‹ Averroès et l'averroïsmeChapitre 16 sur 35 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'aVERROÏSMB chez LK8 lUIFS

La philosophie arabe n'a réellement été prise bien an sérieux que par les juifs. Les philosophes ont été dans Tislamisme des hommes isolés , mal vus , persécutés, et les deux ou trois princes qui les ont pro* tégés ont encouru Tanathëme des musulmans sincères. Leurs œuvres ne se retrouyent plus guère que dans les traductions hébraïques ou dans les transcriptions en caractère hébreu 9 faites pour Fusage des Juifs. Toute la culture littéraire des juifs au moyen âge n*est qu'un reflet de la culture musulmane, bien plus analogue à leur génie

171 AYERROÈS.

que la civilisation chrétienne. Ce fut sous Tinfluence arabe que se manifesta au x* siècle , dans Tacadémie de Sora [près de Bagdad), la première tentative de théologie rationnelle, à laquelle se rattache le nom de Saadia. La <iomination musulmane en Espagne produisit les mêmes résultats. Jamais conquérants ne poussèrent plus loin que les Arabes d*Espagne la tolérance et la modération envers les vaincus. Dès le x« siècle, Tarabe est la^ langue commune des musulmans, des juifs et des chrétiens \ Les mariages mixtes étaient fréquents, malgré Topposition du clergé. Les études latines et ecclésiastiques étaient tombées dans le plus complet discrédit : on vit un évéque composer des kasidaSf en observant toutes les délicatesses de la langue et de la mesure ^^ Alvare de Cordoue reproche avec force à ses compatriotes de préférer les lettres arabes aux lettres chrétiennes, dMgnorer à la fois leur religion et leur langue, et de rechercher avidement les assonances et les ornements de la rhétorique musulmane*.

Les juifs acceptèrent plus volontiers encore la conquête

< On trouve des manuscrits en langue espagnole écrits en caractère arabe, et réciproquement. Voy. Journal des Savants, an y, 16 germinal, n^ 7 ; Notices et extraits, t. IV, p. 626(articlesde M. de Sacy) ; — Viardot, Histoire desÀrabeset des Mores d'Espagne, t. II, p. 186, note ; —Ochoa, Catalogue des mss. espagnols de la BibL du roi, p. 59 et suiv. — Pidal, Concionero de Baena, p. Lviii, lix, lxxxfv.

. > Gayangos, The history of the Mohammedan dffnasties^ X, I«, p. 157-161.

* Cf. du Gange, Gloss, med. et inf. lat prœf. % xxxi.

arabe. Cette pauvre race trouva enfin un peu de repos dans son long voyage, et comme un souvenir de Jérusalem \ L'Espagne ëlait depuis longtemps pour les juifs une seconde patrie. Dès Tan \ i&, soUb Adrien, un grand nombre de familles échappées au désastre de leur nation s'y étaient réfugiées. Perséc utés par les Visigoths, les juifs accueillirent les Arabes comme des libérateurs. La science et le goût des mêmes études achevèrent d*opérer la fusion des deux races : on vit des juifs présider Tacademie de Cordoue *. La communauté de culture intellectuelle a toujours été le meilleur moyen de fonder la tolérance.

Quoique la philosophie juive, depuis Maimonide, ne soit qu'un reflet de celle des Arabes, il faut reconnaître cependant que l'initiation des juifs d'Espagne à la philosophie vint surtout de l'impulsion donnée aux études d'Orient par Saadia. Hasdaï ben-Schaphrout, médecin de Hakem II, employa le crédit dont il jouissait auprès de ce calife à faire fleurir chez ses coreligionnaires les études rationnelles inaugurées par l'école de Sora* . Ibn- Gcbirol (Avicébrpn) est antérieur d'une génération à Ibn- Badja, le premier philosophe arabe-espagnol dont le nom ait acquis une véritable célébrité. Ibn-Gebirol, il est vrai,

* Amador de los Rios, Estudios sobre los Judios (Madrid, 1848).

3 Middeldorpf, De instUutisliterariis in Hisp,qiuB Arabes auctores habuerunt, p. 54.

* Hunk, Mélanges, p. 479 et saiv. — Philoxène Luzzatto, îioiiu sur Easdaï ben Schaphrout (Paris, 1852).

ne fut chez ses coreligionnaires qu^une apparition presque isolée \ Par sa hardiesse, il mécontenta les théologiens, et par les concessions qu'il fit à Torthodoxie sur le dogme de la création, il se trouva dépassé par les péripatéticiens averroïstes, successeurs de Maimonide. De là Toubli où était tombé le texte hébreu de la Source de Vie, tandis que cet ouvrage jouissait en latin d'une si grande autorité. Néanmoins, dès la seconde moitié du xi* siècle , Taristotélisme est fort accrédité chez les juifs, et la doctrine opposée des Motecallemln arabes universellement rejetée. La théologie prit l'alarme et tenta une réaction, représentée surtout par le célèbre livre Khozari ou Cosri de Juda Hallévi. Une grande perturbation entra dans les consciences; toutes les méthodes possibles furent essayées pour concilier le dogme judaïque avec la raison. Alors apparut le second Moïse, celui qui, résumant^par son génie les efforts antérieurs, mérite d'être considéré comme le fondateur du judaïsme philosophique.

^ Un philosophe juif da xii* siècle, dont on a donné la monographie, R. Abraham ben-David Hallévi, fait pourtant un grand usage de la Source de i)ie. Cf. Die Religions Phi* losophie des R, Abraham ben-David ha-Levi, von Joseph Gugenheimer (Augsburg, 1850).

