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LA CARAVANE

Nos quatre voyageurs, Caroline, Nicolas, Mahmoud et Lili partaient tous quatre sans regrets ; le ciel était, pur, la brise agitait le voile vert de la jeune fille.

C'est une belle chose d'avoir quinze ans ; mais c'est aussi un charmant spectacle que des champs dorés par le soleil fet des nuages d'un éclat joyeux, surtout

quand on a vécu de la vie resserrée d'un théâtre, et que l'on connaît à peine les douceurs printanières d'une belle journée de mai.

Aussi l'écuyère, qui n'avait jamais monté Mahmoud que dans la rotonde du Cirque, commença-t-elle à respirer plus librement devant ce large espace; on eût dit une biche légère de Windsor essayant pour la première fois son joli pied sur les pelouses. Elle était heureuse, et, comme le bonheur se traduit par le chant chez certaines natures, elle se mit bien vite à fredonner un air de romance, que Nicolas écoutait comme un dilettante eût écouté la Sontag.

Ceux qui croient que, pour être heureux, il faut rêver, auraient compris seuls le bonheur de la jeune artiste : la veille encore, elle avait fait pleurer Gatayes en lui racontant ses châteaux en Espagne, le cirque d'Astley, dirigé alors par Ducrow, les prodiges qu'elle comptait faire exécuter à Mahmoud, les costumes ruisselants de paillettes et d'or qui ne pouvaient pas manquer à sa gloire future ; car avec quatre-vingts francs devant soi, un artiste se croit le maître delà création! Les moindres excursions à l'étranger ont d'ailleurs un grand attrait ; il semble que chaque émigrant doive revenir avec les tonnes d'or enfouies par Toussaint Louverture au Morne-Rouge. La jeune élève de Baucher se voyait déjà l'objet de l'admiration de John Bull; elle s'attendait à trouver dans le cirque de Ducrow quelque chose de supérieur àFranconi. Pour Nicolas, il rêvait déjà la livrée de groom, et plus tard

l'uniforme de général que portent (on n'a jamais su pourquoi) presque tous les écuyers du Cirque. L'Angleterre lui semblait avec raison le pays des lords, des cochers et des nègres de bonne maison. Les hommes et les bêtes se font valoir réciproquement chez nos voisins d'Albion, pensait Nicolas, et j'y ferai mon chemin !

En attendant, l'éx-petit marchand de coco arpentait à pied le chemin de Boulogne. L'écuyère et lui ne mangeaient durant la route qu'après Mahmoud; il était aussi bien servi que le consul à quatre pattes de Caligula. La moitié de la journée, Caroline montait Mahmoud; le reste du temps, elle cheminait à pied, le conduisant par la bride. Son bagage, vous le savez, se composait d'un panier et d'un parapluie; elle faisait m dix lieues par jour. Aux approches d'une ville, l'écuyère remontait en selle pour y faire son entrée; le matin elle lavait les pieds de Mahmoud et lui frottait les jarrets avec l'eau-de-vie du cabaretier. La route était longue, et, bien que Mahmoud fût jeune, il n'était pas à l'abri d'un caillou dans son sabot. Un jour qu'ils avaient marché par des chemins remplis d'aspérités et de sable, l'écuyère aperçut à ce sabot une légère fissure. Elle qui pansait Mahmoud trois fois par jour, elle s'alarma et demanda à Nicolas s'il n'y avait pas de bouse de vache. L'aubergiste répondit qu'il allait en aller quérir à un quart de lieue de l'endroit. Comme il hésitait, Caroline détacha une petite chaîne d'or qu'elle portait au cou et la lui mit dans la main.

— Courez donc î courez, lui dit-elle impatiemment, et comme une sœur eût pu faire pour son frère blessé.

Le chien Lili était Tarai intime de Mahmoud; mais par suite de cette amitié, le chien Lili n'avait que trois pattes, la quatrième ayant été écrasée la nuit dans Técurie même de Mahmoud.

La jeune fille voyageait sans passe-port. Je ne sais quel maire pensa devoir l'arrêter : Nicolas et elle lui faisaient l'effet de bohémiens. Il se trouva dans la ville un indigène qui avait vu Franconi; il parla au maire et ne se vit pas heureusement forcé de donner caution.

