‹ Averroès et l'averroïsmeChapitre 25 sur 35 · AVE1IR0È · texte numérisé non relu

AVE1IR0È

doctes et éloquents : philosophes, poètes, orateurs, mathématiciens, tous sont venus de là ; là aussi sont nés les pères de la médecine. Hais les médecins arabes I... tu dois savoir ce qu*ils sont. Pour moi, je connais leurs poêles; on ne peut rien imaginer de plus mou, de plus énervé, de plus obscèneV.. A peine me fera-t-on croire que quelque chose de bon puisse venir des Arabes*. Et vous néan* moins, doctes hommes, par je ne sais quelle faiblesse, vous les comblez de louanges imméritées; à tel point quo j'ai entendu un médecin dire, avec Tassentiment de ses collègues, que s*il trouvait un moderne égal à Hippocrate, il lui permettrait peut-être d'écrire, si les Arabes n'avaient écrit ; parole qui, je ne dirai pas brûla mon cœur comme une ortie, mais le transperça comme un stylet, et aurait suffi pour me faire jeter au feu tous mes livres... Quoil Cicéron a pu être orateur après Démosthène ; Virgile, poète après Homère ; Tite-Live et Salluste, historiens après Hérodote et Thucydide ; et après les Arabes il ne sera plus permis d'écrire I... Nous aurons souvent égalé, quelquefois surpassé les Orecs, et par conséquent toutes les nations, excepté, dites-vous, les Arabes 1 0 folie ! 6 vertige I ô génie de l'Italie assoupi ou éteint* I »

< Comment Pétrarque a-t-il pu connaître la poésie arabe, dont le moyen âge n'a pas eu la moindre notion?

> Unum, antequam desinam, te obsecro, ut ab omni consilio niearum rerum tui isti Arabes arceantur atque exulent : odi genus universum,.., Vix mihi persuadebitur ab Arabia posse aiiquid boni esse. ^T. H, p. 9130

* ....Ârabiculis, ut vos velle videmini, duntaxat eiceptis I 0

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La haine de Pétrarque contre les astrologues et les mé* decins* venait de ce que les uns et les autres représentaient à ses yeux Tesprit arabe, le matérialisme fataliste et incrédule. Il semble d'ailleurs qu*en tout temps la médecine ait eu le privilège d*ameuter contre elle les huma* nistes et une certaine classe d'esprits honnêtes. La haine des médecins devint presque une idée fixe chez Pétrarque dans ses dernières années. Il avait eu quelques démêlés à Avignon avec les médecins du pape, qui affectaient de dédaigner les poètes, comme gens inutiles et sans profession *. C*est à ce propos qu*il composa ses quatre livres d7nveciives contre un médecin*^ volumineuse déclamation où il a recueilli contre Fart de guérir tous les griefs imaginables, pour aboutir à ce résultat qu'il n'est pas au monde un médecin à qui Ton puisse se fier\ Dans une lettre à

infamis exceptio ! 0 vertige rerum admirabilis ) 0 Itallca vei sopita in^nia vel extinctal {Ibid,)

* Cf. Tiraboschi, t. V, 1. H, cap. m, § 1, sqq. — Sprengel, Hist. de la méd. t. II, p. 477-78.— Andres, DeW origine, etc. t. I•^ p. 153 (Parma, 1782), et une dissertation sur Pétrarque envisagé comme critique de la médecine de son temps, dans le Janus, journal d'histoire de la médecine, publié à Breslau, par Â. W. E. Th. Henschel, t. !«' (1846). p. 183 et suiv.

» Senii. 1. XIL ep, 1 et 2 (t. il, p. 900. 908, 914). — L. XV, eq. 3 (p. 951. sqq.)

* 0pp. t. II, p. 1086, sqq.— Comparez la critique de Louis Vives, Decamiscorruptarum artium,h V. (0pp. 1. 1, p. 413, sqq. Bàle, 1555.)

* De medicis non modo nîl sperandum, sed valde etiam metuendum. (0pp. t. II, p. 801.)

