‹ Aventurières et courtisanesChapitre 39 sur 42 · LA CASA NERA · texte numérisé non relu

LA CASA NERA

Le docteur reprit :

« Il est temps, n'est-ce pas, de vous ramener maintenant à mon expédition insensée, c'est-à-dire à lâchasse de ce même recteur Bibetta, chasse aventureuse, comme vous pouvez le croire ? Je savais qu'il avait pris la route de Rome ; malgré l'ennui de ce voyage, je me fis un devoir de le suivre, afin de ne pas laisser mourir une seconde fois mon prochain.

Si j'agissais de la sorte, c'est que j'avais apprécié depuis longtemps l'amitié sincère du recteur, sa bienveillance et sa discrétion. Jamais il n'avait ouvert la bouche à qui que ce fût pour raconter ce drame dont il avait été le témoin ; j'avais perdu de vue son jeune neveu, j'étais débarrassé de Lippi et tout me portait à croire que je ne serais jamais inquiété au sujetde cette bizarre aventure. Le recteur méritait mes soins comme mon estime, je ne pouvais hésiter...

D'après mon guide, l'étendue du pays que je parcourais en ce moment venait de se voir en proie à plusieurs désordres peu rassurants pour un honnête homme qui voyage. Bien que Gasparoni, le fameux brigand, fût décédé depuis longtemps, quelques camarades, jaloux sans doute de sa survivance, infestaient

le pays et dévalisaient le long des marais Pontins, depuis un grand mois, chaque diligence et chaise de poste emportée à travers ces marécages, avec une fureur qui ne cédait qu'aux sifflements répétés des balles. Moi qui m'étais évertué à louer dans mon livre les vastes caravanséi^ais, monuments du pontificat de Pie VI qui s'élèvent au sein de ces solitudes, je ne fus pas peu surpris de trembler violemment à leur approche; dans cette rapide traversée, la moindre figure de contadino que je rencontrais, l'air hâve, presque nu, et dévoré par la fièvre, me causait un trouble étrange... A peine ces malheureux guides pouvaient-ils conduire les chevaux demi-sauvages qu'ils attelaient à notre voiture ; les buffles relancés par la pique du pâtre, les gens de la montagne sortant des toufles de figuiers, les corbeaux volant à ma gauche par les herbes velues, tout contribuait à m'efirayer; je me serrais presque contre mon guide... Vainement une verdure épaisse et fertile, d'énormes figuiers aux branches chargées de fruits, l'aloès, la vigne , le saule, le chêne et l'orme confondus demandaient-ils mes regards, tout ce luxe que la nature déployait ne me parut servir qu'à parer un désert, et à n'être admiré que par le silence... La linea pia à l'air insalubre ne me plut aucunement, et maigre le Naviglio grande, ce canal sur lequel Horace navigua en allant à Brindes et que Pie VI a fait aussi réparer, j'avais hâte de coucher à Terracine.

Cette route de la Linea pia, la même que la voie Appienne, est chargée d'un sable fin, et traver.-e les

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Marais sous un berceau formé par des ormeaux irrégulièrement alignés. Ces arbres ombragent à la fois le chemin et le canal, et joignent ainsi par une longue promenade une maison de poste à l'autre. Vous allez si vite, qu'en arrivant à Terracine, vous êtes étonnés d'avoir parcouru tant de chemin. Pour ma part, je n'étais pas fâché, je vous le jure, d'arriver à cette ville qui n'a plus aujourd'hui que les ruines d'anciennes maisons de plaisance du temps des Romains. Les paysans de Terracine, avec leur brodequin à la romaine qu'ils conservent comme chaussure, me firent l'effet de bonnes gens; je leur demandai de vouloir bien m'indiquer un gîte. La pluie m'avait surpris en route d'une façon très-morose ; la nuit répandait son crêpe sur le chemin, je n'avais rien de mieux à faire que de commander mon lit dans cette ville déserte à l'heure qu'il est, l'ancienne Ànxur, la première ville de l'État romain! Pendant que mon guide faisait préparer ma chambre, et réveillait les gens de l'auberge déjà couchés, je me chauffai à la cheminée, devant laquelle il n'y avait alors qu'un jeune homme dont je crus reconnaître les traits. La façon goguenarde avec laquelle il me fixait, me parut bien d'abord quelque peu suspecte ; il m'examinait de la tête aux pieds, comme un raccoïeur observe son homme. Bref, il se mit sans trop de façon à mon bout de table, et considéra d'un œil de Satan l'omelette que j'allais manger... Cette persistance me déplaisait souverainement, je ne la tolérai que par une seule raison : j'avais reconnu le

jeune homme... C'était le neveu du recteur Bibetta

Il n'échangea pas une seule parole avec moi., et au moment où j'allais l'interroger moi-même, il se leva comme un fou, et partit...