S'il fallait en croire Léon rAfricain ', Moïse Maimonide aurait été le disciple et même Yhôie d'Averroës jusqu'au moment de la disgr&ce de ce dernier. Moïse, alors, de •peur de se voir dans Talternative ou de livrer son maître ou de lui refuser Thospitalitë, se serait enfui en Egypte. M. Mnnk' a démontré tout ce qu'il y a d'impossible dans ce récit. Lorsque Ibn-Roschd fut proscrit , il y avait plus de trente ans que Maimonide avait quitté r£spagne pour échapper à la persécution des Aimohades. Maimonide dit bien dans le More Neboukim [H, ix] qu'il fut élève d'un élève d'Ibn-Bfldja; mais nulle part dans cet ouvrage il ne parle d'Ibn-Roschd. Bien plus, nous avons la date précise à laquelle il commença à connaître les écrits du Commentateur, et cette date nous reporte aux dernières années de sa vie. Dans une lettre adressée du Caire, en Tannée i\9Q' 4194, & son disciple chéri Joseph ben-Juda, il s'exprime ainsi : t J'ai reçu dans ces derniers temps tout ce qu'Ibn* Roschd a composé sur les ouvrages d'Aristote , excepté le livre du Sens et du Sensible^ et j'ai vu qu'il a rencontré le vrai avec une grande justesse ; mais, jusqu'à présent,

« Apud Fabr. Bibl. gr. t. XIII, p. 296. ^ Dans sa notice sur Joseph ben-Juda, disciple de Mainjonide, Journal o^taft^ue, juillet 1S42. p. 31 32.

je n'ai pas trouvé de loisir pour étudier ses écrits*.» Basnage* a donc tort de prétendre que Maimonide apprit d*Averroàs TindifTérence en religion. Maimonide n'a pu davantage être l'élève d'Ibn-Bàdja, comme le prétend Léon l'Africain, et comme on l'a répété après lui, puisqu'il n'avait que trois ans quand ce philosophe mourut, en 1138.

En somme, ce fut d'une manière indirecte, par l'impulsion nouvelle qu'il donna aux études juives, que Maimonide^ fonda chez ses coreligionnaires l'autorité d'Ibh-Roschd. Maimonide et Ibn-Roschd puisèrent à la même source, et, en acceptant chacun de leur côlé la tradition du péripaté* tisme arabe, ils arrivèrent à une philosophie presque identique'. Il n'est donc pas étonnant que Brucker elles autres historiens delà philosophie, frappés de ces ressemblances et forts de l'autorité de Léon, aient placé Maimonide parmi les disciples d'Averroës. C'est surtout dans sa polémique contre les Motecallemtn qu'apparaissent lés sympathies du docteur juif pour les philosophes arabes. L'hypothèse des atomes, la négation des lois naturelles et de la causalité sont par lui énergiquement combattues. S'il ne soutient pas, comme quelques péripatéticiens juifs, que la

^ Munk, l. c.p. 31.

' Hist. Jud. l. IX, cap. x.

* Sur la doctrine de Maimonide, voy. Texcellent article de II. Franck, dans le Dict. des se. ph. t. IV. M. Franck cependant nous semble avoir envisagé dans Maimonide le dogmatiste juif de préférence au philosophe arabe. Cf. Geiger, Moses ben Maimon (Breslau, 1850). ''

AVEnnoÈs. 479

matière est éternelle, et que Moïse n*a entendu décrire au premier livre de la Genèse que Tarrangement des choses, il ne croit pas non plus que Téternité du monde soit une bien grave hérésie. Sa doctrine sur la hiérarchie des sphères et Taction divine qui les rattache Tune à Tautre, est identiquement celle des philosophes. Comme eux aussi, il rejette toute assimilation de Dieu aux créatures : on peut dire de Dieu ce qu'il n*est pas, maison ne peut dire ce qu*il est. Il n*ose même attribuer à Dieu Texistence, Tunité et Téternité, de peur que ces attributs ne soint con« sidérés comme distincts de la substance divine, et surtout de peur d*admettre quelque chose qui ressemble aux hypostaseschrétiennes^ C'est la pure doctrine iesMoattils. Sa théorie de Tintellect se distingue à peine de celle d*Ibn- Roschd. Au-dessus de Vintellect matériel, dépendant des sens, est Fintellect acquis, formé par l'émanation de Tin-' tellect universel, en acte i)erpétuel, qui est Dieu lui-même. Les èires séparés de la corporé^té n'admettent pas la multiplicité; il n'y a donc qu'une seule âme '. Maimonide semble pourtant individualiser l'intelligence plus que ne le fait le Commentateur, et attribuer à l'Âme une substance distincte. La résurrection l'embarrasse; il cherche à l'expliquer sans arriver à rien de satisfaisant. Il faut même reconnaître que ses objections vont parfois jusqu'à attaquer l'immortalité. La perfection de l'homme consiste à cultiver et à élever sa nature par la science. La science

* Puide des é^arés^ L p. 225 et soiv. (trad. liunk).

* md. p. 434-435

est le vrai culte que Ton doit à Dieu ; par la science, la vi* sion béatifique peut commencer ici-bas ; mais la science n*est pas accessible à tous ; Dieu y a suppléé, pour les simples, par le prophétisme. Le prophétisme est un état naturel plus parfait que celui du vulgaire , où arrivent quelques hommes privilégiés. La révélation prophétique ne diffère pas, au fond, de Tinfusion de Tintellect actif ou, en d^autres termes, de la révélation permanente de la raison.

