DÉPART
Le lendemain l'Aurore aux doigts de rose entr'ouvrait à peine les rideaux de mousseline rose du lit d'Anacharsis, quand son valet de chambre entra effaré avec une lettre.
Anacharsis, furieux d'être réveillé, ouvrit l'épître matinale et y lut ces mots :
Je pars pour V Italie. . .
— Ce n'est pas moi qui l'en empêcherai, s'écria Anacharsis. L'imbécile ! Me réveiller de si matin pour m'apprendre celte belle nouvelle ! Dites à Plu-
chot qu'il parte et que j'en suis bien aise, reprit-il en s'adressant au valet.
— Mais, monsieur...
— Allons, qu'est-ce encore ? Que veut-il de moi? Est-il là?
— Certainement, monsieur, et en chaise de poste encore... Il demande à ce que vous partiez avec lui...
— Ah ! c'est un peu fort, mais, voyons un peu, que je mette le nez à la fenêtre... Ouvre ces persiennes, Louis, et prends garde à ces porcelaines que tu vois éparses là-bas sur ce guéridon. C'est la petite Caroline de l'Opéra qui m'a fait hier ce beau chef-d'œuvre en prenant le thé en compagnie chez moi. Diable de petite! Elle est d'une pétulance !... — Passe-moi ma robe de chambre, Louis. — La Caroline est décidément une femme à quitter, elle me coûte un meuble ou une tasse de vieux Sèvres par jour
— Ilest vrai, monsieur, que mademoiselle Caroline. . .
— Silence, Louis, tu vas me dire qu'elle a un mauvais caractère, quelle me trompe, parbleu ! je le sais autant que toi, Elle a fait hier un tapage en s'en allant... Mes portes ont claqué de façon à me faire croire que la foudre allait tomber... Ah çà ! voyons donc un peu... Ouvre les persiennes de la salle à manger, et que je me mette à la fenêtre pour observer la chaise de poste de Pluchot...
Anarcharsis avait à peine mis le pied dans cette pièce qu'un désastreux spectacle frappa ses regards...
Les soupières de chaque dressoir étaient brisées, les verres et les assiettes en mille morceaux ; un démon infernal paraissait avoir dansé sur tout ce luxe et piétiné ces richesses... Car c'était une chose charmante et tout à fait curieuse que ce beau dressoir d'Anacharsis. Les assiettes étaient presque toutes en faënza, les coupes en verre de Venise, les soupières en porcelaine et en céladon fleuri. La colère barbare de mademoiselle Caroline, danseuse surnuméraire à l'Académie royale de Musique n'avait rien respecté de tout cela...
Quand Anacharsis eut comtemplé ce beau désordre, il fut, nous devons le dire, dans une furieuse colère, mais comme il savait assez dominer ses mouvements, et que sa colère eût trop donné à rire à Louis, son valet de chambre, il se contenta de hausser les épaules et de se placer tranquillement à la fenêtre de sa cour...
Apollon Pluchot, coiffé d'une superbe casquette nankin se terminant en cône à l'instar d'un melon d'eau, s'y agitait entre plusieurs petites malles, dont il lisait les suscriptions avant de les placer dans le coffre. C'était sans doute son bagage, ses simples et ses livres. Un rayon de soleil doux et charmant éclairait la figure du pharmacien... Je ne sais quoi de paisible, de serein et d'heureux complétait l'harmonie de son ensemble ; après sa casquette nankin, sa redingote brune et sa petite cravate à fleurs, il n'y avait plus à admirer que son sourire, c'était celui du juste résigné à ce que
Dieu et la faculté de médecine de Paris ont toujours voulu.
Anacharsis contemplait le pharmacien d'un air d'envie. En se retournant pour donner un ordre à son valet de chambre, il retrouva l'aspect turbulent et ravagé de cette chambre, ces meubles fracassés, ce désordre et cette honte. Cette vue lui fitmal,il reporta ses yeux sur Pluchot ; le pharmacien, sans mot dire, lui tendait la main, drapé, comme Caton d'Ulique, dans les plis d'un vieux carrick. Anacharsis comprit ce silence, il courut à un petit secrétaire en palissandre d'où il tira (lui aussi, et comme avait fait la Bagata !) une correspondance liée d'une multitude de rubans de toutes les couleurs. Cet arc-en-ciel épistolaire fut jeté au feu par le dandy non sans un soupir arraché à sa faible nature... Il ordonna à Louis de faire ses malles, et de les mettre au roulage, la chaise de poste d'Apollon Pluchot étant incapable de contenir les sept ou huit malles que M. Anacharsis emportait. Puis, il écrivit trois lignes assez précises à Caroline, lignes qui annonçaient son voyage, et la dégageaient de tout lien ; ces sacrifices consommés, il s'élança vers la chaise d'Apollon Pluchot comme un nageur vers une planche de salut.
La chaise, qui comptait bien trois mille clous de toute espèce, et dont la caisse était lézardée à l'égal d'un vieux navire, emporta bientôt vers Milan ces deux transfuges de la civilisation parisienne...
Î7 2 AVENTURIERES ET COURTISANES.