BoccaceS il décrit avec malice le cbarlatamsme et la vanité des médecins de son temps, qui ne paraissent en public que superbement vêtus, montés sur des chevaux magnifiques, avec des éperons d'or et un air d'autorité, les doigts resplendissants de bagues et de pierres précieuses*. « Peu s*en faut, dit-il, qu'ils ne s'arrogent les honneurs du triomphe; et, en effet, ils le méritent, car il n'est personne parmi eux qui n'ait tué au moins cinq mille hommes, nombre exigé pour avoir droit à ces honneurs. > Dans une autre lettre, adressée à Pandolfe Malatesta, il raconte, ou peut-être il invente à l'appui de sa thèse les anecdotes 1^ plus gaies'. Il paraît, du reste, que les beaux esprits de Padoue lui furent reconnaissants de cette campagne contre le pëdantisme des médecins, puisque longtemps après Ton voit un Padouan proposer de lui élever à ses frais une statue- dans le Prato délia Valle^ à condition qu'on lui permette d'y inscrire :

Francisco Petrarchae Medicorum hosti infensissimo.

L'antipathie de Pétrarque pour tout ce qui sentait le

* Senil. 1. V, ep. 4. (T. II, p. 796, sqq.)

* Les traités de médecine au moyen âge ne se font pas scrupule de conseiller au médecin les moyens du plus impudent charlatanisme, pour se faire valoir. Cf. Henschel, Janus, t. I*', p. 307, sqq. — ^Daremberg, Voyage médico-littéraire en Angle' terre^ p. 14.

» Senil. 1. XIII, ep. 8.— Cf. Ibid, 1. XIV, ep. 16. — L. XII. ep. 1 et 2. — L. III, ep. 4.

charlatanisme lui flt méconnaître quel service Técole médicale, malgré ses ridicules, rendait à Fesprit humain, en fondant la science laïque et rationnelle. Toutes les fois que rilalie a voulu réagir contre la superstition populaire, elle est tombée dans une sorte de matérialisme âpre, roide, exclusif. Averroës et les Arabes n'étaient à cette époque pour les libres penseurs du nord de Fltalie qu*un mot de passe. On ne pouvait aspirer au titre de philosophe ingénieux à moins de jurer par Averroès. Pétrarque luimême nous raconte à ce sujet de curieuses aventures*. Il reçut an jour dans sa bibliothèque, à Venise, la visite d*un de ces averro'istés, qui, selon la coutume des modernes philosophes, pensent n*avoir rien fait, s'ils n'aboient contre le Christ et sa doctrine surnaturelle. Pétrarque ayant osé dans la conversation citer quelque parole de saint Paul, cet homme fronça le sourcil avec dédain*. < Garde pour toi, lui dit-il, les docteurs de cette espèce. Pour moif^fai mon maître, et je sais à qui je crois •. » Pétrarque essaya de défendre l'apôtre. L'averroïste se prit à rire : « Allons, dit-il, reste bon chrétien ; pour moi, je ne crois pas un mot de toutes ces fables. Ton Paul, ton. Augustin et tous ces gens dont tu fais tant de cas n'étaient que des bavards. Ah Y si tu étais capable de lire Aver-

1 Senil. 1. V, ep. 3 (t. 11, p. 796).— Cf. Tiraboscbi,t. V.p.l90 et sniv. (Édit. Modène.)

> 111e spumans rabie, et contemptus supercilio frontem turpans : Tues (inquit) et Ecclesiœ doctorculos tibi habe....

s Ces mots cités par dérision de la Il« épitre à Timothée (i, 12], s'appliquaient à Averroès.

334 AVBRROÈS.

roësl... Tu verrais combien il est supérieur à tous ces drôles M » Pétrarque eut peine à retenir sa colère; il prit raverroïste par le manteau, en le priant de ne plus revenir. Une autre fois, Pétrarque s'étant permis de citer saint Augustin à un de ces esprits forts : < Quel dommage, reprit celui-ci, qu*un si grand génie se soit laissé prendre & des fables aussi puériles*. Mais j*ai de toi meilleure espérance, et un jour sans doute tu seras des nôtres. »

Il paraît en effet que pendant quelque temps Pétrarque fut en butte aux obsessions des averroistes'. Son traité De sui ipsius et multorum ignorantia* n*est que le récit des conversations qu'il eut à Venise avec quatre averroïslcs de ses amis, qui mirent tout en œuvre pour Tattirer à leur parti. Pétrarque raconte d'abord les efforts qu'ils tentaient auprès de lui, soit individuellement, soit réunis, et le dépit qu'ils éprouvaient en le voyant prendre au sérieux sa religion et citer Moïse et saint Paul comme des autorités. Finalement, ils tinrent conseil pour savoir si ce n'était pas

^ Âd hœc ille nauseabundus risit : « Et tu (inquit) este Christianus bonus ; ego horum omnium nihil credo. Et Paulus et Âugustinus tuus, hique omnes alii quos prsedicas, loquacissimi homines fuere. Utinam tu Averroim pati posses, ut videras quauto ille tuis bis nugatoribus major sit I » Exarsi. fateor, et vix manum ab illo impure et blasphème ore continui....