§ III

Pour qu'une telle doctrine pût s'appeler Averroïsrae, il n*y manquait que le nom d*Averroès. Sous la haute recommandation de Haimonide, ce nom devint presque instantanément chez les juifs la première autorité philosophique. Une curieuse lettre de Joseph ben-Juda, disciple de Maimonide, adressée à son mattre, nous révèle d'un mot Timportance que le Commentateur, peut-être déjà de son vivant, avait acquise chez les juifs. « Hier, la fille bien-aimée, Pléiade, la belle, la charmante, a trouvé grâce devant moi. La jeune fille m'a plu, et je me suis fiancé sincèrement avec elle, selon la loi donnée sur le Sinai. Je Tai épousée par ces trois choses : en lui donnant pour dot l'argent de l'amitié; en lui écrivant un contrat d'amour, car je l'aimais; et en^ l'étreignant, comme le jeune homme rtreint la vierge. Et après l'avoir acquise de

AYERaOÈS. 481

toutes ces manières, je Tinvitai au lit nuptial de Tamour ; je n'employai ni la persuasion ni la violence, mais elle me donna son amour, parce que je lui avais donné le mien, et que j*avais attaché mon âme à la sienne. Tout cela s'est passé devant deux témoins bien conn'os, les amis Ben- Obeid^Allah (Maimonide) et Ben-Roschd. Mais elle était encore dans le lit nuptial, sous mon pouvoir, que déjà elle me devint infidèle et se tourna vers d'autres amants*.... » Cette fiancée, c'est la philosophie, que Joseph ben-Juda avait reçue en mariage de son mattre, et dont il ne retirait pas, à ce qu'il paraît, toute la satisfaction désirable. Nous devons au goût de Joseph ben-Juda pour les allégories une explication non moins curieuse du Cantique des Cantiques. Là Sulamite est T&me individuelle cherchant * à s'unir par l'amour à l'intellect actif*. Il en est de même de la lutte de Jacob avec Fange. C'est Vdme intellectuelle de Jacob qui lutte et fait effort pour arriver au degré de Vintellect actif , représenté par l'ange; mais elle n'y peut atteindre, tant qu'elle est enchaînée par les liens du corps, et la lutte dure jusqu'au lever de l*aur rore, c'est-à-dire jusqu'à ce que l'àme, délivrée des ténèbres de la matière, soit arrivée à la lumière éternelle'. Un intéressant récit, qui nous a été conservé par Djemâl-eddln al-Kifti, dans son Histoire des philosophes, et qui a

* Munk, Notice sur Joseph ben-Juda, p. 62. 2 Steinschneider, dans VEncycl. d'Ersch et Gruber, art. /o^^/* {Ibn) Àknin, p. 53 et suiv.

s Munk, op. cit. p. 55.

489 AVERROfcs.

été copié par Aboulfaradj* , achève de nous faire connaître l'analogie des doctrines de Joseph ben-Juda avec celles d'Ibn-Roschd: € J'étais lié avec lui,ditDjemàIeddtn,d*une étroite amitié. Un jour je lui dis : S'il est vrai que l'âme survive au corps et qu'elle conserve après la mort la connaissance des choses extérieures, donne-moi ta parole que, si tu meurs avant moi, tu viendras me dire ce qu'il en est, et moi, si je meurs avant toi, je ferai de même. Nous reçûmes nos promesses réciproques. II mourut, et se ûi attendre quel(}ues années. EnÛn, je le vis en songe : « Mé- » decin,lui dis-je, n'étions-nous pas convenus que tu vien- » drais me faire part de tes aventures d'outre-lombe ? » Il détourna son visage en riant; je le saisis par la main, et lui dis : t II faut absolument que tu me contes ce qui » t'est arrivé, el comment on est après la mort. — L'uni- » verset, me répondit-il, s'est jointe Vuniters, et le parti» » ciUier est rentré dans la partie, » Je compris aussitôt ce qu'il voulait dire, savoir : que Tàme, qui est l'élément universel, était retournée b l'univers, tandis que le corps, qui est l'élément particulier, était retourné au centre terrestre; et m'étant réveillé, j'admirai lasublilité de sa réponse. » Toute l'école de Maimonide resta fidèle au péripatétisme hverroïstique. Ce fait était si notoire que Guillaume d'Auvergne ne craignait pas de dire que parmi les juifs soumis aux Sarrasins, il n'en était pas un seul qui

' Hist. Dyn, p. 462. Le même texte a été reproduit par H. Munk (op. cit. p. 17-18) et par Wenrich, De atict. grœc, vers, prœf. p. vu et suiv.

AVBRROfcS. 183

n*eûl abandonné la foi d'Abraham, et qui ne fût infecté des erreurs des Sarrasins ou de celles des philosophes ^ Un mouvement rationaliste aussi prononcé ne pouvait manquer d'exciter chez les théologiens une vive opposition. Maimonide et la philosophie furent, durant plus

d*un siècle , le sujet d*une lutte acharnée entre les synagogues de Provence, de Catalogne et d'Aragon. De part et d'autre on s'excommuniait; quelques-uns allaient jusqu'à invoquer contre leurs adversaires l'autorité ecclésiastique. Montpellier, Barcelone, Tolède condamnaient au feu les écrits du fils de Maimon; Narbonne, un moment, fut seule à les défendre. I^es traités pour et contre Aristote et Maimonide se succédaient d'année en année*. En 1305, le chef du parti théologique, Salomon ben-Adéreth, est encore assez fort pour faire condamner la philosophie à Barcelone,et pour faire interdire, sous peine d'excommunication, d'en aborder Tétudo avant vingt-cinq ans. Il fallut l'autorité de David Kimchi et l'activité féconde de Schem-Tob ben-Falaquera, de Jedaia Penini de Béziers, de Joseph ben-Caspi, pour assurer définitivement dans la synagogue le triomphe du péripatétisme. Cest une des rares victoires que la philosophie a remportées sur les théologiens ; elle eut pour résultat de faire du peuple juif le principal représentant du rationalisme durant la seconde moitié du moyen âge.

« De legibus (0^^. 1. 1", p. 25).