Cette première rencontre dans mon hôtellerie n'était guère faite pour me rassurer; cependant, surpris au delà de tout de la conduite du jeune neveu de Bibetta, je saisis ma canne, mon chapeau, ,et courus sur ses pas à toutes jambes...

En agissant de la sorte, je savais que je m'engageais témérairement. Mais une vague inquiétude m'agitait; je redoutais en mon âme je ne sais quel affreux malheur pour Bibetta. Parcourant à la lueur des éclairs la principale rue de Terracine, je suivais ce jeune démon, marchant devant moi d'un pas d'enfer, quand tout d'un coup je le perdis de vue au détour d'une maison où il sembla s'abîmer.

La bravoure naturelle que mes ennemis eux-mêmes se plaisent à me reconnaître en ma qualité de médecin, ne me fit pas dévier alors de ma route; je me trouvais devant une maison inconnue dont la porte était entr'ouverte, j'y suivis le jeune neveu de Bibetta, je n'hésitai pas. Passant bientôt par une longue allée, je me trouvai dans un grand et vaste lieu où il n'y avait aucune lumière... Me figurant bien que cette négligence n'était pas sans dessein, je m'arrêtai tout court, et quoique je fusse assez persuadé que c'était une témérité que d'entrer plus avant, je n'en résolus pas moins de tenter fortune; je continuai donc mon che-

min en tâtonnant les murailles, si bien qu'à la fin je trouvai une autre porte que je poussai.

Le malheur voulut que je misse alors le pied sur une fausse trappe ou bascule, qui mefittomber à dix ou douze pieds de profondeur. Tout le mal qui m'en arriva fut de perdre ma canne, que la chute entraîna sans doute au fond de l'abîme où je tombais. Dans ce moment j'entendis une voix qui paraissait venir de plus loin que du lieu où j'étais et qui demanda : Qui va là ? Encore tout surpris et tout ému de ma chute, je ne répondis rien pour cette fois, mais comme je traînais mes pieds par terre et faisais du bruit sur le parquet, la même voix répéta la même demande. Dans la crainte que Ton ne me fît un mauvais parti, je me hâtai de répondre : C'est un homme seul. — Si c'est un homme, dit la voix, il peut entrer.

Je dois confesser que pour cette fois je me repentis, bien qu'un peu tard, de m'être engagé dans ce labyrinthe sans en pouvoir trouver l'issue; mais mon destin ne me tira de cette appréhension que pour me faire entrer dans une plus grande, car me voyant obligé de passer outre, puisqu'il n'y avait pas moyen de reculer, je m'avançai vers la voix que j'avais entendue, et j'entrai dans une grande salle, où d'abord je vis quatre petites lampes pendues aux quatre coins du plafond, qui rendaient une lueur si obscure, qu'à peine pouvais-je distinguer les autres objets que je trouvai dans ce lieu. Avançant un peu, j'aperçus comme une représentation de deux hommes habillés

de noir en pénitents, assis chacun dans un fauteuil ; l'un desquels s'était appuyé sur sa main de même que s'il sommeillait, et l'autre dans la posture d'un homme qui semblait veiller le corps d'un trépassé qui était à ses pieds, couvert d'un habillement de capucin, et étendu par terre sur un drap mortuaire.

Je vous avoue que je fus un peu saisi de frayeur à ce funeste spectacle ; mais après avoir souffert cette première faiblesse, je repris courage. Enfin le dormeur s'éveillant s'adressa à son compagnon, et tous deux ensemble se mirent à me faire quantité de questions, et me dirent :

— N'es-tu pas celui qu'on appelle le docteur Simonetto ?

— Oui, je le suis, répondis-je, et comment savezvous mon nom?

— Ne t'informe pas de cela, me repartirent les deux pénitents, avec un ton de voix assez fière, et qui aurait été capable d'étonner le plus intrépide ; réponds à nos interrogations ; de ce que tu diras dépendent beaucoup de choses que nous devons exécuter cette nuit.

En entendant ces paroles, je ne sus à quel saint me vouer, ni à quoi je devais me résoudre, je blâmais de tout mon cœur mon impertinente curiosité ; enfin, me préparant hardiment à tout ce qui pourrait m'arriver, je repris la parole, et dis à ces interrogateurs :

— Eh bien, que faut-il faire? Je vous dis que je suis le docteur Simonetto, et que vous êtes des démons.

— Il semble qu'il veuille nous connaître, dit l'un de ces lugubres enquesteurs à l'autre.