* T. II. p. 1055.

s Neque illis ignota est bibliotheca nostra, quam loties me tentantes ingressi sunt. (T. II, p. 1054.)

^ 0pp. t. 11, p. 1035 et sqq.

ATBBBOES. 335

perdre sa peine que de chercher à le oonTertû-t et se résumérenteo rappelant on bon homme sans littérature : Bretem diffinitivam hane tulere senitniiam, scilicel me sU^e litteris virum bonum. Vn manuscrit de la bibliothèque de SS . Jean et Paul a fourni les noms de ces quatre averroisles ; c'étaient» dit-on, Léonard Dandolo, Thomas Talenlo, Zacharie Contarini, tous- trois de Venise, et maître Guido da Bagnolu, de fteggio \ L^averroîsme était devenu à la mode dans la haute société Ténitienne, et il fallait en faire profession, si Ton voulait passer pour un homme de bonne compagnie '. Or, sous ce nom se cachait riocrédulité la plus décidée. € S'ils ne craignaient les supplices des hommes bien plus que ceux de Dieu, ils oseraient, dil Pétrar* que, attaquer non-seulement la création du monde selon le Timée, mais la Genèse de Moïse, la foi catholi {ue et le dogme sacré du Christ. Quand cette appréhension ne les retient plus, et qu*iU peuvent parler satis contrainte, ils combattent directement la Térité ; dans leurs conciliabules, ils se rient du Christ et adorent Aristote, qu'ils n'entendent pas. Quand ils disputent en public, ils protestent qu'ils parlent abstraction faite de la foi, c'est-à-dire qu'ils cherchent la vérité en rejetant la vérité, et la lumière en tournant le dos au soleil. Mais en secret, U n'est blasphème,

> Primas miles, seeundos simplex mercator. tertiu timplex nobilis, quartos medieot phj&teos. P. degli Agostini, Seritt, Venez, l. l*^ p. 5. — Tirabosebi, I. c. — De Sade, Mim. sur la vie de Pétrarque, U ill. p. 752.

* Cogitant te magnos, et sont plane omm;^ dirites, qiue oooe una mortalibos magnitudo est. (T. II, p. 1038.)

sophisme, plaisanterie, sarcasme qu'ils ne débitent, aux grands applaudissements de leurs auditeurs. Et comment ne nous traiteraient-ils pas de gens illettrés, quand ils appellent idiot le Christ notre maître? Pour eux, ils vont gonflés de leurs sopbismes, satisfaits d'eux-mêmes, et se faisant fort de disputer sur toute chose sans avoir rien appris, j» Pétrarque expose ensuite les subtiles questions qu'ils agitaient sur les Problèmes d'Aristote S et les difficultés qu'ils soulevaient sur la création, l'éternité du monde, la toute-puissance de Dieu, la souveraine félicité de l'homme. « Dieux immortels I s'écrie-t-il, on ne mérite le titre d'homme lettré aux yeux de ces gens, si l'on n'est hérétique, frondeur, insensé, et si l'on ne va par les rues et les places publiques disputant sur les animaux, et se montrant béte soi-même. Plus on attaque la religion chrétienne avec fureur, plus on est à leurs yeux ingénieux et docte. Se permet-on de la défendre, on n'est plus qu'un esprit faible et un sot qui couvre son ignorance du voile de la foi. Pour moi, ajoute Pétrarque, plus j'entends décrier la foi du Christ, plus j'aime le Christ, plus je me raffer-

* Quot leo piles in vertice, quot plumas accipiter in cauda, ut adversi côeunt elephantes, etc.... Qu» denique quamvis vera essent/nihil penitus adbeatamvitam (p. 1038). Solebant illi vel aristotelicom problema, vel de animalibus aliqoid in médium jactare : ego autem vel tacere, vel jocari , vel ordiri aliud, interdumque subridens qusrere quonam modo id scire potuisset Aristoteles» cujus et ratio nuilaest et experimentum impossibile. Stupere illi, ettaciti subirasci, et blasphemum velat aspicere. (P. 1042.)