« Cf. Hotlinger, Bibl orient, p. 41-42, 51. Wolf, 1, 669, 876; III, 796; IV, 920.

184 AVRIIROÈS.

§ IV

Deux faits caractérisenl celte seconde période de la philosophie juive: I® Le théâtre change: le fanatisme des Almohades, en môme temps qu'il étouffe la philosophie chez les musulmans, contraint la civilisation juive à refluer dans TËspagne chrétienne, en Provence, en Languedoc. Barcelone, Saragosse, Narbonne, Montpellier, Lunel, Béziers, l'Argon tière, Marseille, deviennent les centres de ce nouveau mouvement ; 2° la philosophie juive revêt trait pour trait la physionomie de celle des Arabes. Jusqu'à Maimonide, cette philosophie, quoique essentiellement péripatéticienne, se développe d'une manière assez indépendante. Saadia, Ibn-Gebirol, Juda Hallévi rappellent la première scolastique (Abélard, Roscelin, etc.}, antérieure à la traduction du corps complet de l'aristotélisme; Moïse Maimonide, Lévi ben-Gerson , au contraire, rappellent la seconde scolastique (Albert, ^int Thomas], embrassant l'ensemble de l'encyclopédie péripalétique. Les œuvres d'Aristole, accompagnées dUi grand Commentaire d'ïbn-Roschd, seront dSsornSus la base exclusive de la philosophie juive. C'est aux juifs qu'A verrons est redevable de sa réputation de commentateur. C'est d'eux qu'il reçut le titre, depuis solennellement conûrmé par l'école dePadouc, d'iime et Intelligence d*Aristote '.

1 Deliizsch, Ànekdota zwrGeschichte der mitulalterliehen Scholastik unUr Jtidentmd Moslemen (Leipzig, 1841}, p. 902.

AVERRUÈS. 485

En effet, le texte pur d'Aristote se rencontre très-rarement dans les manuscrits hébreux. Au contraire, les traités accompagnés du commentaire, souvent même les paraphrases d'Averroès, y portent simplement le nom d'Aristote.

Lorsque la civilisation des juifs eut émigré de TEspagne musulmane en Provence et dans les régions adjacentes aux Pyrénées, Tarabe, qui jusque-là avait été leur langue usuelle et savante, cessa de leur être familier, et ils sentirent le besoin de faire passer en hébreu tous les écrits importants de science et de philosophie. Ces versions ont survécu pour la plupart aux originaux, et se trouvent en grand nombre dans les bibliothèques, en sorte que la connaissance de Thébreu rabbinique est bien plus nécessaire que c^lle de Tarabe pour faire Thistoire de la philosophie arabe *. Le procédé suivi dans ces traductions est, du reste, des plus simples. Le texte est décalqué plutôt que traduit; beaucoup de mots arabes sont conservés dans leur forme primitive. Chaque racine arabe est rendue par la racine correspondante en hébreu, lors même que le sens est différent dans les deux langues. Il en est de même pour les formes grammaticales, en sorte qu'avec une certaine habitude on pourrait rétablir sans hésitation le texte arabe que le traducteur juif a eu sous les yeux*.

1 Richard Simon avait déjà ùAl cette remarque. {Suppl. à léùfjk de Modène,^. 121. Paris, 1710.)

* Cf. Goldenlhal, AverroU inArisLRhetor, comment. Préf. en hébreu, p. 31-33, et dans les liémoires de Tacadémie de

186 AVEBROiS.

Ce o*est que dans certains traités d'une physionomie particulière, comme la paraphrase de la Rhétorique, de la Poétique, de la République de Platon, eLla Destruction de la Destruction, que le traducteur se permet de prendre la parole en son propre nom, soit pour remplacer des détails spéciaux oq intraduisibles par d'autres détails plus inlért'ssants aux yeux de ses coreligionnaires, soit pour faire tenir à Tauteur un langage plus orthodoxe *.

La gloire principale de ce grand travail de traduction qui occupe tout le tiii'^ siècle et la première moitié du XIV*, appartient à la famille des Tibbonides, originaire d*Andalousie et établie à Lunel '. S*il fallait en croire le catalogue des manuscrits de la Bibliolhè(|ue impériale,

Juda Aben-Tibbon, le chef de cette laborieuse famille, surnommé le prince des traducteurs, aurait déjà traduit les Commentaires d'Ibn-Roschd sur la Physique, le traité de TAme, la Météorologie (Hebr. 31 4). Mais c'est là une erreur. Juda vivait à la fin du xii® siècle, à une époque où il ne pouvait être question de traduire Ibn- Roscbd en hébreu. C'est également par erreur que Barto-

Vienne (classe phil.-hist.), 1850, Grundzûg3 und Beiirâge zu Hnem sprachtergleichenden rabbinischphilosophischen WoTterbuche, p. 422-23. Voir sur le travail de M. Goldenthal les observations critiques, selon moi trop sévères, de M. Steinfichneider, CataL Codd. Lug. Bat. p. 59, note.

• Cf. Destr, Destr. f. 101 v«, 109, 119, 208 v«, 344v*. 352. — Paraphr. Rhet. î. 494.

