MICHEL LÉYY FRÈRES, LIBRAIRE&ÉDITEURS
RCB YIVIENNE S BIS
Toas droits réservés
Au nombre des passagers que Te paquel)ot le North" Star^ parti du Havre au mois de septembre 1880» transportait à New-York, se trouvait un jeune émigrant nommé AntoineRoche.
Ce jeune homme était de taille moyenne çt d'une complexion délicate. Sa figure maigre et osseuse, ses yeux noirs et cerclés de bistre, son teint bilieux, accusaient de violentes souffrances morales et physiques. Son regard terne s^animait par instants , brillant comme un éclair qui sillonne un ôiel sombre, puis s^éieignait presque aussi vite qu'il s'était allumé. Ces changements de. physionomie étaient si rapides, qu'on les saisissait à peine.
Il était facile de voir que ce jeune homme était
• LE TROHE D'ARGEMT
condamné à Peffroyable torture d'une de ces préoccopati(H)s qni impliqoent la Intte jasqn^aax larmes, où tantôt Tespérance du trionq^he relève les forces, où tantôt les craintes de Finsuccës épuisent les plus fiers courages.
De là ces rayons de Inmiëre et ces noages qui édâiraient et assombrissaient tour à tour son Tîsage.
Les passagers du Narih^Uur s^étaie&t commonîqné l'étrange impression qu'avait produite sur eux leur compagnon de voyage. Pendant les trente-quatre jours que dura ]a traversée, Antoine n^avait pas prononcé dix paroles hors de propos, se montrant d'ailleurs, envers tout le monde, d'une politesse parfaite et qni contrastait singulièrement avec les habitudes et l'éducation des autres émigrants.
Antoine Roche avait vingt- deux ans. On lui en eût donné trente; sa mise était convenable, simple et propre.
U n^avait échappé i personne que sa place vèri* table eùi été, non dans l'entrepont, mais dans la chanh bre d'arrière, avec les passagers de première classe. Lui, ne paraissait pas se soucier de cela; il épronvait même de sérieux attendrissements a oontempier cette masse de pauvres diables, s'en allant demander au travail lointain la fortune ou même le pain quotidien. Il éprouvait à leur vue l'émotion que donne le spectacle du soldat s'aK)rôtant à livrer bataille, chacun comptant Uen revenir sain et sauf, tout en se résignant au sacrifice de sa vie.
Dans ses heures de sombres réflexions, Antoine se
LE TRONE D^AROENT 7
retirsût volontiers sur la poulaine du navire, à la racine du beaupré, et semblait y braver les coups de mer qui Tatteignaient parfois assez rudement. '
Dans les premiers temps de son séjour à bord, ses habitudes taciturnes, son obstination dans la solitude, sa réserve un peu sauvage même, avaient inspiré au capitaine et à Téquipage quelques inquiétudes ^r san compte. Un jour, le voyant debout sur la lisse du bâ^ timeat, adossé aux haubans qu'il tenait d'une main en apparence distraite, le capitaiqe s'imagina qu'we pensée de suicide poursuivait Antoine ; il lui ordonna de descendre sur le pont, en lui signalant le dal^ger auquel l'exposait un coup de roulis un peu dur du na« vire.
— Soyçz sans crainte, lui répondit Antoine en excel^ lent anglais, je n*ai pas envie de me noyer ; je m'attache à ce cordage aussi fortement que je suis cramponné à la vie à laquelle je tiens plus que je ne parais, et plus que vous ne semblez le penser vous-même, capitaine.
Antoine, sur udê seconde invitation, sauta néaiamoius sur le pont, et, allant droit au capitaine :
— Croyez-vous, lui dit-il, que je ne vous aie pas entendu, avant -hier, chuchoter à l'oreille de voir« second que vous me croyiez atteint de la moopmanie du suicide ? Je suis enchanté de trouver roecasion de vous rassurer sur ce poipt. Que ce ne soit donc pas là une préoccupation qui ajoute aux soucis déjà bien assez grands de votre commandement. J'ai bien tr^p de choses à faire dans ce monde, capitaine, avant de mourir,
8 LE TROHE D'ARGETTT
pour songer à abréger le temps d^ane Tie qne Diea fera peut-être trop coorte à mon gré. Ëtes-yoosrassnré sur moD compte, 9 présent ?
Antoine Roche, en parlant ainsi, souriait d^nn sonrire si francy qnoîqne triste ; sa ?oix était tellement ferme; sur son visage s'épanouissait une telle expression de loyaoté, qne le capitaine dn North-Stœr fut étonne et comme attendri d^entendre ces paroles sortir de la boncbe d'nn passager d'entrepont. Elles lui donnèrent une haute idte d^Antoine, à qui il tendit la main en disant:
— Voulez-Tous venir dtner à ma table, cette aprèsmidi?
— Certainement, capitame, répondit Antoine sur on ton et avec une aisance qui montraient qu^une pareille invitation pouvait lui être adressée^ Toutefois, repritil, je n^accepte qu^à une condition.
— Laquelle? demanda le capitaine.
— Cest que, pour ne point être marqué au doigt parmi tous ces braves gens dont je suis l'égal ici, vous invite* rez un des passagers de Ventrepont à dîner avec nous.
— J'y consens. Avez-vous un choix à faire?
— Non, pas précisément. Prenons auhasard... Tenez, ce vieillard qui est là, appuyé mélancoliquement contre le mât de misaine, avec cette jeune fille qu^on dirait être une création de quelque grand poète de PAllemagne. Ce sera deux au lieu d'un.
— Va pour le vieillard et pour la jeune fille* — ^Elle ne déparerait pas, vous en conviendrez, la table d'un roi.
— Pourquoi plutôt la table d'un roi que celle du capitaine du North'Siar f demanda T Américain avec un accent plein de iierlé démocratique qui déconcerta un peu son interlocuteur.