mis dans sa doctrine. Il m*arrive comme à un fils dont la tendresse filiale se serait refroidie, et qui entendant attaquer Thonneur de son père, sent se rallumer dans son cœur Tamour qui paraissait éteint. J'en atteste le Christ, souvent les blasphèmes des hérétiques de chrétien m*ont fait très-chrétien. »

Pétrarque ne se contenta pas de ces édifiantes protestations. Il avait entrepris une réfutation en forme des erreurs averroïstes ; mais il ne put l'achever. Aussi redoublait-il d'instances auprès d'un de ses amis, Luigi Marsigli, religieux augustin, pour l'engager à se charger de ce travail. € Je te demande une dernière grâce, lui écrit-il ' ; c'est de vouloir bien, aussitôt que tu jouiras de quelque loisir, te retourner contre ce chien enragé d'Averroès, lequel, transporté d'une aveugle fureur, ne cesse d'aboyer contre le Christ et la religion catholique. J'avais, tu le sais, commencé à recueillir de côté et d'autre ses blasphèmes; mais des occupations plus nombreuses que jamais, et le manque de temps, aussi bien que de science, m'en ont détourné. Applique toutes les forces de ton esprit à cette entreprise, qui jusqu'ici a été si indignement négligée, et dédie-moi ton opuscule, soit que je vive ou que je sois mort. >

On méconnaîtrait le caractère de Pétrarque, si l'on croyait que cette opposition à l'averroîsme partit d'une étroite orthodoxie. Celui qui, précurseur des plus vives

t Epîst. ultima sine titulo (0pp. vol. II, p. 732). — Cf Tiraboscht, t. V, 1. il, cap. i, § 23. -- De Sade, t. III, p. 761.

Aâ8 AYBRRO&S.

aspirations des temps modernes, s*écriait près de denx siècles avant Luther :

DeU'empia Babilonia ond* è fuggita Ogni yergogna, ond' ogni bene è fort.

Albergodi dolor, madré d'errori, Son fuggit' io par allungar la vita,

celui qui adressait au peuple romain la lettre De capesseufla Ubertatén et s'écriait, dans son enthousiasme pour Cola de Rienzi : Roma mia sarà ancor bella I n'était pas homme à s*alarmer de l'émancipation des esprits. Mais Pétrarque en voulait à la morgue hautaine des averroîstes. Ce Toscan, plein de tact et de finesse, ne pouvait souffrir le ton dur et pédantesque du matérialisme vénitien. Beaucoup d'esprits délicats aiment mieux être croyants qu'incrédules de mauvais goût.

fi IV

Ce fut le sort d'Averroè< de mener de front dans l'histoire une double destinée, l'une dafis l'enseignement classique, Tautre parmi les gens du monde et les libertins. Ces deux rôles toutefois n'étaient pas sans connexion l'un avec l'autre : l'abus que l'on faisait du nom d'Averroès était encouragé par l'autorité magistrale qu'il obtenait dans les écoles. Les habitudes de la scolastique dégénérée avaient en quelque sorte naturalisé le Grand Commentaire dans

AVERROis. 339

la haute Italie. Dès la première moitié du xiv^ siècle, Grégoire de Rimini, Jérôme Ferrari, Jean de Jandun et frà Urbano de Bologne nous présentent parfaitement caractérisé renseignement qui doit se prolonger à Padoue jusqu'au milieu du xvii* siècle.

Peu d*auteurs ont été plus cités et ensuite plus oubliés que Jean de Jandun*. Il s'agit pourtant d*un de ces maîtres auxquels l'emphase de l'école avait décerné le titre de monargtie de la philosophie et de prince des philo-sophes. Quoique né en France, quoique ayant professé avec éclat dans TUniversilé de Paris*, Jean de Jandun appartient réellementà Técole de Padoue : c'est là que son nom est resté célèbre' ; c'est là qu'il connut Marsile de Padoue, et peut-être Pierre d'Abano, avec lesquels il

« Jandan est un village du canton de Signy-F Abbaye, département des Ardennes. Ce nom a donné naissance à une foule d'altérations, Jandunus, Joannes de Gandavo, de Gan, de Ganduno, de Gonduno, de Gandino, de Gedeno, de Jandano, de Jandono, Joannes Jando, etc. Zimara (Sofu^ contrad, f. 107 v<», 170 v^, 214} et Antoine Brasavola de Ferrare, dans son commentaire sur le De Substantia Orbis, l'appellent même Joannes Andegavensis.

s D'Achery, SpiciL t. HI, p. 85 (edit. ait.). On le fait aussi enseigner à Pérouse. N'aurait-on pas lu Pertisiœ pour Parisius ?

