HISTOIRE ÉQUESTRE
Rassurez-vous, ce n'est point du sultan dont le nom figure en tête de ce récit que je veux vous entretenir ; il ne s'agit pas d'un pacha à trois queues : mon héros n'en a qu'une, et c'est un cheval du Cirque.
A la vie de ce cheval, à ses tribulations et à ses succès, se rattache la vie d'une charmante écuyère; Byron en eût fait un poëme comme Beppo, je me borne à en faire une simple histoire.
Mahmoud, dont plusieurs villes se disputent la naissance, est ce cheval gris pommelé à tous crins que vous avezpu voir dansTenceinte triomphale des Champs- Elysées manœuvrer sous la cravache coquette de mademoiselle Caroline Loyo; il porte la même robe que le cheval pâle de l'Apocalypse ou le coursier du général La Fayette, cet homme qui fut toute sa vie un prétexte à cheval, — mais il n'a jamais fait de révolution comme M. Baucher et se contente de sa gloire.
Et en effet la gloire de Mahmoud n'est-elle pas à lui ? ne sait-il pas bien aujourd'hui encore qu'il est le plus joli modèle de cheval qui puisse entrer dans un cirque ? Sa crinière noire balaye son poitrail argenté, dont chaque muscle cache un merveilleux ressort de vigueur ; ses jarrets ressemblent à l'acier ; son galop, retentissant ou cadencé, fougueux ou soumis, fait songer à ces magnifiques coursiers isabelle que retenait Philippe IV du bout de sa rêne indolente. Sa prunelle, ses flancs, ses naseaux, sa queue flottante reviennent de droit au pinceau d'Horace Vernet ou d'Alfred de Dreux : il y a des instants où peu à peu le tissu transparent de cette peau se colore de veines pourprées, admirables, transparentes. Mahmoud est un cheval de reine dans la véritable acception du mot ; on voudrait entendre au soir son hennissement sortir d'une clairière obscure de grands sapins noirs, et, sur le dos du noble animal emporté alors de toute la vitesse de sa course, le regard s'attendrait à retrouver Diana Vernon, la jolie Rebecca, ou quelque héroïne aventureuse de George Sand. Et cependant, à cette heure, Mahmoud est vieux, vieux comme un chanteur ou un auteur de vaudevilles qui a fait son temps ; il a près de lui Rutter, un frère d'armes et de courses jeune et plein de feu. Mais il se souvient encore de la faveur et de la fortune, des lits de feuillage et des prairies qu'il a foulés; s'il a le sort des conquérants et des favoris, il en conserve au moins le noble orgueil. Et d'ailleurs Mahmoud a pour lui la liberté ! Il est nomade par instinct, il rompt au
besoin son engagement pour courir la plaine, il trépigne, il bondit à l'aspect d'une vallée; il sait quelles mains Font pansé et le pansent chaque jour encore : les caresses flatteuses, les jours de triomphe, et le picotin servi dans l'auge dorée comme au cheval de Caligula, Mahmoud, ce premier consul du Cirque, est loin de les avoir oubliés ! Mais aussi, comme vous pourrez le voir par ce récit, il se rappelle le pain noir, les marches forcées, les fatigues et les rebuts : c'est un véritable artiste qui n'a pas gagné le prix de Rome en un jour. Arrivé au soir de la vie, il écoute les bruits de la terre en philosophe : il sait la puissance de ce coursier de feu nommé la vapeur, la folie de cet autre cheval ailé qui doit parcourir les airs monté par M. Henson. Mahmoud, devant ces choses et d'autres plus tristes encore, s'est résolu à publier ses mémoires; ceci n'en est qu'un épisode, un fragment, mais c'est une des pages les plus curieuses de sa vie ; il eût pu en enrichir les Scènes de la vie des animaux, mais il n'est point ami du fantastique, il n'invente pas, il dit sa lutte, ses malheurs, et demande grâce à ses anciens amis dans cet exorde. Les acteurs de cette partie de son roman se résument dans quatre héros : une écuyère, Mahmoud, un marchand de coco et un griffon. Maintenant, Mahmoud, saluez, faites la courbette à votre auditoire, et placez-vous entre les piliers pour que chacun vous regarde!