— J'ai dit un roi, reprit Antoine, parce que nous étions sur le chemin de la poésie; elle a ses hyperboles qui faussent quelquefois les intentions. Ne dit^ on pas également, et pourquoi ? c Heureux con^me un roi t » On pourrait aussi bien dire : c Heureux comme un citoyen libre des Etats-Unis !» Je le reconnais, capitaine.
Le fier démocrate parut assez satisfait de ce changement de langage de son jeune hâte. Cette petite ^cène donna à réfléchir à Antoine sur les ménagements qu'il lui faudrait prendre à Tendroit des fibres démocratiques de ses futurs concitovens.
Revenant à Tobjet de leur conversation, le capitaine dit à Antoine :
— Si c'est le hasard qui nous sert, en nous envoyant ces deux passagers à dtner, il nous sert bien. Vous tenez alors^ à ce que je fasse cette invitation?
— Oui, et uniquement pour le motif que je vous ai dit.
— Sans arrière-pensée ? fit le capitaine en souriant.
— Sur mon honneur, monsieur, je n'ai d'autre motif» pour insister, que celui que je vous ai dit.
Le capitaine s'approcha de ses deux passagers, et leur fit l'invitation en un mauvais tudesque que sa profession de transporteur d'émigrants lui avait ino-»
10 LB TROHTB D'ARGBIIT
cnlé. Le rieil Allemand sàhat très poliment et remercia par nn refus, pendant qne la jeone fille tenait a^ tachés sor Ini deax grands yenx bleus étonnés de cette réponse. Antoine s^avança à son tour, craignant que son compagnon de voyage n'eât pas bien compris, et loi réitéra Pinvitation da capitaine, en loi expliquant le ponrqooi de cette politesse exceptionselle. Antoine s^était exprimé en langne allemande aussi correcte* ment qu'il s'était, un instant auparavant^ adressé en anglais au capitaine.
^ — J'accepte, répondit le vieil émigrant.
Antoine surprit un éclair de joie dans le regard de la jeune fille de qui le visage s'imprégna d'une légère rougeur; puis son regard se porta tour-à-iour siyr Antoine et sur son père, comme si elle eût cherché à sur* prendre une pensée ou une émotion dans les yeux de ce dernier. Le vieil allemand demeura impassftie, salua de nouveau et descendit dans Tentreponf .
Cette jeune fille étant destinée à jouer un rdl^ important dans la suite de ce récit, je dois la présenter^ dès k présent, à mes lecteurs.
Rosa avait quinze ans ; elle était grande, mince, pâle, langoureuse de la tête aux pieds, une vraie plante poé-' tique de TAllemagne. Ses yeux bleus, comme je Tai dit tout à rheure^ étaient ombragés de cils très blonds, comme ses cheveux, qu'elle portait en petits bandeaux serrés et à cheval sur l'oreille.
Sa mise ne ressemblait pas à celle des autres allemandes qui se trouvaient à bord. Quoique d'étoffe de bine ordinaire» sa jupe était propre et bien taillée;
LE TRONE D'ARGENT il
l'inévitable ipmicer dn èorsage, en drap bniïi, avait nue certaine coquetterie à laqnelle aidait beaucoup Vélëgance des formes de la jeune fille. Rosa ne quittait pas le bras du vieillard qui était son père.
Hermann (ainsi il se nommait) avait la meilleure et la plus vénérable figure qu'on puisse rencontrer. De grands cheveux blancs lui tombaient des tempes et de l'occiput, sur les épaules^; quant à son crâne, il était complètement chauve; de larges joues lui faisaient, comme on dit, un double menton ; de petits yeux fin» et intelligents pétillaient sous ses sourcils très accentués. Il commandait la sympathie malgré une encolure bonasse et un peu vulgaire. La pipe de porcelaine peinte da père Hermann ne quittait pas plus ses lèvres que sa fille son bras.
Ces deux personnages faisaient contraste avec le reste des passagers. Gomme Antoine, ils vivaient à Técart, le plus souvent adossés au mât oà ils étaient encore tout à l'heure, contemplant l'imposant et monotone spectacle de Phorizon sans issue et du ciel sans fin, en pleine mer.
Antoine les avait remarqués dès le jour du départ, et peut-être s'était-il aperçu qu'il avait été lui aussi l'objet de Pattention de ces deux passagers. Ils n'avaient échangé cependant aucune parole avant la scène que je viens de raconter, et qui eut lieu vers levdixième jour de la traversée. Malgré le rapprochement que semblait devoir établir entre eux le dîner improvisé à la table du capitaroe, ils se tinrent sur la même réserve jusqu'à Parrivée du NorihrSiar à New- York, chacun
il LE TRONE D'ARGEMT
dans son rMe. On eût dit qn^ils redovitaient, à un degré égal, de voir naître nne.intimité qui les eût forcés ou à des confidences on à des mensonges.
Le jour da débarquement, qui ent lien le 15 octobre 1850, ils se saluèrent d'abord sur le pont, avant de descendre à terre.
Hermann fit ensuite nn pas en avant, et tendit à Antoine nne main qne celui-ci pressa avec sympathie. Antoine regarda alors Rosa dont les yenx roulaient deux grosses larmes comprimées. II prit les deux mains de la jeune fille et, les portant respectueusement à ses lèvres :
— Puissiez-vous, mademoiselle, lui dit-il avec émotion, rencontrer sur cette terre où nous abordons, la moitié du bonheur que je vous souhaite, et vous aurez un sort à faire envie à toutes les femmes ! Allons, monsieur Hermann, continua- t-il en s'adressantau vieil Aile* mand, le même vent nous a conduits tous trois ici, nous nous séparons pourtant à cette heure pour ne plus nous revoir peut-être. Nous allons courir des chances diverses sans doute. Que le ciel vous soit favorable et qne Dieu vous protège! '
— Et vous pareillement, monsieur, répliqua Hermann en pressant de nouveau la main d'Antoine que Rosa salua.