> Un sonnet de Dino Compagnie publié par M. Ozanara {Documents inédits pour servir à l'histoire littéraire de l'Italie, p. 3ld-3?0), est adressé à un Maestro Giandino, philosophe et physicien, dont le poète vante la science et les écrits. On pourrait, sans invraisemblance, identifier ce personnage avec Jean de Jandun. Dino vécut jusqu'en 1323.

3i0 AVERROÈS.

entretenait de Paris des relations suivies, et qui le tenaient au courant des productions averroîstes. Il prit parti, comme Marsile, pour Louis de Bavière, dans la querelle de cet empereur avec Jean XXII, coopéra au célèbre ouvrage Defensorpacis, et se vit condamner par le pape en 1328*. Ses Questions et ses Commentaires sur Aristote et Averroès, et en particulier sur le De substantia orbiSy ont été plusieurs fois imprimés à Venise, en i 488, \ 496 et 1501 . La Bibliothèque impériale (anc. fonds, 6542) possède de lui un volumineux commentaire inédit du commentaire de Pierre d'Abano sur les Problèmes d' Aristote. Ce fut par Tentremise de Marsile que Jean de Jandun eut le premier connaissance à Paris de Touvragede Pierre d*Abano'.

«Cf. Martène, The8auru>8 novus Ànecd. II» col. 704 et suiv. — Baluze, MiscelLX, I.p. 311 et suiv. (Paris, 1678)— J. Wolf.Iccr. Memorab .Centenarii XVI, t. I, p. 914. — Fabricius, BibL med, etinf. lat. i, IV, p. 77. — Bandini, BibL Leopoldina Laurent, i, III, col. 103.— H. Wharton, Appendix ad Hùt. litt. Guill. Cave (Oxon. 1743), p. 36.— Oudin, /)« ScripL eccl. t. III, p. 883. — Du Boulay, Hist. univ. Par. t. IV, p. 163. 205, 206. 974. — Boulliot, Biographie ardennaise, t. II, p. 52-56.

s Et ego Joannes de Genduno. qui. Dec gratias, credo esse primus inter Parisius régentes in philosophia ad quemprsdicta expositio pervenit per dilectissimum meum magistrum Marcilium de Padua. illorum expositionem manibus propriis mihi scribere dignum duxi, ne malorum scriptorum corruptiones dampnoss delectatlonein meam in istius libri studio minorarent librumque prœnominatum, scilicet illius gloriosi doctorls summas propono. Dco jubeiUe, scolaribus studit Parisiensis verbotcnus expUcare. (Ms. cité.f. 1.)

Zimara* et les Coïmbrois' mettent Jean de Jandun au nombre des averroïstes. Il Test, en effet, par la mfrthode et les habitudes de son enseignement ; Averroës est à ses yeux perfeclus et gloriosissimus physicus, veritatis amicus et defensor intrepidus. Quanta la doctrine, Jean de Jandun n'en a pas de bien caractérisée. Dans son commentaire sur le De substantia orbis^ il défend la thèse de la nécessité et de l'incorruptibilité de la matière céleste, et réfute les modernes^ qui prétendent que le ciel, étant composé de la même matière que le monde sublunaire, ne tient sa nécessité que d'une cause extérieure. Dans ses Questions sur le traité de l'Ame, il se contente de présenter, avec beaucoup de subtilité, le pour et le contre sur les questions averro'istiques de l'intellect' : L'intellect actif existe-t-il nécessairement? LMntellect actif fait-il partie de l'&me humaine? L'intellect possible comprend-il toujours l'intellect actif d'une même intelleclion? Sur la question capitale : L'intellect est-il unique dans tous les hommes? il a peine à se décider entre les raisons opposées. Oui, car s'il y avait plusieurs intellects, la raison d'un homme ne serait pas celle d'un autre; oui, car dans cette hypothèse l'intellect serait individualisé par le corps; or, il est absurde qu'une substance qui existe avant d'être unie au corps soit individualisée par le corps. Non, car

* Solut. contrad, f . 210 v®.