• Cf. Wolf, 1, p. 454 — Hist. litt. de la France, X. XVI, p. 381-386.

lom et WoK * attribuent à Samiiel Àben-Tibbon la tra* duclion de la paraphrase d'IbQ-Roschd sur la Physique. Tous ces travaux appartiennent au troisième Tibbonide, Moïse Âben-tibbon. Samuel, cependant (commence'ment du xiii* siècle), fut en un sens le premier traducteur des ouvrages physiques et métaphysiques d^Averroès en hébreu. Son grand ouvrage intitulé Les Opinions des Philosophes est une sorte d'encyclopédie extraite souvent presque mot pour mot d*Averroès, que Tauleur déclare le plus fidèle interprète d'Aristote. L'auteur travaillait sur le texte arabe. Ce livre remarquable cessa d'être lu quand on posséda, quelques années après, des versions complètes du texte même d'Averroès *. Il en faut dire autant de Tencyclopédie péripalétique intitulée la Recherche de la sagesse*, par Juda ben-Salomo Cohen, de Tolède, l'un des protégés de Frédéric II. Juda composa son ouvrage en 1247, en grande partie d'après Averroès. F^s termes techniques de cet écrivain diffèrent beaucoup de ceux qui furent choisis par les Tibbonides, et qui depuis ont eu force de loi dans l'école juive. Schem-Tob ben-Joseph ben-Falaqnera , Espagnol, né vers 1226, fait aussi un très-grand usage d'Ibn-Roschd, et quelquefois insère de longs passages du Commentateur dans ses propres

* Wolf, 1, 20.

* M. Steinschneider a le premier fait oonnattre cet ouvrage. {Catal. Codd, hebr. Acad. Lugd. Bai. p. 61 et suiv. Cf. p. 35 et suiv).

* La première description de cet ouvrage appartient également à H. Steinschneider, op. cit. p. tô et suiv.

488 AVEHHOÈS.

écrits'. Il en est de même de Gersonben-Salomon, dans sa Forie des deux [deuxième moitié du xiii* siècle)*.

Un Provençal établi à Naples, et allié lui-même à la famille des Tibbonides (il était gendre de Samuel) , fat l'auteur de la première traduction proprement dite d*Averroës. Jacob ben-Âbba-Mari, fils de Rabbi Simson Antoli, était un de ces juifs que Frédéric H pensionnait pour seconder ses projets de vulgarisation de la science arabe. A la fin de sa traduction du commentaire d*Ibn-Roschd sur VOrganon, achevée à Naples en 4232', il exalte la iQunificence de Frédéric, son amour pour la science, et souhaite que le Messie paraisse sous son règne. Antoli est aussi l'auteur de la traduction hébraïque de l'Abrégé de la L*)gique. Enfin les bibliothèques de Paris, de Turin, de Vienne possèdent sous son nom une traduction de l'Abrégé de l'Almageste dlbn-Roschd, achevée à Naples en 4231.

Il est probable que les versions d'Antoli, faites surtout en vue des traductions latine^s, pénétrèrent peu en Provence; car trente ans après, vers l'an 4260, nous voyons

1 Munk, Mélanges, p. 441, 454, 458, 494 et suîv.

t Wolf, I, p. 286; — Munk, p. 437, note.

» Wolf, I, 618; m. 531; IV. 75l.--Bartolocci, I, 14.— Bibl. imp. anc. fonds hébr. b? 303; Orat. 98, 101. — Uri, l'^part. p. 77. Lambecius, I, p. 392, 404. — Pasini, I, p. 11, 48.— De Rossi, Dizionario, p. 53. — Le même, Codd. mss. t. Il, p. 43, 50.— Delitzsch, Çodd, hebr. Lips, p.306.— Krafft, Codd. hebr. Vienn, p. 131 sqq. — Steinschneider, p. 208, — Cf. Garmoly, Hist, des méd. juifs, p. 80 et sulv.

Moïse Âben-Tibbon donner à ses coreligionnaires une traduction presque complète des Commentaires d*Ibn- Roschd et même de quelques ouvrages de médecine, tels que le commentaire sur VArdjuza ^ Vers la même époque, en 4259, Salomon ben- Joseph ben-Job, originaire de Grenade, mais établi à Béziers, traduit le commentaire sur le traité du Ciel et du Monde ^. En 1 284, Zerachia ben- Isaac, de Barcelone, traduit les Commentaires sur la Physique, le traité du Ciel et du Monde, la Métaphysique'. Jacob ben-Machir traduit, en 4298, TAbrégé delà Logique, et en 4300, les Commentaires sur les livres XI-XIX de THisloire des Animaux ^.

Ainsi, dès le xiii* siècle, il existait jusqu*à trois versions différentes des mêmes commentaires, et pourtant, durant la première moitié du xiv* siècle, nous allons voir à l*œuyre une foule de nouveaux traducteurs. Ce double emploi n*a rien qui doive surprendre ; il était souvent plus facile au moyen âge de refaire les traductions que de se procurer celles qui existaient. Plusieurs de ces versions

1 Wolf, I, p. 19. 655; III, p. 13; IV, p. 752. — Bibl. imp. Ro 314, 327, 336, 350. — Pasini, Codd. taur. I. p. H.—Lambecius, 1, p. 285. — CataL mss. Angl. et Hib. p. 35. — Steinscbneider, p. 303, 317.— Bibl. de la Minerve, à Borne, etc.

• Wolf, III, 14; IV, 752.— Pasini, I, p. 13 et 25.— Delitzsch, p. 292.

. Pasini, p. 16, 52-53, 60. -Wolf, IV, p. 751, 791.

♦ Uri, iw part. p. 74, 77.— Krafft, Codd. hebr. Vienn. p. 138. — Wolf (III, 15; IV, 751) a placé par erreur ces traductions en 1228, 1235.

490 AVBRROÈS.

étaient faites pour telle ou telle personne, et ne sortaient pas de la province où elles avaient été élaborées S

Un des plus laborieux traducteurs de celte nouvelle série fut Calonyme, fils de Calonyme, fils de Meir, né à Arles en 1287^ En 43U, il traduit les Commentaires sur les Topiques, les Arguments Sophistiques et les Seconds Analytiques'; en I3f7, les Commentaires sur la Métaphysiques sur la Physique*, le traité du Ciel et du Monde*, la Génération et la Corruption', les Météores*. On trouve aussi sous son nom les traductions du Commentaire sur le traité de TAme* et de la lettre ^wr l'Union de Nntelleci séparé avec t homme *^. Calonyme savait le

* Ainsi les traductions de Zeracbift ben-Isaao, furent faites, en 1284. pour Schabbelhay, fils de Salomon, qui demeurait à Rome. Dix ans après, en 1294, on les recopia pour un autre juif de Rome (Pasini, I,p. 169t60).