Secrètement, Antoine, qui ne se croyait pas en droit de questionner le vieillard nide lui ouvrir tons les désirs de son cœur^ s'attendait bien un peu à ce que, au lieu d'accepter un adieu sans retour^ il lui eût dit «( au revoir. » 11 éprouva comme du dépit contre Hermann,
et en toat cas un vif serrement de cœar, en voyant partir cette jeune fille dont Timage avait été la consolation poétique de ses rêves.
— C'eût été, pensa-t-ilen regardant Rosa s'éloigner, nn appui de plus pour moi dans Taccomplissement de mon œuvre ! Elle me fuit... n'y pensons plus !...
Au moment où Antoine se disait ces paroles, Rosa tourna la tête, avant de doubler l'angle d'une rue. Antoine éprouva un battement de cœur, car il lui avait semblé lire de loin, sur les lèvres de la jeune filUe, un mot articulé à peine, et qui contenait tout un poème de promesses et d'espérances. 11 fut sur le point de â'élancer sur ses pas ; mais en môme temps Hermann s'était arrêté pour lui envoyer, en se découvrant la tête, un de ces saints froids et cérémonieux, auxquels on répond en ôtant bien bas son chapeau.
Le père et la fille disparurent. Le rêve d'Antoine s'était évanoui. 11 essuya une larme, ramassa son léger bagage et se fit conduire noo pas dans un des hôtels infimes où ses compagnons de voyage étaient entraînés par d'avides spéculateurs, mais à un boarding-house (ou pension bourgeoise), qui lui avait été recommandé.
En voyant que Rosa et Hermann s'étaient également séparés, comme il s'y attendait d'ailleurs, du troupeau des émigrants, Antoine avait espéré que le hasard, le plus habile conspirateur de ce monde, les réunirait sous le même toit. Mais le boy qui lui servait de guide et de commissionnaire, le mit sur un chemin opposé à celui qu'avaient pris Hermann et Rosa.
Installé dans sa petite chambre, Antoine déboucla sa
lé te t%Oflt 5'1H6BRT
talise, eC da ftmd d*im grand portefeÉBle tooné de paN piers, soigneusement assemMfe et étiquetés, D lira une lettre dont la suscription portait ees mois : « Conrad BoseDwalIen, WalUstieet, New-Tofk. >
— ' Prasez-Tons^ demanda Antoine à son hôtesse, qne je tronre M. Rosenwallen chez loi , et inonlez'-^roQs afin-' diqner, en ce cas, le cbemin ponr aller à Wall *street?
— Le général Rosenwallen. . . commença l^hôtesse.
— Pardon, interrompit Antoine, ne confondons pas; le M. Rosenwallen dont je Yons parle est ^roc^r (épicier).
'^ Cesi bien le même, reprit rhôtesse, je ne conftmds point: il n^ètait qu'épicier an moment où tous êtes parti de France, il est général depuis deux jours.
— Général ! fit Antoine.
— Oui, général de la milice, et on le reconnaît de-* main. Ah ! son élection a été rude à arracher. Une vraie bataille...
— La seule à laquelle il ait assisté et assistera proba-^ blement jamais, murmura Antoine.
— C'est possible, répondit rhi)tesse.
— C'est ce qui vous trompe, Tolly, interrompit un gros homme en veste ronde et en casquette, qui se te« nait devâfDt la cheminée, les deux jambes plantées sur la tablette de chaque côté de la pendule, le dos ren* vérité sur une chaire, et la bouche enflée d'une chique énorme. — C'était le mari de l'hôtesse. — C'est ce qui vous trompe, ma chère; le général a au contraire trop aimé les combats, au temps où il trafiquait avec POnest et faisait la chasse aux Indiens. C'est même cet amour """'on lui supposait de ta- poudre et des fusils quia raidu
tB TRONE D'ARGENT iS
son èleetiofî si difficile à enlever ; car pour ce qni est de }a popularité, personne n'en a une, ici» égale à celle du général, ni mieux méritée.
— Vous avez raison, colonel, répliqua Phôtesse en s^adressantà son mari, mais il y a si longtemps, — plus de vingt ans, ma foi, — que se sont passés ces hauts faits du général^ dans TOuest : il est donc permis de les avoir oubliés...
— Trop de gens paraissaient s'en souvenir hier, répliqua Taubergiste-colonel.
Antoine écoutait, les bras croisés, ce dialogue entre le mari et la femme qui le mettait déjà un peu au courant sur le compte de Rosenwallen.
— Eh bien, demanda-t-il, trouverai-je M. Rosenwallen à cette heure?
— Chez lui, oui ; mais à Wall-street, non. J'ai vu le général, il y a un quart-d'heure, traversant Broadway, em grand uniforme et se rendant à sa maison.
— C'est en effet l'heure de son thé, continua l'hôtesse. Le général demeure dans la troisième avenue; si vous le désirez, on va vous conduire chez lui.
— Volontiers^
— lib, cria le colonel à un jeune nègre, conduis ce gentleman chez le général.
Jib n'eut pas besoin qu'on lui expliquât de quel général il s'agissait. 11 partit en sifSotaât.
Antoine, sur les pas de Jib, parcourut la plus grande partie de Broadway pour arriver à la troisième avenue, vers le milieu de laquelle se trouvait la maison de Rosenwallen.