— Il faut, me répondirent-ils alors, que tu demeures ici, seul, pour garder ce corps mort, pendant le temps que nous irons ailleurs vaquer à ce qui nous est ordonné, et quelque chose que tu voies, ou que tu entendes, il ne faut point t'en effrayer, grand docteur !

Et tout aussitôt, sans attendre ma réponse, non plus que mon consentement, ils se levèrent, et, sortant, ils fermèrent la porte sur moi. Me voyant seul avec ce cadavre, je m'imaginai que c'était un châtiment de Dieu, et que je ne pouvais faire autre chose en cette rencontre que d'implorer sa souveraine miséricorde. Je me couvris tout le corps de signes de croix, et j'invoquai l'assistance de la Vierge et des anges; l'avertissement que ces deux spectres m'avaient donné me remplissait l'âme de mille épouvantables imaginations.

Il n'y avait pas longtemps que ces deux lugubres fantômes avaient disparu, lorsque j'entendis de tristes gémissements, et un bruit pareil à quelqu'un qui eût traîné des chaînes sur le plancher de cette salle, qui n'était fabriqué que de simples ais; il se faisait quelquefois des tintamarres si horribles, qu'il semblait que toute la maison allait s'abîmer. Cela me donna de si terribles inquiétudes etdesi horriblesalarmes, que je ne songeai plus qu'aux moyens de me sauver ; mais allant vers la porte pour tâcher de l'ouvrir, j'entendis une voix cassée et comme provenant de quelque profonde caverne, qui me dit:

— Où penses-tu fuir, docteur Si monetto? Tourne visage, puisqu'il ne t'est pas encore permis de te séparer de moi; reviens, ou bien je te suivrai.

Ne pouvant forcer la porte pour sortir, je me retournai et vis que c'était le mort qui me parlait ; il continua en ces termes :

— Apprends, mortel docteur, misérable Simonetto, que je suis celui auquel tout récemment ta barbare négligence coûta la vie. Cruel docteur, penses-tu que le ciel ne me vengera pas de toi ? Ton crime exécrable exige châtiment, c'est la Providence qui t'amène ici pour entendre les justes reproches de Géronimo Lippi ; approche-toi, approche-toi de moi, afin que tu puisses entendre plus clairement ce que j'ai à te dire.

Ce discours augmenta de beaucoup la terreur dont j'étais saisi, je crus de bonne foi que c'était l'esprit de Géronimo Lippi qui revenait de l'autre monde afin de me tourmenter. Reprenant néanmoins du cœur, je m'approchai et le trépassé continua ainsi :

— Te souvient-il de cette nuit où le recteur Bibetta vint te chercher pour un homme qui se mourait? Tu ne sortis point de ta maison, et le front courbé sur tes livres, tu ne te dérangeas d'aucune sorte. Eh bien ! il ne sera pas dit qu'un bourreau de médecin puisse tuer un homme sans représailles. Loué soitDenys de Syracuse, qui arracha le premier la barbe au médecin Esculape ! Bénis soient les Romains qui, sous Caton le Censeur, chassèrent les médecins de Rome et de toute l'Italie ! Ces exemples m'apprennent mon devoir

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et m'ordonnent de te crier : Medice, cura te ipsum ! Oui, docteur maudit, docteur d'enfer, il faut que j'aie avec toi un duel sans merci. Çà, commençons tous deux à lutter corps à corps, à cette condition que si tu me jettes par terre, je te promets, non-seulement de ne plus t'inquiéter, mais aussi d'empêcher que pas un de mes compagnons ne le fasse ; et si je demeure le vainqueur, tu seras obligé de venir tous les ans, au même jour que celui de ma mort, passer toute la nuit dans le cimetière et sur la fosse où je suis enterré !

Voyant que la partie n'était pas tout à fait égale, je lui répondis que je ne trouvais pas à propos d'accepter le défi, puisqu'il n'y avait aucune apparence d'espérer de surmonter une force spirituelle avec une faiblesse humaine.

Faisant néanmoins réflexion que je ne pouvais trouver une occasion plus favorable de donner une preuve signalée démon courage, je me préparai au combat, et me mis dans la posture la plus ferme pour résister aux eifortsde mon ennemi. Le mort s'étant levé me sembla beaucoup plus grand qu'un homme ordinaire, l'habit de capucin et le capuchon tout droit lui donnant cette apparence ; aussitôt les quatre lampes qui étaient attachées au plafond, tombèrent par terre et s'éteignirent ; ce coup de théâtre m'eifraya tellement qu'une sueur froide se répandit par tout mon corps, et je fus saisi d'un si extraordinaire tremblement que j'en demeurai immobile et comme insensible