* M. Zunz a donné dans le journal deGeiger (H, 313-320) des éclaircissements sur la vie de ce traducteur. '-Cf. Delitzscb, Codd. Lips. p. 288. 307, 325.

» Pasini, i, p. 13 et 55-56. — De Rossi, II, p.9.— Bibl. imp, n« 332.— Wolf, IV, 751.

* Pasini, I, 14 et 15.— Bartolocci, I, 13. --Wolf, l,p. 19.— Bibl. imp. n*» 311. — Steinscbneider, p. 27.

* Uri, l'* part. p. 74.— Bibl. imp. n® 315. — Pasini, 1, 59. — Wolf, 1, p. 19.

* Wolf, IV. 751.

» Pasini, 1, p. 13.— Wolf, 111, 14.

* Bibl. de Berlin, mss. hébr. qo 292.

* Fabriciuâ, Bibl, gr. t. Hl, p. 237.

»• Wolf, I, p. 1006; III. p. 16.

latin; car en 4328, on le voit traduire en latin la Destruction de la Destruction'^.

Calonyme, fils de David, Qls de Todros, traduisit vers le même tempsd*arabe en hébreu la Destructionde laDestructien*. Il ne faut pas le confondre avec Galo Calonyme ou Calonyme ben-David, médecin de Naples, vivant à Venise, qui au xvi^ siècle, traduisit la Destruction et la lettre sur CUnion de tïntellect séparé avec thomme d*hébreu en latin. La ressemblance de nom de ces trois personnages a donné lieu à beaucoup de confusions*.

Rabbi Samuel ben-Juda ben-Meschullam, de Marseille, dont le père s'appelait Miles (Emile) Bongudas, traduit en 1321 le Commentaire sur la Morale à Nicomaque ^ et la Paraphrase de la République de Platon *. Todrob Todrosi (Théodore, fils de Théodore), d'Arles, traduit en 4337 dans le bourg de Trinquetaille, sur le Rhône, vis-àvis d'Arles, les Commentaires sur les Topiques, les Sophismes, la Rhétorique, la Poétique et les Éthiques*.

' Steinschneider, p. 50,etCataI. (inédit) d'Oxford, n*' 28. ' Steinschneider, p. 50-51.

• Wolf. I, p. 31, 1003, 1006; — Bartolocci, I, p. 14. 131- 132. M. Steinscbneider {L c.) a rectifié ces confusions.

• Pasini, I, 33. -Wolf, IV, 753.

• Lambecius, I, p. 292 et 384.— Pasini, 1, 13.— Krafft, p. 142. — Labbe, Bibl. nova inss. p. 299. — Bartolocci, 1, 14. — Wolf (I, 20) Ta confondu avec Samuel Âben-Tibbon.

• Lambecius, 1, 292. — Pasini, 1, 12, IS. ^ Labbe, p. 306, n» 2270. — Wolf, I. 20. — Bib. imp. anc. fonds, n« 322, 335; Sorb. 297. — Delitzsch, p. 307. — Rraffl, p. 134 sqq. — De Rossi, t. II, p. 9-10. — Le ms. de Vienne a été écrit à Avignon

C*est celte version qui a été publiée par H. Goldenthal. Une foule d'autres traducteurs plus obscurs, ou dont la date est incertaine, Schem-Tob ben-Isaac de Tortose (commentaire sur la Physique, le traité derAme*), Jacob ben Schem-Tob (Premiers Analytiques*), Juda ben-Tâchin Haimon (Physique, traité du Ciel, de la Génération^), Moïse ben-Tabora ben-Sarauel bcn-Schudaï (traité du Ciel*), Moïse ben-Salomon, de Salon * (Métaphysique*) , Juda ben- Jacob (livres XI-XIX des Animaux*), Salomon ben-Mosé Alguari {De somno et vigilia*), s'attachèrent successivement à cet immense travail. Le De SubstanUa orbis, formé de dissertations séparées, traduites de Tarabe en latin, fut à son tour traduit du latin en hébreu par Juda bon- Mosé ben-Daniel, de Rome, avec plusieurs autres traites scolastiques d'Albert, saint Thomas, Gilles de Rome*. Cet exemple de l'influence de la scolastique latine sur celle

en 1460, ce qui a fait dire à Fabricius {BibL gr. t. III. p. 222) qu'Averroès avait compose ce commentaire à Avignon !

1 Bibl. imp. anc. fonds, n^ 313. — Wolf. UI, 13; IV, 572. — Delitzsch. p. 292.

» Bibl. imp. no 337.

« Wolf, m, p. 13, 14.

A Fabricius, t. lil, p. 231. A Vienne, au Vatican.

> Ce nom de viUe est douteux. La leçon <i: Toulon » adoptée par le Catalogue des mss. de la Bibl. imp. est fautive. V. Stein- Schneider, p. 53.

* Bibl. imp. n<> 310.

» Bibl. de Berlin, n» 290^

* Bartolocci, 1, p. 13.