Cette maison était channante d'aspect. GoDdme près* que toutes les maisons des diverses avenues, elle ressemblait à un petit cottage encadré d'un jardin un peu trop symétriquement dessiné peutpëtre, mais qui, pen« dant les beaux jours d'été, devait offrir de magnifiques et bienfaisants ombrages. Quatre énormes chênes séculaires faisaient faction, sur deux rangs, à rentrée de la grille noire et basse qui gardait les marches d'un perron en marbre de la Pensylvanie. Ce perron conduisait à la porte d'entrée, laquelle était peinte en grisclair vernissé ; dans le miUeu s'arrondissait une poignée en métal blanc.
La façade de la maison dans toute la partie basse, était du même marbre que le perron ; la partie supérieure jusqu'au toit, ainsi que les persiennes, était peinte du même gris que la porte.
Au moment où Antoine se présenta, un domestique nègre achevait de fourbir la poignée de métal et une plaque toute neuve en cuivrOj^ sur laquelle avaient été fraîchement gravés ces mots : % Général Rosenwallen. »
On sait qu'en Amérique, comme en Angleterre et comme dans beaucoup de pays du Nord, le nom de chaque habitant d'une maison se lit sur sa porte.
— M. Roseuwallen est-il visible? demanda Antoine au nègre.
— Le général prend son thé avec Madame la générale et Mesdemoiselles les générales , répondit le nègre sans se déranger de son travail.
Antoine regarda ce nègre avec étonnement et curio-
siié, ne sachant pas bien s'il, parlait sérieusement ou s'il plaisantait.
Le visage de celni-ci était impassible, il n'y paraissail qu'un peu d'orgueil peut-être. Si Antoine eût été familii^risé avec les mœurs de la race noire, il ne se fût pas étonné de ce langage. Le domestique de Rosenwalleo, dans Texagératioh de toutes choses, particulière aux nègres, appliquait désormais ce titre de général, accolé au nom du riche grocer, à tout ce qui touchait et appartenait à son maître. Peut-être bien était-ce par modestie qu'il n'en décorait pas sa propre personne.
— Cen'estune raison ni pour ni contre ce que je vous demande, répliqua Antoine à Tobservationdu nègre. Remettez à M. Rosenwallen cette lettre, je vous prie ; j'attendrai qu'il me reçoive ou qu'il me fixe un rendezvous.
Antoine fut introduit dans une de ces pièces d'attente, inconnue dans nos habitations parisiennes, et que Jes Anglais appellent parloir, — sorte de terrain neutre accessible à peu près à toutes les qualités de visiteurs.
Quelques instants après, le nègre vint prévenir Antoine d'avoir à le suivre dans la salle à manger.
Autour d'une table en acajou massif, épaisse à y tailler tout un mobilier de nos appartements européens, étaient rangés H. Rosenwallen et sa famille, composée de Uadame la générale et de deux filles, dont l'aînée avait environ seize ans. Sur cette table sans nappe, était servi un demi souper, composé de vianfles froides. Une énorme bouilloire grondait perchée sur son chauffoir.
An moment où AntoiDO eslra, M. RoseniTatten m leva, allaan devant de lai etlaisecoua la n^in àramërH caine, c^est-i-dire à Parrach^ do poignet. Le groctr était en grande tenue de général. U présenta ensuite le jeone français à madame RoseDwallen et à ses filles ni" dividuellement ; pvis cette cérémonie indispensable une fois achevée:
— Vous vonlez bien prendre le thé avec nous, M. Roche? — Et, sans attendre la réponse de son h6te : — Tom) continna-t-il en s'adressant au nègre qui avait in« troduit Antoine, nn couvert.
Antoine s'assit. H s'aperçât bientôt quMl était l'objet d'un scmpnlenx examen de la part de madame Rosenwallen qui av^it tressailli en entendant prononcer sod nom. Rosenwallen Ini-méme n'avait pas été maître d'usé certaine émotion promptement dominée.
Le repas se passa assez froidement et assez ennnyensèment pour Antoine, mal à l'aise sons le regard inquisiteur de madame Rosen'wallen. Quant au général, il av»t fait rouler toute la conversation sur son grade, auquel il attachait une importance considérable, ainsi qae sur le discours qu'il se proposait d'adresser le lendemain à ses troupes.
A l'époque où Antoine Roche arriva à New-York, la secte des Pacifique»^ d'où sont sortis ces fameux et ridicules Congrès de la paix qui ont tant amusé l'Europe, triomphait en Amérique, et comptait même beaucoup d'adhérents.
Il fallait lui assurer un éclatant triomphe. H. Rosenwallen, qui avait patroné l'association naissante des
amis de la paix, avait été récompensé de soi) dévoû*» ment, et peut-être bien remboursé de ses avances, par le grade de général de la milice.
La contradiction risible entre les théories dont le groeer s'était fait Tapôtre, et Tépée qu'on Ini mettait dans les mains n'arrêta pas Teâthonsiasme de ses amis. Ces contradictions sont d'ailleurs fréquentes aux États- Unis, où Ton n'y regarde pas de si près, quand il s'agit du succès d'une doctrine, quelle qu'elle soit. Comme les élections sont le champ de bataille presque quotidien oA les partisans des systèmes se peuvent compter, il arrive que du maire aux aldermen, du gouverneur au général et aux officiers des milices, tout doit appartenir au principe triomphant. Jackson exagéra cette étrange théorie jusqu'à vouloir que les plus minimes fonctionnaires publics, y compris les balayeurs des rues, fussent des partisans avoués et dévoués de sa politique.
La proclamation de Rosenwallen, d'un général qui ne voulait point aller en guerre^ fut la régalade du repas. Antoine qui entrait dans la vie sociale des Améri<' cains par la petite porte d'un ridicule et d'une niaiserie, se demanda si le North^Star n'avait point fart fausse route et ne l'avait pas conduit ailleurs qu'aux États* Unis.
