SINISTRE DÉBUT
« Je fus mandé, commença le docteur, il y a dix jours à Capoue par le recteur de l'Université de cette ville, qui était alors gravement indisposé. La lettre du recteur était des plus pressantes; il devenait même difficile de me dispenser de ce voyage, parce qu'il avait couronné en pleine académie mes Pérégrinations comme le meilleur manuel à offrir aux voyageurs. Je me fis donc un devoir de me rendre aux ordres du recteur, et malgré le froid pénétrant de la saison, je partis pour cette ville. Je vous ferai grâce des événements de mon voyage. J'arrivai à Capoue par un clair de lune magnifique, les arches de ses rues et de ses ponts y décrivaient de larges traînées d'ombre ; le Vulturne, dont l'onde immobile me regardait tristement, scintillait alors sous une pluie de rayons argentés; je me rappelai l'antique Capoue, Capua dives, Capua amorosa, Capua felix. J'y débarquai de nuit et avec l'air d'un Samnite, il faut le croire, car sur ma seule barbe, qui datait de huit jours, l'officier du poste ne voulut pas absolument m'ouvrir, et mon courrier, fort honnête Milanais, me dit de prendre patience. Comme nous entrions de nuit à Capoue, il ne s'agissait de rien moins que d'aller réveiller le gouverneur
pour ces maudites clefs,, qu'il gardait sans doute, en cas d'invasion nouvelle des Sarrasins, sous le propre oreiller de son lit... Pendant que je pestais contre ce gouverneur, que j'eusse voulu voir cent fois jeté dans le Vulturne, mon courrier se contentait de se chauffer au poêle de la caserne avec un sang-froid digne d'un sénateur capouan. Cùm Victoria posset uti, frui maluit. Cette phrase de Florus convenait à merveille à mon courrier. Il se mit très-philosophiquement à souper avec une tranche de slracchino et du petit vin mousseux d'Averse, vin qu'il m'offrit de goûter pour passer le temps, et que vous trouverez inférieur, je dois vous le dire, au falerne, au massique et au cécube, quand il vous prendra fantaisie de le déguster... La Capouë actuelle me sembla détestable non moins que ce vin ; l'homme envoyé pour réveiller le gouverneur ne revenait pas; il faisait un froid de diable, et j'arpentais le pont, mes deux mains dans mon manteau, réfléchissant à Capoue et à ses délices, quand je vis accourir vers moi le messager de l'officier du poste, suivi d'un certain concours de Capouans élevant les bras au ciel... Je n'eus guère le temps de réfléchir à ce qu'ils allaient m'apprendre, car le messager arriva droit à la caserne en criant de toutes ses forces, et comme un capitaine qui hélerait une chaloupe : Mortoï On lui donna un siège, il s'y assit, sa pâleur était visible.