3 In i. II De anima, cap. i, qusest. 7, art. 1, p. 59. s Je cite d'après le ms. de Saint-Marc, classis VI, n^ 101, et 381 de Saint- Antoine de Padooe.

342 AVERR0È8.

les mêmes raisons prouveraient que rintelligenceest identique chez tous, ce qui est absurde. Non, car l'intellrct étant la première perfection de l'homme, le moi serait constitué individu par ce qui fait TessencQ d'un autre*. Non, car il suivrait de là qu'un même sujet peut soutenir des modifications contraires. Non, car l'intellect étant éternel, et l'espèce humaine étant éternelle, l'intellect serait déjà parfait et plein d'espèces intelligibles*, t Pour moi, dit-il, quoique l'opinion du Commentateur et d'Aristote soit expresse, et que cette opinion ne puisse être réfutée par des raisons démonstratives, je pense que Tiutellect n'est point unique, et qu'i/ ^a autant d'intellects que de corps humaiyis*. » Jean de Jandun repousse avec beaucoup plus de décision une opinion qu'il distingue de celle du Commentateur, et d'après laquelle une seule ùine éternelle s'individualiserait en chacun par une sorte de métempsycose. Il affirme sans hésiter, et conformément au dogme théologique, que l'âme est formée par une création directe de Dieu au moment de la génération. Sur un grand nombre d'autres questions relatives à l'intellect et à l'intelligible, Jean de Jandun s'éloigne également de l'opinion du Commentateur.

^ E|j[o essem per esse tui, et tu per esse mei.

' Quum intellectus sit ab sterno. vel ab sterno fuit humana species.... videtur quod jam est omnino perfectus et plenus speciebus intelligibilibus.

> ipse est numeratus in diversis secunduta numeratioDem corporum humanorum. — On lit à la marge : Opitiio sacra fidei.

AVBRROis. 343

l.e servite frà Urbano do Bologne est un autre exemple do ces religieux qui, comme Baconlhorp, affichaient sans crainle le nom d'aveiroisle. Mazzuchelli * et Mansi* veulent qu'il ait enseigné la théologie à Paris» àPadoue et à Bologne. Hais Tiraboschi' fait observer que les anciens documents dont s'est servi le père Giani, annaliste de Tordre des servîtes S parlent seulement de Técole de philosophie que frà Urbano tint à Bologne. Le principal de ses ouvrages est de 1334, et il nous y apprend luimême qu*il était alors avancé on âge'. Cet ouvrage, qui lui mérita le surnom de Père de la philosophie^ est un volumineux commentaire du commentaire d'Âverroès sur la Physique d'Aristote. Anloine Alabanti, général des servîtes, le fit imprimer à Venise en 4492, sous ce litre ; Urbanus Averroista, philosophus summiu^ ex almifico servoruni B, M. F, ordine, commentorum omnium Averoys super librum Arislotelis de Physico auditu exposiior clarissimus^ avec une préface de Nicoletti Yernias*. L'auteur annonce dans un prologue Tintention de composer un semblable commentaire sur le commentatairedu traité du Ciel et du Monde. Averroès, on le voit, a déj& remplacé Aristole ; c*est son texte que Ton commente, en

« ScriU. ital t. II, p. III, p. 1479.

s BibL med, et inf. laL (contin.), L VI, p. 308.

> T. V, I. Il, cap. II. no 3

• Annales Servorum B. M. V. vgl, !•', p. 271.

• llansi (1. c.) le fait beaucoup plus moderne, juais sans citer aucune autorité.

• Uain, vol. IL pars H, p. 496-497.

344 AYERROÈS..

lieu et place de celui du philosophe. Prà Urbano, selon Tiraboschi, qui avait vu un exemplaire de son cooiinentaire dans la bibliothèque d*Este à Modëne, ne soutenait aucune des opinions coupables d'Averroès. Il ne parait pas d'ailleurs quMl ait exercé une grande influence ; car on ne trouve pas de manuscrits de ses ouvrages dans les bibliothèques de Venise et de Lombardié.