Après la lecture du discours de son mari, madame Rosenwallen se leva et lui lendit la main ; le général se contenta d'adresser un signe de tête à ses teles. Cet adieu cérémonieux étonna un peu Antoine qtii ignorait que, môme dans les plus tendres épanchements de la famille, les -poignées de mains remplacent,
M LE TBOlfE D'ARGENT
aox Etats-Unis, les affectaeoses caresses qœ nous échangeoDs daos nos relations intérieures.
Les trois femmes sortirent; mais aa moment de franchir le seoil de la porte» madame Rosenwallen fixa de nouveau sur Antoine un regard inquiet^ mêlé de curiosité et de sollicitude.
Autant Antoine avait éprouvé de sjmpathie instinctive pour madame Rosenwallen, autant il se sentit gêné et froid en tête à tête avec le général, dont les dehors n'inspiraient pas un bien vif attrait. C'était un homme de cinquante à cinquante -cinq ans, grand» mince» osseux; il avait la froideur de T Allemand entée sur le compassé d'un Américain» le tout doublé d'une niaise affectation de. dignité, conseillée par Funiforme chamarré qu'il portait en ce moment. Rosenwallen, selon l'expression du terroir» valait, général ou non, deux millions de dollars ; pour parler notre langue, sa fortune s'élevait à ce chiffre.
— Maintenant- que nous voilà seuls, Monsieur, dit Rosenwallen à Antoine, nous allons causer de nos affaires. — Mais permettez-moi» d'abord, de me débarrasser de mon uniforme, que j'ai sur le dos depuis mon lever.
— Etiez-vous de service aujourd'hui?
— Non ; mais figurez-vous que ma femme ne voulait pas croire au succès de mon élection ; aussi, pour la bien convaincre ^ de la vérité, dès que mon tailleur m'eût apporté cet habit ce matin» je l'aï passé et gardé tout le jour pour le châtiment de madame Rosenwallen. Au fond» je ne suis pas fâché de mon idée; mes épau-
lettes ont attiré un nombre considérable de personnes dans mon magasin, et j*âi fait d'excellentes affaires aujourd'hui. Dans le commerce il faut profiter de tout.
Après qu'il se fut débarrassé de son attirail militaire, Rosenwallen se renversa sans façon dans un grand fau* teuil et, selon Thabitude des Américains, allongea ses jambes le long de la muraille; puis, s'adressant au nègre :
— Tom, du feu et des cigares. — A présent, cher Monsieur, causons. Mon ami Marcus me dit dans sa lettre que vous êtes uq jeune homme bien né, d'excellente éducation, d'intelligence et d'esprit, ajoutant que \ous m'expliquerez de vive voix le but de votre voyage ici. Parlez donc, je vous écoule. — Tom, du wiskey, du brandy, du sucre et de la glace.
Acemomentoiadame Rosenwallea, qui avait reconduit ses filles dans leur appartement, était redescendue et s'était placée derrière la porte de la salle à manger, pour assister à la conversation qui allait s'engager entre son mari et le nouveau venu.
Ce n'était pas à une indiscrétion vulgaire qu'obéissait madame Rosenwallen. On saura bientôt quel intérêt la poussait, non pas à vouloir surprendre un secret, mais à entendre encore une fois la voix d'Antoine. Le nom de ce jeune homme et les premières paroles prononcées par lui avaient profondément ému son cœur.
U nom »'AftGBBT
— MoDsieiir, dit Antoaie après avcMr trinqué avec Bosenwalleo, il faut d'abord que je ?oiis remercie de ?otre accueil bienyeîllaDt.
— ^Pardon, interrompit le groeer;ie mon accnôl il n'y a rien à dire, il est toat simple, passons... Mais Je yous demanderai de bien Tonloir m'appeter : générai , on, mon cher gënéraU ce qni me sera très agréable; c'est notre habitude ici, qnand nous ayons des titres, d'y tenir m peu....
"^ Soit, général!
Antoine rapprocha cette faiblesse du jprocer, de la fierté dn capitaine du Narth-Star quand il avait para, à propos de Rosa Hermann, mettre un roi au-dessus d'un libre citoyen des États-Unis; et il en conclut qu'il y avait une étude spéciale à faire de cette société, mélangée de vanité aristocratique et d'orgueil démocratique.
— Passons donc, reprit-il sur l'accueil ; je savais, par les livres, que rhospitalité était cjiarmante en ce pays, je l'apprends aujourd'hui à mes dépens. Vous êtes donc disposé, général, à excuser même les indiscrétions du recommandé de M. Marcus, et à bien vouloir
accepter tout ce que riodulgence de cet ami lui a dicté sur mon compte?
— C'est entendu.
— Grand merci ; mais jusqu'à nouvel ordre, le seul service que je réclamerai de vous sera de me faire une réponse nette, franche, loyale, à une question que je tais vous poser.
— Voyons cette question.
— Pensez-vous qu'un homme de mon âge, ayant à peu près la moitié des qualités et des mérites que M. Marcus m'attribue dans sa lettre, puisse sûrement et promptement faire fortune en ce pays? J'entends une grande fortune et je me hâte d'ajouter : par des moyens hOBuêtes, avouables, irréprochables, scrupuleusement délicats? Répondez, général.
— Vous m'embarrassez.
— En quoi donc? sur le but ou sur les moyens? Vous êtes riche, et....
— Je vaux deux millions de dollars, interrompît vivement Rosenwallen.
— Oh! vous valez plus que cela....
— Pas un cent de plus, je vous assure.
— Nous ne nous entendons pas sur les mots. Je ne suppute point votre fortune, et je dis que vous valez plus de deux millions de dollars, parce que je ne juge pas un homme au poids de son coffre-fort.
Rosenwallen jnclina la tête en laissant échapper majestueusement une bouffée de fumée.
~ J'attends la réponse à ma question, reprit Antoine.
