‹ Aventurières et courtisanesChapitre 38 sur 42 · LE SABLIER · texte numérisé non relu

LE SABLIER

« Il n'est peut-être pas inutile de vous dire ici deux mots du lien mystérieux qui m'unissait au recteur. Ce digne homme, versé dans les belles-lettres, ne Tétait guère moins dans l'astronomie ; il entretenait des correspondances scientifiques avec les professeurs de chaque hémisphère ; il jouissait d'ailleurs d'une assez large fortune, et se trouvait justement considéré. Je l'avais connu étudiant je ne sais quel manuscrit chaldéen à la bibliothèque Ambroisienne ; il n'était venu à Milan que pour se donner une indigestion de livres et de papyrus ; comme je travaillais alors à mes Pérégrinations, je ne fus pas fâché de me frotter à cet homme érudit. Nous devisions ensemble de choses savantes toute la journée, et même une partie de la nuit. Par forme de contraste, sans doute, il avait amené avec lui son neveu, garçon de vingt-trois ans, qui ne me parut guère d'humeur à suivre à Milan les traces de son oncle, et cela d'autant mieux qu'il arrivait dans le plus beau temps des bals. Il passait son temps à courir la ville et les galas dans la compagnie de quel-

ques musiciens de ses amis, d'étudiants joyeux, de peintres dissipés et de jeunes Milanais fort enclins à la bonne chère. Comme il est fort probable que vous le rencontrerez d'un jour à l'autre dans votre voyage, je dois vous taire son nom; contentez-vous de savoir qu'il chantait du Bellini toute la journée, avait de longs éperons de cuivre, et n'était jamais si heureux que lorsqu'il pouvait jouer un bon tour à quelqu'un, du moment qu'il se levait. Comme son oncle le recteur me l'avait à peine présenté, et que d'ailleurs j'ai toujours été de l'avis de la Fontaine, qui n'aimait pas les enfants dangereux à surveiller, je ne donnai guère d'attention à celui-ci, me contentant d'apprendre par la renommée sa belle conduite et ses prouesses. Quand j'aurais d'ailleurs formé le plan de m'occuper, à la sollicitation du recteur, des progrès du jeune Pasquale commençant alors son tour d'Italie, l'immense travail de mes trois in-octavo auquel je m'étais assujetti ne m'en eût pas laissé le temps. Pour comprendre à quel point je me trouvais alors occupé, il faut concevoir tous les tracas auxquels la malignité des protes composant déjà mon livre et m'en envoyant chaque jour une épreuve m'avait soumis. Ces abominables protes, ameutés, sans doute contre moi par mes ennemis, me traitaient en véritable pédant, se livrant à mon endroit, comme autant d'esprits malins, à mille tromperies et à mille mensonges. Tantôt ils m'envoyaient la page 8 et c'était en réalité la page 12; ils m'écrivaient Jupiter pour Antonin, Flore pour Vénus, perruque

pour parce que, et ainsi de suite. On eût dit vraiment que tous les monstres de l'imprimerie eussent voulu me ^jouer d'un tour ; je passais ma journée à refaire mes phrases, à raturer des virgules, à courir après des points. Voyant cela, je ne pouvais manquer de me rappeler le long chapelet de calamités qu'attirent les lettres à leurs fidèles, le sort de Socrate, d'Anaxagoras, de Thaïes et du philosophe Stilpon. 0 sainte ignorance ! me disais-je alors, que tu nous offres de délices et que tu es bien le port le plus assuré contre la tempête ! Que ne suis-je indocte, mon Dieu, au lieu de m'appeler Rapbaëi Simonetto ! En vérité, rien qu'à voir la malice de ces protes, je voudrais être un homme nul et stupide, un être matériel, tanquam equuset mulus, in quibus non est intellectus! Le juge Festus dit à saint Paul que le grand savoir l'avait fait sortir du sens : ainsi me trouvai-je vis-à-vis des protes d'imprimerie mes exécuteurs.

Toutefois, je parvins bientôt à connaître l'auteur de cette insigne méchanceté. L'annonce de mon ouvrage avait mis la puce à l'oreille d'un certain Géronimo Lippi, mon rival, chez lequel était venu descendre le recteur Bibetta. Cet homme, dont la face était devenue pâle à force de veilles et la langue venimeuse à force d'envie, avait gagné toute l'imprimerie pour me persécuter, ainsi que je l'ai dit plus haut, de sorte que c'était à lui que je devais m'en prendre des fautes résolues dans lesquelles ces gens tombaient. Tout en Jouant ce jeu, Lippi ne m'accablait pas moins de salu-

tations importunes, exaltant ma modestie et mon savoir, et disant tout haut que l'apparition de mon livre surprendrait Milan. Le traître ne mentait pas, car en fait de surprise, il m'avait d'abord ménagé celle de changer mon titre, Pérégrinations, contre celui de Perforations, comptant à plaisir le nombre de portes que, suivant lui, je m'étais ouvertes dans les familles, les honneurs et les emplois. Plusieurs passages de mon livre étaient en outre si défigurés par Lippi, qu'il y avait chance pour un naufrage complet dans le cas où je n'eusse pu prévoir le coup. Ce misérable homme, après avoir gagné mes imprimeurs, s'était assuré un certain parti, et comme depuis quelque temps il s'était constitué le champion des bonnes lettres, qu'il hantait de grandes tables, et se montrait fort impudent en toutes choses, vous pouvez croire qu'il m'inspirait des alarmes légitimes. Dans la nuit qui précéda l'apparition de mon livre, je veillais dans cette chambre à mes dernières corrections, à la lueur de cette petite lampe que voici, lorsque tout à coup ma porte s'ouvrit, et le recteur Bibetta me vint prévenir que Géronimo Lippi se mourait et qu'il ne passerait pas la nuit. En conséquence, Bibetta venait me prier de donner mes soins à son hôte, lequel souffrait tellement que le sommeil de voisins était troublé par les cris affreux qu'il proférait. Malgré ma haine bien légitime contre Lippi, je répondis au recteur que je ne tarderais pas à le suivre. Demeuré seul après son départ, je fus assailli par une foule de mauvaises pensées... J'allais peut-être

