à la diva, dont plusieurs jeunes gens de famille étaient fous à lier ; en un mot , il était devenu l'effroi des binocles et des lorgnettes. Il y a des gens qui s'établissent dans le cœur des femmes avec tout le fracas imaginable, le comte d'Amblay en était là ; il terrifiait, il épouvantait cette charmante colombe dont toutes les plumes se serraient d'effroi à cette seule phrase : « M. d'Amblay doit se battre demain pour vous. » Car M. d'Amblay était, avant tout, d'humeur querelleuse, peu accommodant, et se faisant annoncer assez volontiers par la terreur. Il avait toujours mille manières d'extorquer un secret ou un aveu, il était véritablement le 9 thermidor de la cantatrice, elle ne craignait au monde que son directeur et lui. L'enjouement ordinaire à la Bagata avait cédé depuis peu à une profonde mélancolie; quelle en était la cause? On l'ignorait, mais enfin la Bagata était sérieuse et triste. La porte de sa loge fut bien vite entr'ouverte, et la Bagata vit apparaître un furieux qui l'invectiva. Les regards que Sémiramis avait laissé tomber du haut des planches sur l'homme du parterre, étaient, on le pense, le texte premier de la dispute, l'attaché demanda

impérieusement à Sémiramis raison de l'insulte.

— En vérité,, répondit la Bagata, je ne sais ce que vous voulez dire. De qui parlez-vous, bon Dieu, et quel est ce malotru ?

— Ce malotru, madame, est un homme roux qui n'a cessé de braquer sur vous son insolent lorgnon, loué à cinquante centimes. M'expliquerez-vous comment il se fait qu'une femme que je distingue au balcon ait quelque préférence pour la quatrième banquette du parterre?

— Encore une fois, monsieur le comte, vous vous trompez.

— Je ne pense pas, madame, et cette lettre que vient de me remettre votre habilleuse, lettre arrachée audit amoureux, va sans doute...

Le comte froissait, en effet, d'un air de dépit un méchant papier assez mal ployé sur lequel était écrit : A la signora Bagata.

— Je vous permets de lire, reprit la cantatrice en souriant ; voyons, monsieur, lisez. Le comte lut :

« Permettez-moi, mademoiselle Bagata, de vous envoyer votre mémoire. Il se compose d'éther, de vinaigre anglais, d'opium et de belladone... »

— De belladone, interrompit le comte surpris : voudriez-vous donc vous empoisonner, Bagata ? Allons, je le vois, cet homme est un apothicaire et j'avais pris la mouche mal à propos. Mais encore une fois, vouliezvous donc mettre fin à vos roulades ? Pourquoi cette belladone ?

— Parce que, reprit la signora, en ayant l'air de rougir et de pâlir tout ensemble (chose qu'elle avait apprise au conservatoire de Naples), parce que... vous ne m'aimez pas.

— Moi!

— Vous !

— Sans doute ; vous vous faites un malin plaisir de m'afficher, de me perdre de réputation. Vous ne pouvez ignorer cependant que ma mère et mon oncle le maître de chapelle... *

— Assez, Bagata, assez. Vous allez me raconter votre famille que vous m'avez déjà racontée cent fois. Que voulez- vous? parlez. Vos diamants sont-ils en gage?

— Des insultes ! monsieur ! Oh ! je ne m'y serais guère attendue ! Et la Bagata se mit à pleurer.

— Je ne vous insulte pas, Bagata, je vous demande ce que vous voulez de moi.

— Un conseil, monsieur, un conseil et rien de plus ; à votre tour, prenez et lisez. J'ai trouvé ceci hier chez moi.

— Une lettre sur papier jaune avec des arabesques en or ! Cela ressemble à la galanterie typographique du Sun pour la reine Victoria... Que vois-je ? un carquois et deux noms entrelacés! Nierez-vous, madame, que ce soit là une déclaration ?

— Lisez.

— Je lis, madame, je lis.

« Mademoiselle Bagata,

« Vous avez ouï parler sans doute de certains rhumes qui tombent sur la poitrine, et qui envoient un homme dans l'autre monde. Je crois que le mien veut se mêler d'être de ceux-là. Depuis que je vous ai entendue, adorable cygne, mon cœur tousse à chaque ariette que vous poussez, vous avez des coups d'archet d'une force merveilleuse dans le gosier et ils répondent tellement au mien, que tous les juleps et les sirops n'y peuvent rien faire. Finalement, je vous aime, et vous apprends que vous seule pouvez me guérir... Je me nomme Apollon Pluchot, pharmacien de mon état, et vous ayant livré récemment plusieurs paquets de belladone dans le simple but de vous être agréable ; j'ai bien deviné, rien qu'à votre demande de la belladone, que vous vouliez vous périr et que vous aviez quelques chagrins, mais rassurez-vous, j'ai veillé à la composition de la drogue et vous ne mourrez point de celle-là. Je viens m'offrir, moi et la fortune que j'attends de mon oncle Pluchot, pour vous sauver de cette résolution sinistre. Une fois votre mari, je me charge de faire respecter un nom qu'aucun être n'osera impunément attaquer. Mon mémoire devance ma lettre; il est de 20 fr. 50 c. Mon oncle Pluchot, pharmacien à Avranches, vous l'eût fait payer dix centimes de plus. Tout à vous, nymphe divine, et résolu à vous fuir ou à vous adorer dans mes propres lares, dorénavant.