H LE TAONR D'ARGENT
— La preuve, fit RosenwalleD, qa'il est possible de réaliser une grande fortune en ce pays, c'est que j'y sois parvenu. Après cela, tout dépend du terme que Ton met à son ambition, et du temps que Ton veut prendre* Etes-vous donc bien pressé ?
— Je suis très-pressé et très-ambitieux ; non pas pour les joies et Torgueil de la richesse ; car si Dieu me fait la grâce d*y réussir» cette fortune ne restera pas entre mes mains.
— Bah ! s'écria le général avec un étonnement superbe.
— • Vous voyez, continua Antoine, que je sois bien près d*ôtre désintéressé, et c'est à cause de cela préci* sèment que je me montre si scrupuleux à rendroit des moyens. Mais pardon, général, je parle à un honime qui a fait une magnifique fortune....
*- Magnifique, en effet, quoique je sois débarqué ici en moins bel équipage encore que le vôtre, mon cher Monsieur; avec de gros souliers troués aux pieds, une veste de laine percée aux coudes et mal raccommodée aux manches, une casquette de loutre sur la tête et n*ayantpas la centième partie de Tinstruction que vous avez. Mon bagage était bien mince, comme vous voyez! Cela ne m*a pas empêché d'arriver au but, de me bien marier.... une fois "que j'ai eu les poches un peu sonnantes, de devenir d'abord membre de la municipalité de New -York, puis d'être envoyé à la législature de rÊtat, d'avoir été élu sénateur au Congrès, et finalement général de la milice !
Ces paroles étaient dites avec une si orgueilleuse
complaisance qn^ Antoine Roche ne put se défendre de sourire.
— Et Ton ne trouverait pas, continua Rosenwallen avec enthousiasme, que c'est un admirable pays que celui où moi, qui étais un pauvre diable de colporteur à Hesse, je puis devenir vibe-président de la République, sans que nul ne sMnquiëte de ma naissance, de ma famille, de mon entourage, de mes antécédents ; me jugeant ce que je suis au moment où je me présente au suffrage de mes concitoyens! Tout est possible, cher Monsieur, tout est possible en un pareil pays!...
— Même de devenir général....
— Même de devenir général ! répéta Rosenwallen, qui était soûl de son éloquence. Comment, doutez-vous de pouvoir réussir? Mais quel chiffre de fortune ambitionnez-vous donc?
— Nous sommes un peu loin de notre point de départ, reprit froidement Antoine. La brillante ellipse que vous avez parcourue vous fait honneur et parle en faveur de ce pays, c'est incontestable; mais il ne faut jamais baser ses calculs et ses espérances sur des exceptions, et vous pouvez en être une.
— C'est possible, murmura Rosenwallen avec une outrecuidance risible:
— Restons dans la généralité, continua Antoine; c'est le point où j'entends vous poser de nouveau ma question , poins sur le fait d'acquérir la fortune que sur celui de savoir si ce pays offre réellement assez de ressources à l'intelligence, à l'activité, au bon vouloir, à la probité, pour faire, je vous le ré-
n LB TBONB D'ARGENT
pète^ cette fortune rafHdememeDt et boiuièteflieat ; faoAnétement jusqu'au scrupule.
RosenwalleQ parut comme embarrassé devant riosistaace d'Autoine à reTeuir sur ce thème infleûbte, qw sa Toix acceotuait avec une fermeté qui imposait.
-^ Je ne sais pas eu vérité» dit tout à coup le gêné* laly où vous voulez en venir.
— Mes paroles sont pourtant bien elaires, reprit ksr toine; mais s'il faut aller plus avant encore » j'ajoutmi, pour que vous compreniez mieux le sentiment qui dicte mon langage, que cette fortune, dont j'ai soif, est desr tinée à une œuvre pieuse. Plus la tâdie que j'entreprends est grande et difficile, plus je dois mettre .de soin à ce que l'argent, en traversant mes mains pour passer en d'autres mains, en sorte pur et irréprochable. Me comprenez- vous maintenant?
— Parfaitement; mais depuis vingt ans que j'habite ce pays, je n'ai pas remarqué qu'il me soit passé par les doigts un cent ou un billet de banque qui ne fût dafis les conditions d'immaculation que vous me dites.
— J'en suis convaincu et enchanté pour vous, moo cher Monsieur Rosenwallen. Ainsi donc, je reste, eo vous prenant pour un excellent point de comparaison, dans cette conviction de trouver ici toutes les chaacee et toutes les conditions de succès que je cherche?
— Parbleu 1 Mais à présent, me direz«vous à quoi vous destinez cette fortune, que vous voujez très grande pour ne la point conserver, et rapidement acquise comme s'il s'agissait pour vous de réparer promptement quelque malheur dont, certainement à votre âger
LE TRONC IVàRGENT If
VOUS ne pauvezl pas être Tanteur, encore moios porter la responsabilité.
— Au fait, général, dit Antoine en trinquant avec RoseDwatten, je dois tout vous oœi&er comme à Tarai de M. Marcus qui sait, lui, mes secrets et mes projet C'est à ses conseils que je dois d'être à New- York, aujourd'hui, assis à votre table.
— « ie vous écoute.
— Vous vous étonnez de mon impatience à faire fortnue; vcms vous étonnez surtout qu'étant si pressé, l'aie ajouté que cette foitune, qu'il me &ut constdé* rable^ n'est pas destinée à rester entre mes mains...
^«- Je m'en étonne en vérité, interrompit Rosenwalkm, par cette raison que Taisent me sembte ooe très tonne chose à garder quand on le tient.
— Cela dépend...
— De quoi? demanda naïvement le grocer.
— D*abord, des moyens qui ont servi à le gagner. Bosenwalleo leva légèrement les épaules et -avala un
plein verre de wiskey.
«— Puis, repMt Antoine, de Tasage qu'on se i^opose d'en faire.