Gomme on peut le penser, les repas étaient d'une frugalité exemplaire, le panier rempli de provisions ne tarda pas à s'épuiser. Quelques lieues avant Boulogne, la nuit et l'orage surprirent la caravane. Nicolas, qu était posté à l'avant-garde de Mahmoud, vint prévenir sa maîtresse qu'il avait vu des voleurs. L'écuyère, se fiant à sa seule force, enleva Nicolas et le mit en travers sur son cheval. Lili sommeillait dans le panier, et, de cette façon, toutes les précautions se trouvaient prises pour sauver l'armée- Heureusement Nicolas se convainquit bientôt de son erreur : c'étaient des braconniers couchés à l'affût près d'une remise qui avaient causé cette panique.

Arrivés à Boulogne après une marche de six jours, Nicolas et Técuyère firent leurs comptes : il ne restait plus que les vingt-cinq sols de Nicolas.

— Voilà ce que c'est que la prodigalité, mam'selle, murmura l'enfant de Paris, vous avez voulu me faire

dîner aussi bien que vous! Ces chiens d'aubergistes nous ont-ils écorchés, bon Dieu ! Les uns pensaient que vous étiez une demoiselle déguisée ; d'autres, que vous étiez une diseuse de bonne aventure. Et maintenant nous voilà tous quatre en plan ! Si vous me vendiez, mam'selle, avec Lili ! c'est une idée !

La jeune 011e sourit; il lui restait une bague qu'elle monnaya de son mieux, mais il fallait payer le transport des voyageurs sur le paquebot qui faisait la traversée.

Le cœur de Nicolas était large, si sa bourse était petite. II s'aboucha avec quelques grooms et domestiques de bonne maison, et leur emprunta quelques écus. Tout compte fait, deux places se trouvaient payées avec ces frêles ressources, celles de Nicolas et de Fécuyère ; mais pour enlever Mahmoud avec des cordes, pour le mettre dans un box, le soigner et le transporter à Londres avec tous les égards dus à son rang, on demandait un double paound. Nicolas fut effrayé. Sur ces entrefaites il rencontra à la promenade une vieille dame anglaise. La dame prenait le frais auprès du Salon des bains : mais dès qu'elle aperçut Lili à la suite de Nicolas, elle s'attendrit comme le sauvage à la vue de l'arbre d'Otaïti.

— C'est lui!... c'est-à-dire.., ce serait lui, dit l'Anglaise en poussant un long soupir.

— Qui ? demanda Nicolas.

— Saturne, mon chien, Saturne, mon bibi... il au-

rait cet âge et cette tournure, si le britzka de cet affreux lord V... ne l'avait pas écrasé inhumainement !

Et la dame considérait Lili avec un regard d'envie Nicolas était seul alors avec l'innocent animal ;

il venait de lui faire prendre un bain de mer.

— Pauvre ami... continua la vieille dame; je crois, Dieu me pardonne, qu'il est courtisan, et qu'il boite pour ressembler davantage à mon Saturne ! Saturne, en effet, boitait depuis un accident survenu à Portman- Square à ma voiture... Mon mari s'était assis sur lui en voulant céder sa place à M. Cobbett, mon cousin.

Nicolas, de son côté, examinait la vieille lady avec des yeux qui semblaient lui dire : — Madame, tirez deux paound de votre bourse, et Lili vous appartient.

La dame comprit le désir de Nicolas, elle l'interrogea; le petit homme avoua tout.

— Si je me détache de Lili, reprit-il avec une larme, c'est que ses affaires ne l'appellent point à Londres, tandis que Mahmoud... Et cependant, madame, c'est une chose bien cruelle, allez, ces deux êtres-là ne faisaient qu'un avec moi !

— Je vous le garderai, dit la vieille lady, vous pouvez vous fier à ma parole.

Nicolas n'hésita plus : il vendit Lili, et, le marché conclu, il courut, les deux pièces d'or en main, porter cette bonne aubaine à sa maîtresse.

' — Mahmoud peut partir, voici de quoi payer son passage, dit-il en entrant dans la petite chambre que l'écuyère occupait dans les combles d'une maison sur le

port. Caroline pensa un instant que Nicolas s'était engagé au service de quelque lord ; mais quand elle demanda Lili, le groom futur baissa tristement les yeux.