Il raconta qu'il avait trouvé le gouverneur sans mouvement à côté de ses clefs, la face livide, l'œil éteint... Ce m'eût été une comédie risibie en tout autre mo-
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nient que de voir les mêmes gens qui me barraient presque la porte une seconde auparavant, me prendre alors sur leurs bras et me porter de force en ma qualiié de dottore au palais du gouverneur... Quand je dis palais, j'exagère peut-être un peu, les palais de la nouvelle Capoue sont d'assez maussades auberges. Il y avait là même au milieu de la nuit une infinité de gens sous le vestibule, quelques officiers d'artillerie, entre autres, boutonnant à la hâte leur uniforme et venant s'enquérir, avec plusieurs jeunes élèves de l'École d'application, de l'accident subit advenu la nuit au gouverneur. J'entrai avec tout ce monde dans la chambre et je ne tardai guère à juger, d'après la seule inspection du corps, qu'il y avait encore de l'espoir... Je mis en ressource tous les secrets de mon art, et j'eus le bonheur de remettre bientôt sur son séant un homme que l'on allait porter en terre... Vous pensez ce qu'il advint d'une pareille cure; j'étais étranger, îa malignité et l'envie de mes collègues s'attaquèrent bientôt à moi ; j'eus beau m'appuyer de la protection du gouverneur, mon arrivée à Capoue avait déchaîné contre moi la rage des critiques. Ne pouvant censurer ma médecine, ils prirent soin bien vite de censurer mes ouvrages; mon livre des Pérégrinations fut la première hécatombe que leur vengeance choisit. Ils en travestirent bien vite les intentions, ils fustigèrent mon style de toutes les manières, et comme un arrêté de cette ville l'avait fait imprimer décidément au rang des Manuels royaux d'Italie, je ne saurais vous dire à com-
bien de méchants fours ils se livrèrent pour en empêcher le débit. Tantôt c'était un amas de réfutations qu'ils faisaient insérer dans les journaux anglais et qui m'arrivaient francs de port à mon adresse, tantôt une liste affreuse des malades que j'avais tués, sans compter les plus cruelles satires sur mon caractère et quelques douzaines de biographies éditées sous le manteau... Par bonheur j'avais lu la vie de Christophe Colomb, mes chers messieurs, je savais ce que peut l'envie, l'envie italienne surtout !... Toutes ces manœuvres ne firent que donner à mon nom et à mon livre un plus grand relief, les éditions s'en multiplièrent de tous côtés. Le gouvernement autrichien, avec lequel je n'ai jamais eu, grâce au ciel, de démêlés, trouvait bon de protéger mon livre, au rebours de certains itinéraires et romans de vos Français sur l'Italie, livres dont la censure a soin d'enlever proprement quelques pages avec les ciseaux, afin de les rendre peut-être plus légers... Membre de l'Académie délia Crusca, et chevalier de l'Éperon d'or, que manquaitil à ma gloire ? Capoue n'avait fait que consolider ma réputation, j'y comptais faire un séjour assez proongé, grâce aux bontés toujours nouvelles du gouverneur, le comte de , noble autrichien, dont la
haute intelligenceme soutenait; je savais d'ailleurs que les Campaniens avaient inventé les combats de gladiateurs, et je me roidissais contre l'idée d'être dévoré dans le cirque par toute la meute lancée contre Raphaël Simonetto dottore!»
Ici Je professeur aspira une large prise de tabac, il semblait qu'il voulût prendre des forces contre une narration qui allait rouvrir ses blessures... Après avoir essuyé à l'aide de son foulard rouge la sueur qui perlait son front, il continua :
« La guérison du gouverneur ne pouvait me distraire du but réel de mon voyage... Le matin même de mon arrivée, je me dirigeai donc vers la maison du recteur; mais je fus bien surpris d'apprendre de la bouche même d'un valet, que le digne recteur Bibetta était subitement parti pour Rome... En me faisant part de cette nouvelle, le valet ajouta, les larmes aux yeux, que s'il n'avait pas été lui-même retenu à Capoue par le mariage de sa fille, qui épousait un serrurier, il n'aurait pas eu de cesse qu'il n'eût rejoint le recteur en route, attendu qu'il avait fait là un coup de tête dans la fièvre, et qu'il était parti dans le Caratello d'un voiturier qui devait le conduire à petites journées... Cette nouvelle ne pouvait manquer de m'être fort pénible ; j'avais couru inutilement la poste pour ce malencontreux recteur, et voilà que j'arrivais tout juste pour apprendre son départ ! Cette fuite inattendue, et que je ne pouvais attribuer qu'à la violence et à l'irritation de son mal, aussi bien qu'à la bizarrerie de son naturel, me chagrina, mais elle ne me confondit point... Un motif particulier m'unissait à la destinée du recteur : je dis au valet de me retenir un voiturier le soir même, et je m'acheminai côte à côte de mon nouveau guide, vers les bords du Garigliano, où l'une
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de vos armées fut défaite par Gonsalve de Cordoue... Là commençait la voie Appienne, comme aussi la chaîne de mes dures tribulations... »