‹ Aventurières et courtisanesChapitre 6 sur 42 · LA TIRELIRE · texte numérisé non relu

LA TIRELIRE

Par une de ces matinées parisiennes, où le mois de mai fait ressentir ses approches au sein même des rues les plus tristes de la capitale, une jeune fille de quinze ans se pencha à la fenêtre d'une maison dont la façade était alors envahie par les lames tranchantes d'un beau soleil, éclairant çà et là une foule de ces mille petits détails qui ne dénotent que trop l'absence du bien-être et de la fortune.

Ici, par exemple, c'était un pot de fleurs ébréché contenant une plante étiolée, maladive, de ces plantes misérables qui résistent obstinément aux larmes fécondantes de l'arrosoir. Plus loin, un linge grossier dansant sur sa corde, et duquel on n'eût su dire si c'était une nappe ou un rideau ; là-bas, une cage recouverte d'une mauvaise toile et renfermant un serin déplumé réchauffant alors son corps frileux au soleil; des pignons à moitié pourris, mais où les nids d'hirondelles témoignaient déjà du joyeux retour du printemps; des murs bizarres, crevassés, sur le plâtre desquels la pluie avait déteint en longues rigoles; des appuis de bois à chaque fenêtre, et deux boutiques borgnes Manquant la porte d'entrée, sous laquelle un savetier avait trouvé moyen de se bâtir une échoppe.

La maison était située au fond du quartier du Temple ; elle avait sept étages ; mais la rampe de l'escalier finissait au cinquième, ni plus ni moins que l'échafaudage d'un drame classique ; pour le reste il y avait une corde et des marches à défier le pied d'un huissier.

Il était sept heures, et la portière, d'après l'usage immémorial de cette classe augaste, écoutait la lecture du seul journal que reçût le seul locataire de la maison qui sût lire ; cette lecture lui était faite par son mari, vénérable tailleur en bonnet de soie noire, ayant sur ses genoux les parements d'un habit de garde national à recoudre pour le monsieur du premier.

L'air était charmant, agité de ces doux frissons du mois de mai qui font rêver les poètes et les jeunes filles : celle dont je vous parle conservait cependant alors je ne sais quelle attitude mélancolique ; on eût dit vraiment qu'elle disait adieu à la plate-bande encaissée à sa fenêtre, plate-bande modeste de marguerites et de tulipes, que le soleil émaillait alors de tous les feux du prisme, et que la blonde enfant regardait avec de grosses larmes sur les joues.

Rien qu'à la voir ainsi appuyée tristement à l'angle de cette cage aérienne, un peintre de Hollande comme Metzu se fût arrêté ravi ; il eût pris vite son crayon, tant il y avait de charme et de douceur dans cette tête, tant ses cheveux retombaient en grappes onduleuses sur ce col souple, élancé ; seulement l'artiste eût été en peine de s'expliquer à lui-même le sujet de

cette douleur, et se fût demandé, comme vous ou moi, quelle pensée pouvait alors obscurcir ces yeux d'un bleu si limpide.

Évidemment, c'était là une fille de la blonde Allemagne ; elle avait la taille mince et svelte des femmes de Nuremberg. — Que pouvait-elle regretter avec ses dix-huit ans et sa fraîche jeunesse ? — Elle seule le savait; mais à coup sûr elle n'avait pas d'autre confidente que sa pensée.

Elle disparut bientôt de la fenêtre, non sans avoir jeté un dernier regard aux maisons environnantes, non sans avoir arraché d'un air chagrin quelques fleurs de son jardin suspendu; ces fleurs, la jeune fille les lia d'un petit ruban, et s'en forma complaisamment à elle-même- un bouquet qu'elle emporta.

La petite chambre où elle rentrait était un miracle de simplicité et de goût; je ne vous le décrirai pas, attendu que mon ami Eugène Sue vous a donné Rigolette, mais je me contenterai de vous faire observer que celle-ci n'avait pour toute psyché qu'un morceau de miroir où notre belle enfant se mit en devoir de commencer alors sa toilette.

Car c'était, voyez-vous, d'une toilette quil s'agissait ! Ce jour-là, c'était dimanche. Et cependant la jolie locataire de cette mansarde ne s'habillait ni pour une partie d'ânes à Montmorency, ni pour une promenade à l'Ile-d' Amour ; son costume seul eût attiré bien vite votre attention.

C'était une amazone des plus modestes, se composant

d'une longue robe d'indienne fond gris, sans corset, d'un grand chapeau de paille et d'un voile vert; seulement la blancheur des manchettes et du col de chemise réjouissait l'œil rien qu'à les voir : les manchettes étaient fermées par deux simples boutons de nacre, la chemisette par un joli petit foulard rouge. L'écuyère ouvrit le tiroir de sa commode, et en tira deux cravaches...

Ces deux cravaches rappelaient à la jeune fille deux souvenirs bien distincts : l'une était un cadeau, l'autre un hideux instrument de punition...

La première se terminait par une mèche soyeuse et fine, — c'était un prix gagné au manège; — l'autre s'était usée, éraillée entre les mains du premier maître qu'avait rencontré la pauvre enfant; cette cravache avait fustigé son cheval, ses bras à elle, ses épaules... Cela ressemblait au fouet d'un gérant d'habitation dans les colonies, et la jeune fille pâlit en la maniant.

— Enfin ! s'écria-t-elle en brisant la cravache sur son genou, enfin ! je serai donc libre !

Et elle jeta alors par la fenêtre les morceaux de la cravache. Dans cet élan mutin de satisfaction, il y avait sur son front tout l'orgueil d'une victoire !

— Je vais donc quitter Paris, reprit-elle, Paris que j'aimais, que je déteste maintenant ! Je vais m'enfuir seule, seule au monde avec Mahmoud! Londres, m'at-on dit, possède un cirque d'été comme il n'en existe pas à Paris: ce cirque a des sauteurs bariolés, des pièces à décors, et des évolutions militaires comme le

nôtre. Mais le nôtre n'existe pas encore l'été ; et d'ailleurs, quand il existerait, on m'y engagerait à grand'peine. Partons donc pour Londres, que je ne connais encore que par les journaux; partons, je reviendrai riche !

Et l'écuyère frappa joyeusement ses petites mains l'une contre l'autre; elle détacha du mur sans papier de sa chambrette une lithographie coloriée qui représentait Paul du Cirque Olympique courant la poste royale sur six chevaux.

— Je leur montrerai cela, murmura-t-elle, et ils verront s'il y a des sujets en France !

Un panier auprès d'un parapluie vert, enveloppé de sa serge, figurait dans un coin de la mansarde ; sur la cheminée, il y avait aussi une petite tirelire.

— Ainsi tout est prêt, soupira-t-elle de l'air résolu d'une grisette qui voudrait s'asphyxier avec un réchaud ; tout est prêt, si ce n'est que j'ignore encore avec quel argent je vais faire ma route. C'est que nous sommes deux, Mahmoud et moi, continua-t-elle d'un air abattu; et, Mahmoud et moi, nous ne mangeons pas à la même table ! N'importe, voyons ce que contient la tirelire... C'est le fruit de mes économies de sept mois !

En ce moment il y eut un bruit de sabots à la porte de la chambre, et une voix tremblante se fit jour par la serrure.

— C'est moi; mam'selle, c'est Nicolas !

— Nicolas ! reprit la jeune fille en laissant tomber

d'étonné ment sa tirelire sur le parquet. Et elle courut ouvrir à un jeune garçon de seize ans, de figure avenante, qui ôta sa casquette devant elle dès qu'il entra.

Page 1