0 Cf. iltî Rossi, }fss. Codd. n"» 315, 1174. 1312, l.'i76. De

des juifs n'est pas isolé ; la polémique des chrétiens orthodoxes contre les Averroïstes a laissé plus d*une trace dans « les écrits des auteurs hébreux^

Le XIV" siècle fut le moment de la souveraine autorilé d*Averroës chez les juifs. Le plus illustre des philosophes de cette époque, Lévi ben-Gerson, de Bagnols [Messer Lé(m)t commenta les divers Commentaires et les ouvrages propres d'Averroès, tels que le De Substantia orbis, ]e traité de la PossibilUé de l'Union^. Pour quelques parties, sa glose devint inséparable du texte d*Averroès» comme le Commentaire d'Averroès lui-même rélait devenu du texte d'Aristote. Il semble que le moyen âge préférât aux textes primitifs ces analyses de seconde et de troisième main. La doctrine de Lévi est, du reste, le péripatétisme arabe dans toute sa pureté. Bien plus hardi que Maimooide, il fait plier le dogme mosaïque devant les exigences

Rossi n'a pas compris le titre de cet, ouvrage, qu'il traduit par Robur eœlorum.

1 Steinschneider, p. 37 et note. Il y a aussi des traductions hébraïques d'Aristote faites sur le latin {ibid, p. 1^139 et 211-212).

• Wolf, I, 723; II, 660.— Barlolocci, 1. 481.— Delitzsch, Codd. Lip$, p. 306, 325.— Pasini, I, p. 10 et suiv.— Hottinger, Bibl, orienL p. 47.

494 4VBaR0À8.

du péripatëtisme, et admet sans détour rélernité da monde, lo don naturel de prophétie, la matière première dénuée de forme, rimposâibilitô de la création . ' Ainsi Averroès a, chez les juifs, remplacé Aristote ; c'est lui que Ton commente, que Ton abrège, que l'on découpe pour les besoins de l'enseignement. Moïse de Narbonne (Messer Vidatjy contemporain de Levi ben-Gerson, faisait à Narbonne ce que Levi faisait à quelques lieues de là, à Perpignan. En 1 344, il commente le traité de la Possibilité de l^union*; en 4349, le DeSubslantiaorbis ei les autres dissertations physiques d'Ibn-Roschd*. La Physique, les Éthiques, le Commentaire sur le livre d'Alexandre d'Aphrodisias sur l'Intellect, presque toutes les parties du programme averroïste, subirent entre ses mains un nouveau remaniement. Plusieurs traductions d'Averroès lui sont attribuées, ainsi qu'à Levi ben-Gerson. Mais c'est là une erreur provenant de ce que l'on à considéré comme des traductions les traités que ces deux maîtres ont composés sur ceux du Commentateur*. C'est aussi par erreur

1 Wolf. I, 20-21. — Uri, I. 74.— Delitzsch, p. 308. — Sieinschneider, p. 18 et suiv.

* Pasini, I, 55.

• Bibl.imp. no« 307, 309, 321, 331, 344, 346. 347.— Stein- Schneider, p. 19 note, 21.— Wolf. I, 825. 883; II. 802; IV, 923- 924,— eartolocci, I, 13; !V, 73, 224. Bartolocci a commi» sur Moïse de Narbonne les plus étranges erreurs; il en a fait trois personnages distincte. Wolf a rétabli l'identité; mais, par une faute d'impression (I, p. 826), il le fait vivre au milieu du xv« siècle. Cette faute a été copiée par Brucker (t. Il, p. 854, note).

AVBIIR0È8. 49S

que Ton a regardé comme des traductions les commentaires de Joseph ben-Caspi (vers 4330) sur rÉlhique d'Aristote et la Politique de Platon, d'après A verroès*.

L*influence de la philosophie arabe s'exerce jusque sur les Karaïtes, et produit chez eux une série de libres penseurs*. Averroès est souvent cité dans l'ouvrage d'Ahron ben-Elia de Nicomédie, achevé en 1346 au Caire, sous le litre d* Arbre de Vie •, et où l'auteur a cherché à Imiter le Guide de Maimonide. La théorie d'Ahron sur l'intellect est, à peu de chose près, celle du philosophe arabe. De même que l'âme est la forme du corps, l'Intellect acquis est la forme de l'âme*. L'âme, d'abord purement virtuelle, n'entre en acte que par son union avec le corps; quand le corps meurt, tout ce qui dans l'âme tenait an corps périt; mais l'élément purement inlellecluel, qui constitue l'essence deThomme, est impérissable*. Ahron ben-Elia n'est pas cependant un averroiste comme Levi ben-Gerson ou Moise de Narbonne. Il réfute môme expressément l'opinion du Commentateur sur la nature simple, incorporelle et impérissable du ciel, et cherche à prouver la nouveauté

> Steinschneider, dans Ersch et Gruber , art. Josef Caspi, p 69 et suiv. Cf^ Lambecms, 1. 292, 384.— Wolf, h 20.— Barlolocci. Ili, 811 — Fabricius, Bibl. gr. t III, p. 266.

* Cf. EwaldetDukes, Beytrœgezur Geschichte derœltesten Àvslegung des Alten Testaments, p. 29.

> Publié en hébreu à Leipzig, par MM. Delitzsch et Steinscbneider, en 1841.

« Op, cit. c. 106.

• Ibid. c. 108.

du inonde par la divisibilité et la nature accidentelle du corps céleste*.

§VI

Le XV* siècle est Tâge de décadence de la scolastiquc juiye. L*école provençale est épuisée; la hardiesse philosophique est passée de mode. Averroës cependant est encore étudié; la plupart des manuscrits hébreux qui nous restent de ses œuvres sont même de cette époque. Joseph ben Schem-Tob, de Ségovie, écrivit en \ 455 un grand commentaire sur les Éthiques; il nous apprend dans sa préface qu'il le fit pour suppléer au silence d*Ibn-Roschd '. Il commenta également le traité de la Possibilité de tunion^^ et ranalyse du livre d'Alexandre relatif à Tintellect (cidessus, page 70, n^ 25). Schem-Tob, son fils, Moïse Falaquera*, Michel Haccohen', écrivirent aussi des traités et

1 Ibid. c. 9, 10, 14.

> Bibl. imp. anc. fonds, 308; fonds de l'Orat. 121. — Munk, Mélanges, p. 433, 509.