Le récit de Nicolas pouvait seul adoucir cette grande douleur; tous deux espéraient d'ailleurs revenir bientôt et le chien se verrait enfin rendu à sa chère maîtresse ! qui sait? peut-être lui reviendrait-elle millionnaire? ou bien mariée ! Il y eut bien quelques pleurs et une oraison funèbre sur Lili; mais le paquebot commençait déjà son sifflement de cyclope, Mahmoud y fut installé et on lui banda les yeux...

C'est là un cruel instant pour un aussi noble animal que celui de cette poulie qui grince, de cette trappe qui s'ouvre, de ce bandeau qui lui cache la vue... Mahmoud, peu habitué à ces apprêts océaniques, fit d'abord le révolté ; mais l'écuyère obtint de lui qu'il serait sage. Le voilà embarqué, le voilà séparé, comme sa maîtresse et Nicolas, de l'abîme des mers par quelques planches ! Le vent était bon, et bientôt la Tour de Londres se dessina aux regards de la fugitive. Nicolas croyait rêver, il ne savait pas un mot d'anglais, il fut bien étonné à la vue de ces pavillons de toutes couleurs. Le ciel était d'un bleu pâle, le soleil semblait devenir plus rare; un matelot lui avait fait boire du vin d'Oporto, d'un gros rouge, et le vin lui semblait un vrai nectar. La bière de table (table-beer) lui avait plu par son pétillement britannique; la Tamise lui sembla plus belle que la Seine ; mais en apercevant ces maisons d'un grisde fer noirâtre, il regretta celles de Paris.

Les] douaniers de Londres lui parurent du reste aussi mal appris que ceux de France, et les habitants lui firent l'effet d'être enfumés comme leurs murs. Pour les tartelettes, il les trouva si bonnes, et le verre de petit-lait qui les accompagne lui plut tant que ce fut là tout son dîner avec Caroline ; Mahmoud en eut sa part, et le tout coûta huit deniers sterling.

L'admiration de notre Parisien fut surtout pour les chevaux de trait : il en vit d'attelés aux charrettes des brasseurs et aux voitures à charbon qui valaient en grosseur l'éléphant du Cirque. Si Nicolas regardait tout cela, en revanche on le regardait aussi. Caroline marchait à pied, Nicolas tenait Mahmoud par la bride. Ainsi jadis Aman dut conduire le cheval de Mardochée...

L'écuyère devait se rendre au cirque de Ducrow ; non qu'elle y fût attendue le moins du monde, mais seule et sans un denier sur le pavé de cette nouvelle capitale, elle croyait pouvoir demander l'hospitalité à l'un de ses princes équestres. Plusieurs gentlemen la regardaient déjà avec surprise ; il était neuf heures du soir. Les boutiques illuminées, les caricatures hardies, les piles de raisins et de fruits divers, la musique militaire des régiments revenant d'Hyde-Park, les lanternes de gaz, les voitures aux yeux flamboyants, la fumée du charbon retombant en neige noire sur son voile, tout paraissait à la jeune fille d'une étrange nouveauté; les théâtres et leurs abords, les rues et les monuments, les cochers et leur importance princière ,

tout séduisait la transfuge. La toilette des dames anglaises, la façon bizarre de frapper aux portes en annonçant, suivant le nombre de coups de marteau^ la qualité des visiteurs, cette effervescence de bruit, d'action et de commerce, tout donnait le vertige à la pauvre enfant ; elle demanda plus d'une fois en route le chemin du Cirque; mais un Anglais ne se dérange point comme un Italien, il se contente d'indiquer. De méprises en méprises, de contre-marches en contre-marches, Caroline et Nicolas se trouvèrent bientôt perdus dans Londres avec Mahmoud ; la nuit était venue, et les rayons du gaz éclairaient faiblement la marche du cheval sous une pluie battante qui commençait à tomber. Un rire goguenard accueillait Nicolas avec sa blouse, Caroline avec son parapluie et son panier... Ce fut en ce moment que Mahmoud désespéré, Mahmoud haletant eut une idée sublime... une idée digne d'un comédien de génie 11 dansa le pas de basque!...

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