Rosenwallen promena lentement les yeux autour -de la salle à manger, où s'étalait dans chaque coin, du plafond à la riche et fine natte qui ccmvrait le parquet, un comfort exquis et opulent. Il lui parut que ce s'était pas là un si mauvais usage à faire de Targeot, lorsqu'on en a.
Antoine devma cette muette xèponse du général.
— Oh! je le s«s bieu^ fit41, les jouissaBces que
48 LE THONE P'ARGEHJ
i'homme riche se peut donner sont \tù besoin aussi bien qu'un droit, c'est même un devoir, Monsieur; mais à la condition qu'aucune ombre n'assombrira ce riant tableau de la richesse mise ainsi en étalage» et que le cœur ne craindra pas* de se reporter en arrière.
11 se dessina un pli profond sur le front de Rosenwallen ; il choqua son verre à celui d'Antoine, en disant au jeune homme :
— Votre confidence, Monsieur, votre confidence? je l'attends poni; mieux comprendre; car vous parlez par énigmes.
— M'y voici, reprit Antoine. Mon vrai nom, n'est pas celui que je porte présentement; il appartient à ma mère. La loi de mon pays m'en a officiellement investi^ et c'est mon père lui-même qui a exigé que je le prisse.
— Et votre père se nomme?
— Il se nommait — car, hélas! il n'est plus — il se nommait Darrien...
Rosenwallen vida son verre d'un seul trait.
— Vous ne buvez pas? dit-il à Antoine.
— • Merci. Monsieur, ce wiskey me monte à la tète» et j'ai besoin de toute ma raison pour achever cette confidence que vous voulez bien perdre votre temps à écouter.
— Continuez.
•— Mon père était banquier à Nancy, riche, hono* rable, honoré. Une nuit, c'était en 1816, il fut dévalisé par son garçon de caisse dont on ne retrouva pas la
trace après avoir été, dans la même journée, volé par un adroit coquin qui lui avait présenté de fausses traites à payer. Cinq cent mille francs, tel fat le chiffre auquel s'éleva ce double vol.
— C'est énorme pour un homme dans les affaires, murmura Rosenwallen.
— Les conséquences du malheur qui frappa mon père furent terribles, et vous les pouvez prévoir.
*-> Une faillite, c'est clair et peu difficile à deviner.
— Mon pauvre père lutta pendant quelques années pour réparer cette catastrophe, mais sans succès : le poids de cette faillite récrasait. Puis la maladie le cloua dans son lit, et il mourut, laissant ma mère dénuée de ressources, et chargée d'un enfant de deux ans, qui était moi.
— Votre père eut tort de mourir pour si peu, mon cher Monsieur, murmura Rosenwallen, sur un ton de complète indifférence; une fortune perdue, on la recommence. Moi qui vous parle j'aurais dû, à ce compte-là, me trouver quatre ou cinq fois à l'agonie ; vous voyez bien que j'ai eu raison de tenir bon.
— Il est possible, Monsieur, que Ton trouve en son cœur assez de courage pour résister aux pertes de la fortune. C'est surtout un devoir de ne pas succomber» alors qu'on a l'intelligence , et au besoin la force de bras nécessaire pour travailler à relever les ruines du passé; mais il tie faut pas, cependant, condamner un honnête homme qui n'a pas pu supporter le désespoir d'une faillite.
^ Allons donc! s'écria Rosenwallen.
ao LH TROKE D'ARGENT
«— Sartâut, ccHitiflua AntoiDe, lorsque cet homme estrevoît Timpossibilité de jamais combler Tablme qui s'est oBvef t sous ses pieds.
— Se tuer pour celai exclama le grecer.
— Pardon, Monsieur, fit Antoine d'un ton sérieux et fier, je n'ai point dit que mon père se fût tué. C^eûft été une lâcheté commise eûvers ma mère, envers moi, envers ses créanciers; car le devoir de celui qui survit à de tels désastres, est d'avoir le courage de recommencer r^e chemin du travail, et de vouer sa vie à regagner, pour le compte ij'autrui, ce qu'il n'a ptas le droit d'appeler sa fortune à lui 1 Hais, de même que le chêne robuste n'est pas à Tabri du feu du ciel, de même certaines «organisations ne peuvent pas. être responsables de mourir d'apoplexie foudroyante.
RoseBwallen fut comme Intimidé par le ton haut, ferme et résolu de son jeune hôte ; il courba la tête et ne répliqua plus.
Antoine reprit :
— Mais ce que mdn père ne put accomplir, Monsieur, deux personnes avaient résolu de Pentreprendre. De ces deux personnes, il ne reste plus que moi aujourd'hui. A i'âge où je le puis tenter, je viens reprendre courageusement Fœuvre pieuse de mon prédécesseur au point oà sa mort Ta laissée. — Une mort qui est d'ailleurs un mystère pour moi. Monsieur, et dont vous m'aiderez peut-être à découvrir le mot.
Bosenwallen devint plus attentif; mais sa malheureuse femme qui écoutait, l'oreille collée contre la porte, suffoquait d'émotiou'.
l^E TRONE D'ARGENT St
— Ma mère avait un frère, — contiaiia Antoine, — mon père et lui s'aimaient comme 8i leur amitié fût sortie du même sang et se fût allaitée au même sein maternel. Mon oncle comprit, lorsque mon père exigea que je quittasse son nom pour celui que je porto au* jpurd'hui, qu'une sainte et grande mission lui incom^ bait , celle de réhalnliter ce nom, effacé du livre de la famille. Mon. oncle quitta la France et vint, dans ce pays pour y exercer la profession de médecin. Par son travail, il fit subsister d'abord ma mère et put me donner Féducation que je possède. Puis lesuccès et la vo^e s'emparèrent de lui, à ce qu'il parait ; la fortune Im arrivait, et cette fortune, Monsieur, il la consacrât à payer les créanciers de mon père, lui,, son premier créancier i
Rosenwallen regardait Antoine avec des yeux plutôt hébétés qu'étonnés. Quanta madame Rosenvrallen, à ge«noux derrière la porte, elle s'était bâillonnée les lèvres avec son mouchoir, pour que ses sanglots no trahissent pas son indiscrète présence.