• Cf. Wolf, I, 571.— Bartolocci, t. IIÏ, 850.— Steinschneider, Catal. p. 21, et dans Mank, op. dt, p. 438, 508-509. Ersch et Gruber, art. Josefben Schemtob, p. 92.

• Pasini, I, 48. L'époque où vivait ce docteur m'est inconnue.

• Wolf, I, 759. C*est également par conjecture queje le place an xy* siècle. Un autre annotateur d*Averroès, dont le nom même est incertain, est mentionné dans Steinschneider, p. 209 et sulv.

AVERno|:s. 497

des commentaires averroïstiques. Enfin le poëme didactique de Moïse de Rietî, imité de la Divine Comédie^ et publié à Vienne par M. Golden thaï (1851), contient des extraits considérables de la philosophie d'Averroës et de Leyi ben-Gerson.

élie del Medigo* est le dernier représentant célèbre de la philosophie averroistique chez les juifs. Il enseigna à Padoue vers la fin du xv« siècle, et compta parmi ses élèves Pic de la Hirandole, pour lequel il composa différents écrits philosophiques, entre autres un traité sur Tlntellect et la Prophétie (U92) et un commentaire sur le De Substantia orbis (1485). Ses Annotations sur A verroès, ses Questions sur la création, le premier moteur, Tétre, Fessence etTun, ont été plusieurs fois imprimées à Venise (1506, 4544, 4598) avec les Questions de Jean de Jandun. Par Élie del Hedigo, la philosophie juive, dont le rdle est désonnais achevé, fait sa jonction avec Técole de Padoue, qui continuait de son côté Tesprit et la méthode arabes. J'ai pu m'assurer qu'aujourd'hui encore la tradition de renseignement du moyen &ge n'a pas entièrement disparu parmi les savants Israélites de Padoue. L* Abrégé de logique d'Averroës, publié à Riva di Trente en 1 560, et plusieurs fois réimprimé, est resté classique chez les israélites jusqu'à ces derniers temps*.

* Wolf, I, p. 168; II. 107.— Bartolocci, 1. 182.— Munk, Dici. desêc. phil. l. 111, p. 366. Elie del Medigo est souvent donné comme traducteur; mais il parait n'avoir été que l'éditeur de versions faites avant lui. Y. Steinschneider, p. 27.

' Ad. Franck, HisL de la logique, p. 219.

498 AVgRROÈS.

Dans les régions plus élevées du mouvement intellecw tael chez les juifs, le péripatétisme averroïste tombe, à partir du xvr siècle, dans un profond discrédit. La théologie juive qui avait sommeillé au point de laisser passer sans analhème les doctrines téméraires de Levi ben-Gerson, se réveille tout à coup. Joseph AIbo, Abraham Bibago, Isaac Abravanel défendent contre les philosophes la création, la révélation, Timmortalilé. Rabbi Mosé Almosnino (vers 4538) va chercher contre eux des armes dans l'arsenal de Gazzali, et commente la Destruction des Philo-sophes^. L'influence platonicienne, si opposée à Taver-^ roïsme et à la scolastique, se montre, d'un autre côté, dans \t% Dialogues c/*amour de Léon Hébreu. La manière dont il expose l'émanation de l'amour et sa propagation de sphère en sphère jusqu'à l'intelligence humaine, le soin qu'il met à expliquer les nuances diverses que la théorie de l'émanation avait prises chez les Arabes et les points sur lesquels Averroès diffère des autres philosophes de sa nation, prouvent que les œuvres du Commentateur lui étaient bien connues*. Mais combien cette métaphysique amoureuse, inspirée par l'école florentine, est éloignée de la forme et de l'esprit du péripatétisme! Le rôle philosophique des juifs, si brillant au moyen âge, flnit sur le seuil des temps modernes. Les hommes illustres que le judaïsme fournira désormais à l'histoire de la philosophie puiseront leur inspiration, non dans la tradition d'une philosophie na-

1 Wolf, 1, 806.— Hottinger, Bibl orient, p. 22-23. * Cf. Munk, Uélanges, p. 522 et suiv.

tionale, mais dans Tesprit moderne lui-même. Sans doute, sous les plus beaux de ces caractères, Spinoza, Mendelssohn, le juif se sent encore : le premier acte d'adoration étant le plus profond, on revient toujours, quoi que Ton fasse et quelques transformations que' Ton subisse, à lareligio^sous laquelleon a d*abord senti Tidéal. Que Spinoza, comme on Ta prétendu, ait puisé son système dans la lecture des rabbins et de la Cabbale, c*est trop dire assurément \ Mais qu'il ait porté jusque dans ses spéculations cartésiennes une réminiscence de ses premières éludes, rien n*esl plus évident pour un lecteur tant soit peu initié à rhistoire de la philosophie rabbinique au moyen âge. Rechercher si Averroès peut revendiquer quelque chose ' dans le i>ystème du penseur d'Amsterdam, ce serait dépasser la limite où doit s'arrêter, dans les questions de filiation de systèmes, une juste curiosité : ce serait vouloir retrouver la trace du ruisseau quand il s'est perdu dans la prairie.

* Voy. les deux ouvrages de J.-G. Wachler: DerSpinozismus im Jud^/U/ium (Amsterdam, 1699, in-8») et Elucidnrius cabbalisiicus »Rome, 1706, in S^).. Cf. VVolf, Bibl hebr. t. Il, p. 1235. — Foucher de Careil, Réfutation inédite de Spijwza par LribnUx (Paris, 1854).

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