UN TRAIT DE GRANDMÉN1L
Grandménil jouait V Avare supérieurement.
Il y a encore à la Comédie-Française un excellent portrait représentant Grandménil se serrant le poing à lui-même dans le rôle d'Harpagon. Ce portrait orne le foyer de MM. les comédiens ordinaires du roi; il est, à tous égards, meilleur que celui où Ton peut voir Talma en fourrures et en bottes jaunes jouant le rôle d'Hamlet.
Grandménil jouait non-seulement fort bien l'Avare, mais il Tétait à un degré tel, que ses camarades l'avaient surnommé M. Quatre sous.
L'usage des luminaires ne consistait pas alors, comme aujourd'hui, dans deux superbes quinquets placés des deux côtés d'une glace pour éclairer dans sa loge le visage de l'acteur. La bougie et la chandelle étaient l'adjutorium ordinaire des comédiens, Grandménil en connaissait le prix, il faut le croire, plus que tout autre, car il lui arrivait souvent le soir d'éteindre son luminaire et de s'en aller dans un corridor accrocher son morceau de glace à un clou, lorsque ce corridor était éclairé par les pâles rayons de la lune. Il faisait
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sa barbe et mettait son rouge à la seule lampe de la complaisante Phœbé.
Grandménil était pourtant fort loin d'être pauvre. Il avait été avocat, puis il s'était dégoûté du barreau et avait joué d'abord les rôles de grande livrée. Bientôt il s'éprit des rôles à manteau, et le cachet supérieur qu'il leur imprima en faisait une comédie à part dans quelque comédie que pût jouer Grandménil.
Jamais il ne porta de gants, même à la scène, disant que les gantiers étaient les seules gens qui fussent parvenus à rendre les applaudissements sourds. Par cette excuse sublime Grandménil croyait faire excuser son avarice.
Laissant aux physiologistes et aux studieux de Lavater le soin de rechercher l'influence qu'un rôle peut avoir sur le caractère et le moral d'un comédien, nous nous bornerons à raconter le trait suivant arrivé à Grandménil. Comme il ne se trouve dans aucun ana, nous croyons rendre service aux compilateurs modernes en le publiant.
L'Odéon, qui a brûlé trois à quatre fois dans sa vie, jusqu'à ce qu'il devînt théâtre des Bouffes, brûlait ce jour-là comme une énorme botte d'amadou. C'était au plus fort du Directoire, et il n'y avait rien d'étonnant que les théâtres prissent feu, après les têtes. La foule encombrait les avenues de l'Odéon, et parmi cette foule on n'entendait vraiment que voix lamentables, qu'imprécations, appels à la garde et aux pompiers. C'est que parmi cette foule il y avait des comédiens,