arracher à la mort un homme qui avait passé toute sa vie à me jalouser, à me rendre sa victime. La charité chrétienne m'ordonnait bien, il est vrai, d'oublier les injures de Lippi, mais le ressentiment littéraire est chose violente au cœur. Toutes les manœuvres dont Lippi s'était armé contre ma réputation me revenaient à l'esprit, j'en vins à me dire que je serais bien sot d'aller porter les secours de la science à un homme qui méconnaissait la mienne, qu'il devait crever comme un païen et que je n'avais pas à m'en mêler. Le recteur m'avait assuré qu'avant une heure Géronimo Lippi pouvait rendre l'âme; je passai les premières minutes de cette heure terrible à me promener de long en large dans ce cabinet, regardant de temps à autre le rare jet de poussière qui filtrait de mon sablier, dont le terme ordinaire était une heure. La vue d'un crucifix sur lequel je jetai les yeux me rappela bientôt à de meilleurs sentiments, je fis taire en moi toute passion et toute colère, je me dis que je serais un infâme si je refusais de sauver mon prochain; je pris ma trousse de chirurgie, quelques flacons, et je sortis. J'avais déjà passé le seuil de ma maison quand je m'aperçus qu'au milieu de mon trouble j'avais oublié mon chapeau. Je remontai et en tâtonnant à la rampe de mon escalier, je rencontrai un homme qui montait, tenant à la main plusieurs papiers. C'était le compositeur de 1 imprimerie qui me parut cette fois plus agité qu'à l'ordinaire ; il me dit, chemin faisant, que tous les malheurs semblaient déchaînés depuis

quelques mois sur lui, et que depuis qu'il s'était mêlé de mon livre, il fallait que le diable fût à ses trousses. Cet exorde ne me présageait rien de bon, je le fis asseoir, il reprit :

— Docteur, avez-vous du courage ?

— Mais assez pour supporter une mauvaise nouvelle... Je frissonnais en parlant ainsi.

— Tant mieux alors, car je dois vous dire, tout en vous apportant la dernière épreuve, qu'il manque les feuillets 307 et 308...

— Mes meilleurs feuillets !... les seuls dont je n'aie point gardé de copie! repris je en grinçant des dents.

— Ils ont disparu sans que nous ayons su de quelle manière... Vous n'ignorez pas du reste que votre livre est annoncé pour demain. Si vous ne trouvez pas moyen de parer ce coup, vous êtes un homme perdu. Songez quel fracas cela ferait si votre éditeur, harcelé déjà par tant d'infortunes comiques, subissait encore celle-ci ! Il faut, coûte que coûte, que vous vous rappeliez ces feuillets dans une heure; invoquez Dieu ou Satan!...

Je n'avais pas besoin de ce discours de mon imprimeur pour m'aiguillonner ;je le renvoyai en l'assurant que dans la nuit même il aurait ses deux feuillets, dusse-je évoquer le diable en personne et vendre mon éternité à quelque nouveau Méphistophelès... Je me gardai bien de parler à cet homme de l'affreuse perplexité où je me trouvais par la demande du recteur, je ne me souvins bientôt plus que d'une chose:

des manœuvres horribles de Géronimo Lippi à mon endroit, de sa jalousie abominable et de ses efforts constants pour ruiner mon crédit... Évidemment c'était à lui que je devais attribuer ce dernier coup ; il avait essayé de me nuire une dernière fois ; je pris le parti de l'abandonner, et j'en vins à désirer sa mort...

L'heure avançait, la nuit s'était accrue d'ombres épaisses, et comme dit Scaramouche, pas une étoile ne montrait le bout de son nez. Couché sur ma petite table, devant mon sablier, le front arrosé de gouttes de sueur, je cherchais à ressusciter dans ma mémoire mes deux feuillets enlevés ; c'était bien, vous pouvez le croire, le plus ingrat travail qui fût au monde ! Pendant que je poursuivais de la sorte ces phrases fuyardes, le vent grondait dans l'air comme à l'approche d'un orage ; une sorte de musique singulière, infernale, semblait glapir dans la cour de ma maison; je la comparai intérieurement à cette musique du diable dans l'île de Ceylan, dont parle Schuber dans ses nuits d'histoire naturelle. Je ne sais quel mouvement d'effroi me saisit alors, mais ce qu'il y a de certain, c'est que j'allais mettre la barre à mes feuillets entièrement retrouvés, quand ma porte s'ouvrit de nouveau, et Bibetta, le même Bibetta, s'écria :

— Vous avez trop tardé mon cher docteur , il est mort !

Le sablier marquait trois heures de nuit. Le recteur Bibetta sortit en jetant sur moi un regard accusateur. Il était accompagné de son neveu, qui ne me fit guère meilleure figure ! »

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