CE QUE C'EST QUE LA VOCATION
La tirelire avait reçu un tel choc qu'elle se brisa en mille morceaux ; la monnaie en courut sur le parquet lustré de la chambrette. . .
— Quoi ! c'est vous, Nicolas ! Vous avez donc découvert le lieu de ma nouvelle retraite? demanda la jeune fille avec le sentiment d'une joie mal déguisée.
— Ma fine ! mam'selle, ce n'est pas sans peine, répondit Nicolas après avoir aidé l'écuyère à ramasser les pièces échappées de la tirelire. Mais voilà le fait : mon père m'a donné hier ma danse, et je ne me sens plus le moindre goût pour le coco!
— Comment cela ?
— C'est une boisson trop difficile à placer par le temps qui court. J'ai beau m'exténuer à passer ma fontaine au blanc et à la rendre aussi luisante qu'un soleil ; j'ai beau me placer aux environs du pont Neuf dès que la chaleur commence, ah! bien oui! il y a maintenant des cabarets et des tavernes à si bon compte que nous ne pouvons plus piper per-
sonne Et puis nous sortons d'un hiver, oh ! mais
d'un hivercomme jamais je n'en ai vu !...
— Cependant, Tan dernier, tu faisais quelques profits ?
— L'an dernier, c'est vrai ; mais je n'étais pas, mam'selle, dans le quartier du Cirque Olympique ; c'est le Cirque et vous qui m'avez perdu, voilà !
— Que veux-tu dire ?
— Qu'avant de vous avoir vue monter à cheval, je vendais mon coco comme feu mon oncle le père Flippardin, dont tous ses rivaux enviaient le robinet ; mais depuis que le malheur m'a conduit sous votre diable de cirque en toiles1, et que vous m'avez admis à l'honneur insigne de cirer vos brodequins... tout a été dit pour moi ; j'ai abjuré mon état, je me suis senti au cœur un je ne sais quoi qui me dit que j'irai loin...
— Tu ne veux plus être marchand de coco, mon pauvre Nicolas ?
— Ne m'en parlez pas, mam'selle, j'ai le coco en horreur ! A telles enseignes, tenez, que j'ai commis, je le sens, une action dont vous m'allez peut-être blâmer, mais dont vous ne me battrez pas, vous du moins, comme l'a fait mon père. J'ai quitté, l'autre soir, ma fontaine auprès du théâtre, et l'ai confiée à cette vieille pleureuse de mère Guichardin, la marchande de croquets, pour vous aller voir sauter la barrière... Jugez de ma douleur ! à mon retour il n'y avait plus de mère
1 Le Cirque n'était pas alors au boulevard du Temple.
Guichardin ni de fontaine de coco ! Alors... que voulez-vous? la tête m'a parti, je me suis promené toute la nuit, au risque de me faire ramasser par la patrouille, mais j'avais trop peur de mon père, et je n'osais retourner à la maison...
— Et le lendemain?
— Eh bien ! le lendemain, j'ai su de la marchande de croquets qu'un grand gaillard en blouse, se disant mon oncle, et que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam, avait lestement chargé ma fontaine sur son dos en disant : Je vais rejoindre Nicolas ! Ah bien oui 1 il sera allé rejoindre à la banlieue quelque bonne mouche de sa connaissance!
— Pauvre Nicolas !
— Oui, pauvre Nicolas, mam'selle ; car, voyez-vous, mon père ne m'a pas épargné... Encore s'il m'eût frappé avec la jolie petite cravache que vous tenez là ! Mais c'est avec un énorme bâton qu'il appelle Marie- Jeanne... Il ma fermé sa porte au nez après cette correction, et me voilà sur le pavé avec vingt-cinq sous.
— Et que vas-tu faire ? reprit la jeune fille.
— Vous me le demandez, mam'selle, c'est bien, c'est très-bien, ce que vous venez de faire là ; ça me met du baume aux lèvres et au cœur. Eh bien, mam'selle, je viens m'engager...
— Tu veux être soldat ?
— C'est-à-dire, mam'selle, je veux être écuyer, votre écuyer, à vous... reprit Nicolas avec effort, et comme si cet aveu lui eût coûté. D'abord je vais vous
dire... il faut que vous sachiez... mam'selle ! votre Nicolas panse les chevaux depuis un mois...
— Tu sais panser un cheval ?
— Certainement, je me suis fait apprendre ce métier-là... mais bien en cachette... C'était le cocher de lord S... qui m'a appris ! Dame! les premiers jours ça m'a coûté bien des verres de coco, et mieux que cela, des petits verres de cassis; mais je cirais vos brodequins, et l'argent que vous me donniez a passé là...
— Ainsi te voilà garçon d'écurie !
— Palefrenier... mam'selle... reprit. Nicolas en se redressant; et, tenez, ajouta-t-il en ouvrant une petite boîte de cuir suspendue en forme de baudrier à sa blouse par une ficelle, j'ai là mes brosses et mes flanelles, jugez î
Et le nouvel adepte fit voir à l'écuyère son bagage de groom; il n'en avait pas pourtant la tenue, car il ne possédait en tout qu'un vieux pantalon jadis vert, une blouse de toile de lin jaune écru, et une casquette sous laquelle tombaient deux mèches de cheveux en tire-bouchons.
Elle le contempla quelques secondes comme un maître contemple son disciple ; puis lui frappant gaiement sur l'épaule :
— Tu savais donc que je voulais partir ? lui demanda-t-elle.
— Est-ce que nous ne savons pas tout, nous qui vendons parfois du cirage en contrebande aux palefreniers du Cirque ? Dès que j'ai appris que vous vouliez
faire un coup de tête, mam'selle, je me suis dit : Nicolas, voilà ton quart d'heure ! Et me voilà prêt à brosser, étriller, et nourrir Mahmoud ! Quand je dis nourrir, c'est vous que cela va regarder, car avec mes vingt-cinq sous...
— Nous avons quatre-vingts francs ! reprit l'écuyère en sautant de joie, quatre-vingt-un francs cinq sous ! Faisons bourse commune et partons pour l'Angleterre !
— Pour l'Angleterre, mam'selle ! l'Angleterre, le pays des grooms, l'Angleterre, où il y a de si beaux chevaux ?
— Oui, pour l'Angleterre, Nicolas; c'est fini, le sort en est jeté, tu es mon page ! Va seller Mahmoud, et laver les pattes de Lili !
— A vos ordres, mam'selle, reprit Nicolas en descendant quatre à quatre les escaliers. Trois quarts d'heure après, ils étaient sur le chemin de Boulognesur-Mer.