‹ Aventurières et courtisanesChapitre 33 sur 42 · ENTRÉE DANS MILAN · texte numérisé non relu

ENTRÉE DANS MILAN

A la place de ces deux êtres vulgaires qui voyagent ainsi vers ce Midi sensuel et poétique nommé l'Italie, imaginez un artiste, un poëte de nos jours sincèrement passionné, épris de la forme antique, n'allant chercher cette terre que parce que Fâme s'y purifie, et qu'il fait bon de se souvenir un jour, à l'ombre, des splendeurs de son soleil, vous aurez là une belle figure symbolique, celle de la Résignation. Après les ouragans dont l'Italie a été battue, comment la traverser en effet sans une longue perspective de tristesse, quand on porte un cœur où l'amour, la croyance et l'art, ont choisi leur chaste asile ? Que sont devenues ces trois divinités du poëte, immuables compagnes, sœurs fidèles, divines cariatides de cet ancien temple desservi tour à tour par Virgile et Raphaël? Hélas! aujourd'hui, à la place de ces trois sœurs, vous trouverez l'égoïsme, l'indifférence, la spéculation, trois hideuses figures placées à la porte de chaque ville et qui vous défendent d'espérer, comme à la porte de l'enfer, dans le chant troisième de Dante. L'égoïsme, c'est le calcul féminin dans l'amour, c'est lui qui a remplacé le doux élan de Bianca-Capello, les transports naïfs de Juliette,

le gazouillement suave de Desdemona près de son seigneur, les causeries embaumées des femmes du Décaméron, la rêveuse et tendre folie de Tibulle.

L'égoïsme italien, c'est ce fils de nos sociétés modernes, qui n'admet que les déshonneurs lucratifs, les faiblesses vénales, les amours taxés comme la marchandise d'un juif. C'est lui dont la puissance domine Tltalie à cette heure plus que jamais, lui qui a changé l'humeur de cette fille charmante au point d'en faire une triste courtisane vaniteuse et rechignée que ne hantent plus que les Russes ou les banquiers, à qui elle vend ses faveurs.

A la suite de cette première plaie d'Egypte qui a tué jusqu'à l'excuse de l'amour, l'indifférence dogmatique, ce vice des nations blasées ne pouvait manquer non plus à l'ancienne terre des martyrs; à force d'y colporter les philosophes malgré les défenses de la douane, et d'avoir laissé chaque séide de Voltaire secouer la poudre de ses sandales sous la coupole du Bramante, on a accéléré ce mouvement de l'indifférence dans la foi, cette insouciance et cette fainéantise italienne que le président Charles de Brosses pouvait trouver un progrès à l'époque de son voyage, mais qui nous a valu les Anglais et tous les peuples antiorthodoxes du monde, piétinant ce vaste Campo-Santo, et se moquant des reliques. A cette heure le Vatican n'est plus qu'un ancien décor auquel la curiosité des souverains ou des étrangers a recours de temps à autre, et le pape un pauvre vieillard austère accom-

plissant sa mission par le même chemin que le Christ. Pour l'art industriel, vous le rencontrez partout; et dans les maîtres de ces anciens palais qui se font hôteliers, et louent des chambres ornées de Titiens à des confiseurs ou à des épiciers de France, et dans ces nobles seigneurs qui vendent de L'huile par le trou grillé d'où leurs ancêtres laissaient tomber généreusement les miettes de leur table l ; ceux-ci, devenant directeurs de spectacles, ou même chanteurs, afin de s'enrichir ; ceux-là , très-flattés de l'introduction des omnibus roulant par Résina et Portici, comme une magnificence à opposer au luxe ancien d'Herculanum. Voilà quelle est à cette heure l'intéressante Italie ! Un sujet de douleur continuelle pour le poète, de réflexions amères pour le philosophe explorateur de ses ruines. A tout prendre, ce n'est plus une femme endormie comme Juliette, c'est Juliette morte et ensevelie que vous allez voir !

