‹ Aventurières et courtisanesChapitre 34 sur 42 · LE CORSO · texte numérisé non relu

LE CORSO

Enfoncé à demi dans ce superbe équipage, Apollon Pluchoteut tout le temps de considérer en passant les boutiques des pharmaciens décorées de guirlandes, de plantes et d'aspics peints à l'huile comme à Paris. Il n'y trouva rien d'étrange, si ce n'est qu'aucune n'était ouverte, attendu qu'ils arrivaient le dimanche, et qu'il est permis à tout le monde de mourir ce jour-là en Italie comme il l'entend, c'est-à-dire sans apothicaires et sans médecins. En revanche, tous les cafés étaient ouverts, tous les stores des balcons levés, toutes les fenêtres fleuries de femmes et d'arbustes ; le pavé retentissait du bruit. des chevaux, les paillettes argentées de chaque éventail brillaient dans l'air au passage comme de fugitives étoiles. Milan, cette première ville du voyage d'Italie, est, en vérité, une ville toute française. La conquête y a laisséune empreinte de luxe et de plaisir ; ce caravansérail de l'Italie a vu les fêtes du général Bonaparte, et le marbre qu'il a fait venir à grands frais pour la cathédrale, y parle encore de sa

manie romaine si superbe et si coûteuse. L'arc de triomphe du Simplon et les Arènes construites ou plutôt contrefaites d après l'antique, émurent cependant jusqu'aux larmes le pharmacien qui entonna devant l'arc le couplet de Béranger :

Un conquérant dans sa fortune altière, etc.

et cela au grand déplaisir d' Anacharsis, car l'illustre pharmacien avait la voix la plus horriblement fausse du Marais et du monde. Anacharsis, armé d'un binocle en or, le promenait insolemment sur toutes les femmes ; il avait mis sa plus glorieuse cravate et son gilet le plus étourdissant, comme un tragédien qui ne veut rien négliger pour son début. C'est une idée fort reçue en France, que les Italiennes ne manquent pas de se rendre à la première invasion d'un homme bien mis. Anacharsis, qui avait dévoré les livres des touristes, avait donc puisé dans cet arsenal ses plus sûrs moyens de séduction. Les voitures allaient au pas, les dames se récriant de minute en minute contre le tourbillon de poussière soulevée par les cavaliers qui caracolaient aux portières, les hommes galamment penchés vers elles comme des gens attentifs à leurs moindres fantaisies. Les uns portaient le châle, d'autres l'éventail, ceux-ci l'épagneul, tous vêtus d'après les gravures de modes de Tavant-dernière année, les cheveux en boucles sous un mince chapeau de paille, comme des planteurs d'Haïti. Anacharsis, sévère en diable sur la coupe des fracs, trouvait celui de ces

messieurs fort arriéré; les femmes elles-mêmes ne lui semblaient pas exemptes de reproches. Cependant il ne tarda pas à se complaire en mille idées conquérantes et audacieuses, et comme l'Italie était alors démode dans les poëmes de France, il roucoula intérieurement, pendant cinq ou six tours de promenade, les chansons d'Alfred de Musset. En revenant au pas jusqu'à son hôtel Via del Sopolcro, il se prit à songer aux échelles de cordes, aux stylets et aux guitares. Mon Dieu ! s'écria-t-il, que n'ai-je appris la musique ! j'enverrais dès demain un sonnet à cette admirable comtesse C... que l'on m'a nommée à la promenade comme la plus divine personne à laquelle un Parisien puisse parler ! Justement, j'ai là une lettre de recommandation pour elle.

Anacharsis fut interrompu au milieu de ce galant monologue par le cornet à piston de Pluchot, qui avait, ainsi que nous l'avons dit, l'infirmité chronique de cet instrument. Apollon Pluchot se récréait par cette sérénade donnée à lui-même sans songer le moins du monde qu'elle pût déplaire à Anacharsis. Son compagnon de voyage lui ayant témoigné son aversion pour ce genre de trompette, Pluchot fit un trait sublime, il déposa le cornet comme Sylla fit autrefois des faisceaux. Cela fait, il se contenta de tirer de sa malle une édition in-12 de Voltaire par le nommé Touquet, éditeur, et s'en empara comme d'un texte contre les cloches qui sonnaient alors le salut.

— Dis donc, Anacharsis, c'est tout de même une

belle chose que d'être à trois cents lieues de la rue de la Verrerie! Mon commis Loppin tient la maison, c'est un brave commis, que ce Loppin! il est de mon avis sur les prêtres et sur les papes, ce sont des gens qu'il ne

faut pas voir Pour moi, je me couche afin de m'en

aller visiter demain plusieurs pharmaciens d'ici... J'ai des lettres pour un médecin qui magnétise des bouteilles ! Mais à propos de bouteilles, tiens, en voilà un de hasard ! je retrouve un flacon de belladone au fond de ma malle !

— De belladone ! Il te faut le renvoyer à la Bagata.

— Laisse donc ! Me crois-tu assez sot pour lui avoir jamais donné de la belladone à cette créature incompréhensible ? C'était une potion calmante. J'aurais eu scrupule d'irriter ses nerfs, à la charmante femme !

— Pas si charmante que la comtesse de C... Tiens, Pluchot, il y a ce soir couver satione chez elle, dors si tu veux, moi, j'y vais !

— Comme tu voudras. Aussi bien je suis fatigué de cette chaise de poste dure comme les cinq cents diables. Bonne chance ! et ne fais pas de bruit en rentrant, parce que j'ai le sommeil léger...

Anacharsis s'étant versé sur les mains un demi-flacon de verveine, sortit radieux en balançant son jonc de Verdier, et en chantant YAndalouse.

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