—Tout à coup, Monsieur, reprit Antoine,— presqtfau lendemain du jour« où mon oncle nous annonçait qu'un grand bonheur allait entrer dans sa vie, -— il s'agissait de son mariage avec une femme aimée, — ^nous apprîmes sa mort, sans qu'il nous eût été possible d'en savoir la cause réelle, sinon, nous fut-il écrit par une main qui ne signa pas cette triste lettre, sinon qu'il avait succombé à un sombre et subit chagrin. 11 y a dix-huit ans de cela; ne^sauriez-vous rien de cet événement ? Mon onde sa nommait Constantin Roche.
as LE TRONE D'ARGENT
— Je crois me rappeler, répondit Rosenwalleû d^ane voix qu'il s'efforçait de raffermir, qu'il y a eu à Nèw- York , à l'époque dont vous parlez , un docteur du nom que vous dites, et qui eut quelque vogue. Quanta la manière, dont il mourut, je l'ignore complètement. D^autres personnes vous renseigneront peut-être à ce sujet.
— J'y aviserai, répondit Antoine. Après la mort de mon oncle, nous vécûmes, ma mère et moi, des miettes de quelques économies, des secours d'une main recon* naissante et ignorée, et du produit^ je devrais dire des gages d'une petite place que j'occupais dans la boutique d'un marchand, en attendant que j'atteignisse l'âge où je pourrais, sans trop de péril pour mon inexpérience «t avec assez d'énergie pour le but que je poursuis, succéder à mon oncle dans sa noble tâche interrompue. Vous comprenez maintenant, Monsieur, pourquoi je suis si âpre à faire promptement fortune, et pourquoi je veux une grande fortune. Les créances qui pèsent encore à cette heure sur la mémoire de mon père s'élèvent a plusieurs centaines de mille francs.
— Vous êtes fou, mon cher Monsieur ! s'écria Rosenwallen en se levant. £h ! que diable ! allez -vous vous préoccuper de choses qui ne vous regardent en aucune façon ! Est-ce votre faute à vous, si des faussaires et des bandits ont dévalisé la caisse de votre père? est-ce votre faute à vous si votre père a fait faillite, si sa mémoire doit quelques centaines de mille francs? Occupezvous donc plutôt de faire fortune, honnêtement si vous le pouvez, comme nous disons ici i mais faites fortune pour vous, pour votre mère, pour vos enfants, quand
yoàs serez marié t Votre oncle a payé sufiQsamment, et au-delà, cette dette d'un point d'honnenr par trop rigide, en vérité. Mais vous avez de si singalières idées en Europe sur les faillites !
— Gomment ? demanda Antoine.
*— Vous en faites une question de honte. Tant pis pour ceux qui se trouvent atteints par les éclaboussures de la chute, ils n'ont qu'à ne pas se mettre si près de Thomme qui tombe. Moi qui vous parle, j'ai fait fail« lite trois fois et^ Dieu iiierci ! je ne me suis pas laissé mourir d'apoplexie... Vous voyez que je n'en ai pas moins une belle fortune et que j'ai été élu général.
--* Vous avez fait faillite trois fois? demanda Antoine.
•— Eh bien, après ? Je n'y ai perdu pour cela rien de ma considération et pas un cent de mon crédit. On me sait heureux et habile en fin de compte; personne n'aurait jamais songé à m'empêcher de travailler comme vous faites sottement eu Europe, où l'on ferme la porte des affaires aux faillis.
— Ce qui prouve, en effet, votre habileté, Monsieur, répartit Antoine, c'est que vous ayez une si grande fortune aujourd'hui, après avoir pu payer les créanciers de vos trois faillites ..
— Oh 1 pour ce qui est de cela, interrompit Rosenwallen, c'est bien différent ! On ne paie que si l'on veut, mou cher Monsieur.
— Que si l'on veut ? demanda le jeune homme avec étonnement.
— Certainement. Pensez- vous donc que j'allais me
9ft LB TRONE D'ARGENT
dépouiller compléteoient et me créer des embarras inextricabies pour Favenir? El avec quoi anrais-je pn comiDHer à travailler, si je n'avais rien gardé par devers moi?
Antoine tombait d'étonnement en stnpéfactioif. Il se demandait si c'était là nne doctrine générale ou ttn cynisme particulier à Rosenwallen.
— Si vous avez le malheur de vous arrêter à des scrupules de l'espèce de ceux qui vous préoccupent, répliqua Rosenwallen, vous ne ferez jamais rien , et il vous faudra renoncer à cette grande et rapide fortune que vous ambrtionnez*
— J'y reviens cependant, Monsieur, et je persiste dans mon ambition avec la résolution bien formelle de persister également dans la route que je prendrai, en y marchant d'un pas droit et ferme. Pourrai-je, Monsieur, compter en ce cas sur vos conseils et sur l'expérience que vous possédez de ce pays ?
— A coup sûr. Mais d'abord avéz-vous un état , professionnel, avez-vous quelques projets en vue?
— A quoi bon prendre à Tavance un parti, puisque je devais vous deuiander un conseil ?
— Très bien. Avez-vous de Targent ?
— Peu de chose : de quoi attendre; mais j'ai compté sur le crédit si bienveillant, si facile en Amérique pour quiconque montre, dit-on, de l'intelligence, du zèle et de la probité.
Antoine avait uii peu hésité à prononcer ce dernier mot.