Ces considérations chagrines paraissaient fort peu préoccuper les voyageurs dont nous avons entrepris de vous dire les aventures. La chaise de poste les avait emportés déjà loin de Côme, la patrie de Paul Jove, l'historien du seizième siècle, qu'Anacharsis et Pluchot, en voyant les blanches murailles de Milan, se demandaient ce qu'ils allaient faire en Italie. Quelqu'indécis que puisse être un homme, il rencontre toujours une idée. Anacharsis s'imagina, d'après un préjugé assez

1 Florence.

répandu, qu'il lui serait facile de réussir en ce pays près des dames, et Pluchot près des savants. Pluchot ne rêvait que la thériaque, Anacharsis l'amour. Cette double idée les saisit sans doute tous deux lorsqu'ils traversèrent la place du Dôme à Milan. Ce fut devant cette basilique admirable que les deux Parisiens s'avouèrent tous deux intérieurement leur sacrilège réciproque. Anacharsis, ennuyé de tout, même du plaisir, cherchait des routes nouvelles en fait d'émotion et d'études de cœur. Pluchot, dédaigné par la Bagata, .qui venait d'épouser l'attaché, avait compris qu'il devait en revenir à ses livres. Muni de quelques billets de banque et comptant d'ailleurs sur l'amitié d'Anacharsis, qui l'emmenait autant en qualité de médecin que d'ami, Pluchot se prescrivit, chemin faisant, l'économie, la livrée ordinaire du savant, comme Anacharsis rêva le luxe. Anacharsis ne cessait de soupirer en route après ses malles; les malles arrivées, il contint à peine sa fureur, il était indigné de ce que Louis, son valet de chambre, ne lui envoyât que vingt gilets, tous cependant de couleur différente : les uns dorés, les autres écarlates, ceux-ci à bouquets, ceux-là à grandes losanges. Anacharsis trouvait bon de faire à Paris une telle consommation de gilets que, par une envieuse moquerie, il faut le croire, ses amis l'avaient surnommé : V homme poitrine. Au balcon de l'Opéra, à cheval, aux boulevards, il donnait à son buste un tel développement que cette épithète à la rigueur eût pu se trouver justifiée.

2 76 AVENTURIÈRES ET COURTISAMES.

Quand Anacharsis développa devant Pluchot cette radieuse armée de gilets, le pharmacien ouvrit de grands yeux; il n'avait jamais porté de sa vie des gants de couleur paille; il ignorait le vernis et le fer à friser, les pâtes, les odeurs de Laboullée ou de Chardin, les nécessaires d'Aucoc, en un mot, tout cet attirail nécessaire au dandy qui voyage. Anacharsis fit l'inventaire de ses cravates avant que d'aller au Corso, et le malheureux ne s'en trouva que douze, juste huit de moins que les gilets. Il lui sembla que son étoile allait pâlir, s'il ne mettait pas comme à Paris trois à cinq cravates par jour ; il fut prêt à désespérer de l'avenir, mais tout d'un coup il se ravisa en se trouvant une quantité fort raisonnable d'habits, des épingles en nombre suffisant, et plusieurs badines à pommes d'or. C'était un dimanche soir, un artiste fût allé voir l'intérieur d'il Duomo, Anacharsis pria son domestique de place de lui faire avancer une voiture pour la promenade. Il voulait entrer en calèche dans le cœur des marquises; il fredonnait un air des Bouffes, et se dandinait agréablement dans un vieux carosse italien plaqué de compas d'argent, comme s'il eût été luimême un ambassadeur littéraire chargé de décrire les fêtes du couronnement, poésie officielle qui n'existait point alors.

La plus agréable curiosité de cette voiture, suivant a ia file trois cents calèches plus lourdes les unes que les autres, mais parées de jolies femmes, déesses ordinaires de ce Longchamp quotidien, était certainement

Apollon Pluchot, vêtu d'un petit frac tabac à boutons de cuivre, dont le collet de velours, victime de l'usure, avait épousé toutes les nuances de Farc-en-ciel.

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