Dans le moment que les lampes tombèrent, le mort

se jeta avec tant de furie sur moi, qu'il me renversa par terre à trois pas de lui; effrayé, je restai là comme privé de vie, et demeurai presque une heure évanoui, tant de ma peur que de ma chute. Mes esprits m'étant revenus, je ne savais si j'étais dans ce monde ou dans l'autre ; ayant repris un peu de vigueur, je m'assis par terre, et m'aperçus qu'il était jour. Après avoir fait une exacte perquisition de tout ce que je m'imaginais devoir être à l'entour de moi, je ne vis que les quatre murailles, et me levant debout, je cherchai vainement quelques vestiges de ces visions passées, d'autant qu'il n'y en était resté aucune apparence, et tout était enlevé, même jusques aux lampes que j'avais * vues tomber et s'éteindre...

Le jour s'augmentant de même que mon courage, il me prit envie de visiter cette maison du haut en bas, ce que j'exécutai, et n'y trouvant rien, que ce que j'avais apporté, c'est-à-dire ma canne, qui m'avait manqué au besoin, je sortis de ce domicile de fantômes pour regagner l'auberge avant que le jour fût plus grand. Mon dessein était de m'informer dans le voisinage, à qui pouvait appartenir cette maison, pourquoi elle n'était point habitée ; mais il était encore si matin que je ne vis personne à qui m'adresser pour le demander.

En revanche je trouvai cette lettre pliée le plus proprement du monde sur ma valise :

c< Illustre et docte maître Simonetto, vous avancez « dans vos Pérégrinations qu'il ne se trouve aucun

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« danger aux environs des marais Pontins. L'aventure

« de cette nuit vous engagera peut-être à changer ce

« passage de votre livre. Contentez-vous de savoir que

« le recteur Bibetta n'est point ici, il n'a jamais bougé

« de Capoue ; vous n'avez plus qu'à y retourner pour

« le joindre. Il sera peut-être un peu surpris de la

« comédie sinistre que nous avons jouée cette nuit,

« nous autres étudiants et artistes qui nous dirigeons

« sur Rome. Mais du moins cela vous apprendra à

« vivre par la suite avec plus de modestie que vous

«n'avez fait par le passé. L'ombre de Géronimo

« Lippi n'est autre qu'un joyeux vivant plus haut que

« moi de toute la tête, proportionné de membres, et

« fort comme Samson; c'est l'homme que vous vîtes

« cette nuit, habillé en capucin, et couché sur un drap

« noir. Maintenant vous avez la clef du mystère. Nous

« avions dit au valet du recteur de vous annoncer son

« départ, et sûrs de vous voir passer par ici, nous

« avions loué cette maison vulgairement nommée Casa

« nera en raison de son obscurité, qui ne la fait pas

« mal ressembler aune caverne. Pardonnez-nous cette

« momerie, c'est un dernier chapitre à ajouter à vos

« Pérégrinations. Je vous charge, pour ma part, de

« mille choses à l'endroit de mon oncle Bibetta, et

« prends plaisir à me déclarer ici son neveu et votre

« admirateur.

« Pasquale. »

A mesure que je lisais cette belle épître, mon visage épousait toutes les transes et toutes les inquiétudes que

j'avais ressenties cette nuit même; je n'hésitai point à reprendre ma route et ne fus pas médiocrement surpris, quand j'arrivai à Capoue, de trouver le paisible Bibetta assis dans sa chaise à clous dorés et faisant sa classe à quelques élèves favoris. Du plus loin qu'il m'aperçut, il vint à moi en me demandant de mes nouvelles. Sa figure n'indiquait pas la moindre altération, il me parut au contraire ne s'être jamais mieux porté; la surprise qu'il montra en me voyant augmenta bientôt ma colère. Je lui racontai de point en point le tour que m'avait joué son cher neveu Pasquale; je pensais qu'il allait se mettre en fureur et prendre mon parti; il n'en fut rien, le bonhomme rit jusqu'aux larmes... Il ne tarda même pas à se faire de mon histoire un texte d'avis charitables, qui ne fit qu'accroître ma mauvaise humeur, si bien qu'endurant une peine indicible à écouter ses belles maximes, je suis revenu à tour de roues dans cette ville que je n'eusse jamais dû quitter.

De sorte, ajouta le docteur, qu'il ne me reste plus maintenant qu'un seul parti, celui d'insérer dans ma très-prochaine 3e édition, un chapitre sur les désagréments d'un voyage à Terracine... »

Anacharsis et Apollon Pluchot réconfortèrent de leur mieux le pauvre docteur, en lui promettant de lui envoyer eux-mêmes le journal fidèle de leur passage des marais Pontins, quand ilsen seraientvenusàce redoutable défilé...

(caetera desiderantur.)

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