« APOLLON PLUCHOT, pharmacien, rue de la Vénerie, 9. »

Cette lettre alluma encore plus la fureur de rattaché. — Quoi ! s'écria-t-il, parce que Sémiramis aura pour nous des bontés, le premier goujat sera-t-il libre de lui écrire? Est-ce un rêve ou un droit que l'amour d'une femme de théâtre, et les pharmaciens se sont-ils jamais avancés jusqu'à proposer autre chose aux reines que des remèdes? Voici, reprit l'attaché, les vingt francs cinquante centimes qui reviennent à M. Pluchot. Si jamais il se présente devant moi, je lui coupe les deux oreilles ! Quant à vous, madame, je vous siffle si vous avez le malheur de le regarder !

A cette dernière résolution de l'attaché exprimée en termes si nets et si clairs, la Bagata se releva de toute la hauteur d'une actrice humiliée. Depuis longtemps elle hésitait à demander au comte une chose difficile, elle profita de la circonstance pour assurer la réussite de sa thèse.

— Infâme, s'écria-t-elle, homme indigne, pour qui j'ai tout sacrifié ! Vous ne m'empêcherez pas, je l'espère, d'épouser cet honnête M. Pluchot! Apprenez, monsieur, puisqu'il faut tout vous apprendre, que chaque soir on déchire ma réputation dans le foyer, comme vous feriez du programme des spectacles... On va jusqu'à dire que vous ne me retenez que par la crainte,, que vous m'êtes odieux, et que je ne vous supporte qu'en raison de vos bienfaits. Ces choses-là vont au cœur, monsieur; nous sommes accusés tous deux, eh bien ! faisons taire la médisance, marions- nous, ou bien laissez-moi épouser cet honnête homme !

Le comte partit d'un éclat de rire. Il songeait sans doute à ce nom futur : madame Bagata-Pluchot.

— C'est cela; riez, moquez-vous d'une pauvre femme ! c'est digne de vous, monsieur, de vous qui ne me prêtez même plus votre landau, sous je ne sais quel prétexte, et quand je sais, moi, qu'il stationne à l'avenue des Champs-Elysées près du Cirque ! Allezvous aussi, comme tous ces messieurs, devenir amoureux d'une écuyère? Prenez-y garde, Henri, je ne suis pas de Gênes pour rien, je la poignarderais, et je me tuerais !

— Voilà de la tragédie dans l'entr'acte ! Réservez vos moyens pour le finale, ma charmante.

— Le finale ! la pièce ! le directeur ! je m'en ris, je ne veux rien entendre, je vais faire appeler le régisseur, il parlera au public, je suis anéantie, et hors d'état déjouer...

— Vous n'y pensez pas ! c'est un samedi ! il y a aujourd'hui la plus belle chambrée... Et l'ambassadeur de Naples qui me regarde, et qui n'est venu que parce que vous chantiez ! N'avons-nous pas le temps de causer ce soir de toutes ces choses, et à tête reposée ?

— Impossible, Henri; il est temps de vous le dire, le théâtre de Naples m'a offert un engagement; je veux à toute force retourner dans ma patrie !

— Avec M. Pluchot !

— Avec vous. Ne voyez-vous donc pas, Henri, que

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c'est vous que j'aime, vous, vous seul, et la preuve, tenez, c'est que voici un tiroir rempli de billets, de couronnes, de déclarations ; vous allez voir quel beau feu cela va faire !

Enmême temps elle déversa dansFâtre une liasse de petits papiers charmants qui infectaient agréablement lepachouli. L'odeur des lettres prit l'attaché à la gorge comme l'odeur d'un vaste sachet brûlé.

— Oui, je le vois, oui, tu m'aimes, Bagata, dit-il en retirant toutefois avec la pincette un billet dont il ne put voir que la signature : Anacharsis. Connais-tu ce fat ? reprit l'attaché.

— Je crois me souvenir qu'il m'a sauvée un soir que mes chevaux, c'est-à-dire vos chevaux, s'étaient emportés au bois de Boulogne. Mais laissons-les tous, mon Henri, et jure-moi que tu m'épouses !

— A une condition, reprit l'attaché, c'est que dès demain tu vas rompre ici ton engagement et tu retournes à Naples. J'y ai huit mortels mois à faire moimême, et...

— Et vous m'épousez pour vous y aider, Henri ?

— Vous êtes une femme adorable. Ah ! par exemple, vous écrirez ce soir après le spectacle, sous ma dictée, à M. Apollon Pluchot... Ce sera drôle... Nous demanderons conseil à Lablache pour la lettre, ce Lablache est un garçon d'esprit !

— Comme vous voudrez Maison frappe les trois

coups, sauvez-vous vite !

Le comte embrassa du bout des lèvres la main que lui tendait sa nouvelle femme... Il ne voyait dans toute cette comédie qu'un arrangement pour son année, et ne se croyait pas engagé le moins du monde. La rage que chaque actrice a de se marier aujourd'hui lui semblait un goût de mode, et il s'assurait ainsi de la Bagata.

Il écouta la fin de la pièce au balcon avec un sérieux impassible de diplomate, et comme un homme dont le front ne trahit jamais les moindres assauts du cœur.

La Bagata n'eut pas un coup d'œil pour Pluchot, qui se retira désespéré.

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