LES CONQUÉRANTS D'ITALIE
La conversât ione de la comtesse C... ne commençait guère qu'à minuit. Anacharsis trouva chez cette darne plusieurs belles personnes nonchalamment renversées sur les divans plutôt qu'assises: les unes prenaient des sorbets en causant avec des hommes en pantalons blancs, armés d'éperons démesurés, bien qu'ils ne montassent jamais à cheval, et vêtus pour tout costume d'une veste blanche assez pareille à celle de nos cuisiniers de France, énormité que la chaleur italienne pût seule excuser d'abord aux yeux du dandy. Pendant que les dames dégustaient leurs granité, leurs chocolaté, leurs arlechine et toutes sortes de glaces inconnues à Tortoni, un jeune Russe tenait le piano. La comtesse C..., femme de vingt-huit à trente ans, avait une voix superbe dont elle se servait à faire mal au cœur, chantant de préférence au piano les plus plates cavatines. Son palais de marbre et de porphyre, orné des bustes de plusieurs de ses amati, parut à Anacharsis une chose superbe ; quand il entra, la fée de l'endroit causait à la fois avec un poëte, un peintre et un musicien. Deux charmants lévriers couchés à ses pieds lui donnaient l'air de la Diane antique; légère-
ment bombé comme celui de la chasseresse, son front recevait alors les molles clartés des bougies. Ce qui surprit, ce qui pétrifia et indigna tout à la fois Anacharsis, ce fut cette compagnie en vestes blanches, si familièrement gazouilleuse autour de la comtesse, si franchement débraillée en fait d'habits, si peu guindée, si étrange. Les jeunes gens balançaient des œillets en relâchant de temps à autre le nœud de leur cravate nouée indolemment à la Colin, les femmes s'éventaient avec d'affreux éventails en papier colorié... En s'approchant de l'une d'elles, Anacharsis vit une chose qui le fit frémir : c'était une marquise qui, au lieu de stylet vénitien ou pisan, portait à sa ceinture une lorgnette tricolore de Durepas du Palais-Royal,, nouée à un ruban noir...
Cette horrible découverte acheva de bouleverser les idées d'Anacharsis... Ces hommes et ces femmes lui semblèrent de mauvais goût, cependant la comtesse l'avait piqué au jeu, il crut la séduire par sa toilette, il se rengorgea dans sa cravate et paria des dernières courses. Pendant qu'il parlait, l'œil de la comtesse ne quittait pas son lévrier auquel un galant officieux présentait quelques gâteaux servis pour le thé du soir... Anacharsis s'épuisa en anecdotes de tout genre, il eut tout l'esprit d'un jeune premier du Gymnase, équipé de toutes pièces par M. Scribe; il parla de Paris comme un homme blasé, de Milan comme un homme épris, rien ne lui profita, il y a des jours d'infortune. Tout se tourna contre Anacharsis dans cette soirée, tout le
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desservit dans l'esprit de ses auditeurs, jusqu'au nœud de sa cravate. Sa conversation guindée parut des plus fades, opposée à cette pétulance italienne qui remplissait le salon. Anacharsis, qui avait compté sur les souvenirs de l'invasion française, en fut pour ses frais de siège. A cette heure, en effet, les véritables conquérants de Tltalie ce sont les Italiens; ils dominent, ils ont le dé chaque soir dans un salon. Ce sont des gens à défendre sérieusement leurs prérogatives de cavalière sirvente, près d'une belle; ils ne vous laissent pas prendre un pied chez eux, de peur que tout d'un coup vous n'en preniez quatre.
Anacharsis n'était au courant de rien dans cette société, il s'y trouvait mal à l'aise, il n'y était guère question d'opéra français et de courses de chevaux, il y fit l'effet d'un provincial. On ne connaît jamais mieux le prix d'un bien que lorsqu'on en est privé. Anacharsis regretta Paris où l'on est si vite à l'aise, où Ton se met d'un bond au train de toutes choses, ce pays enfin où l'on s'impatronise et où l'on prend pied sans avoir besoin d'être sculpteur, poëte ou secrétaire d'ambassade. Cependant il ne perdit pas tout à fait courage, il dansa comme un élève de Beaupré, je veux dire qu'il perla sa danse, arrondit ses coudes, fit jouer ses bagues et le reflet or de son gilet, si bien que lorsqu'il se retira, il emporta chez lui la délicieuse image de la comtesse... Le lendemain matin en se réveillant, il trouva sur sa table le billet suivant, apporté à l'hôtel une heure avant son lever par le domestique de place.
« Madame la comtesse C... prie M. Anachar§is de lui faire venir de Paris les objets suivants :
De la pâte d'amandines,
Un harmonica,
Trois bustes de Dantan,
Et le répertoire complet de M. Scribe.
« Madame la comtesse partant ce soir même pour les bains de Lucques près de Florence, elle remet à. la saison d'hiver le plaisir de recevoir M. Anacharsis. »
— - Voilà une fîère médecine à avaler, grommela Pluchot. On nous avait dit pourtant que les Italiennes...
— Silence, Pluchot; la comtesse me fuit, ne le vois-tu pas? reprit le dandy d'un air fat. Anacharsis ne voulait pas convenir que les gants de Boivin et la cravate blanche avaient le dessous en Italie.
Allons courir Milan dans notre calèche, continua-t-ii.
Apollon Pluchot, muni d'un livre de notes, n'attendait que cette proposition de son ami. Tous deux coururent bientôt à bride abattue par les carrefours et les places de Milan fournies pour la plupart d'obélisques. Autant ce disgracieux monolithe posé place Louis XV par Louis-Philippe, et qui coupe insolemment les lignes d'une belle architecture attriste la vue, autant les obélisques, colonnes ou statues de Milan forment un embellissement agréable. En passant devant la colonne appelée X Infâme, et qui fut élevée, à ce qu'on raconte, sur l'emplacement même de la maison d'un malheu.-
reux pharmacien que Ton surprit s'efforçant par le moyen de certaines drogues de mettre la peste dans la ville,, le front de Pluchot se rembrunit, à la phrase du cicérone... tout le corps du pharmacien frissonna, il se hâta d'aller voir des choses qui pussent le distraire de ce vilain souvenir... Comme, en sa qualité de savant de la rue de la Verrerie, il possédait en son portefeuille plusieurs lettres pour des médecins, il s'en fut trouver le signor Simonetto qu'il trouva d'humeur fort gaie, dans un quartier lointain de la ville, devant une table servie sous un vaste berceau de limoniers et de cédrats. Le docteur Simonetto fut surpris par le pharmacien et le dandy à son débotté, car l'infortuné docteur revenait de Terracine... On verra dans le chapitre suivant, quel était le motif de ce singulier déplacement...