Vers la même époque, Zacharie, professeur de rhétorique [eloquentie^ latinm didascalus) à Parme, écrit une thèse De tempore et motu contra Averoym^ qui se trouve dans le n"" n49 du fonds de Sorbonne^ L*ouvrage est de mince valeur; mais il atteste combien les questions averroïstiques étaient à Tordre du jour dans les écoles du nord de ritalie, au commencement du xiv« siècle*.

Paul de Venise (mort en U29) *, Tun des docteurs les plus autorisés de son temps , comme l'atteste le grand

* Aucun auteur d'histoire littéraire, que je sache, pas même ASbt n'a parlé de ce Zacharie de Parme. Le ms. de Sorbonne contient deux de ses ouvrages, la thèse précitée et une rhétorique latine fort intéressante, dédiée au cardinal G. de Parme et à Nicolas, doyen de Téglise de Paris, sans doute celui qui est mentionné dans la Gallia christiana {}, Vil, p. 205), vers Van 1300.

* Ce ms. avec beaucoup d'autres, provient du don fait à la Sorbonne par maître Jacques de Padoue.

* Cf. Ossinger, Bibl, Augustin, p. 922, sqq. — Tiraboschi, t. VI, P« partie, 1. II, cap. ii, § 2. — Baldassare Poli, Supplimenti al Uanuale di Tennemann, p. 537 et suiv. — Les manuscrits de Venise et de Padoue contiennent beaucoup de renseignements sur le même sujet.

AVERBOÈS. 345

nombre des éditions et des copies manuscrites de ses œavres, Paul de Venise, surnommé d'un commun accord excellentissimiM phUosophorum monarcha\ admet, avec une franciiise dont on a droit d'être surpris dans un religieux augustin, les dernières conséquences de la théorie averroiste. « Les modernes, dit-il, prétendent que Tâme intellective se multiplie selon la multiplication des individus, qu'elle est engendrée, mais non sujette à la corruption; et ils soutiennent que telle est l'opinion d'Arisiote. Mais la vraie opinion d'Aristote, c'est qu'il n'y a qu'un intellect unique pour tous les hommes, conformément à l'interprétation du Commentateur, et d'après ce principe que la nature n'abonde jamais en superflu, comme elle ne manque jamais du nécessaire. Cela ne veut pas dire pourtant que la même âme soit à la fois heureuse et malheureuse, savante et ignorante, toutes ces qualités n'étant dans l'âme que des accidents. L'intellect humain est incréé, impassible, incorruptible; il n'a ni commencement ni fin ; il ae se compte pas selon le nombre des individus. En effet, tout ce qui est susceptible d'individualité •numérique participe de la matière. Or, Y&me intellective est exempte de toute concrétion matérielle. L'âme intellective est la dernière des intelligences mondaines; elle est spécifique de l'espèce humaine, tandis que l'âme spi-

*■ Ces titres de monarcha sapientim, philosophorum stuB œlatis facile princeps, se donnaient avec une- singulière facilité à Padoue aux hommes les plus médiocres. Tel autre s'intitulait : Ariêtotelis anima, aiter Hippocrates, summus lUUiœ phUo90phu8, Aristotelis genius.

346 AVgaROÈfl.

ridve (sic], par laquelle Thomme est animal» est de même espèce que T&me des autres animaux : celle-ci est engea<drée et inco^ruplible^ »

Paul de Venise doit donc être compté au nombre des averroïstes les plus décidés. Il soutint à Bologne, devant le chapitre général des augustins, composé de plus de huits cents religieux, et avec un grand appareil de solennité, les thèses averroïstes contre Nicolas Fava. Son habileté en dialectique ne le sauva pas d*une défaite. Le Sien-nois Ugo Benzi, ennemi personnel de Fa va, qui assistait à la dispute, ne put s'em[)écher de s'écrier : « Fava a raison, et toi, Paul, tu es vaincu. -- Bon Dieu ! reprit Paul de Venise, voilà qu*Hérode et Pilate deviennent amis !» A ces mots, il s'éleva un rire général qui ût clore la séance. Paul de Venise nous est représenté par ses contemporains comme un scolastique insolent et présomptueux; Fava, au contraire, ami de Phileiphe, appartenait déjà à Técole hellénistei qui devait, un siècle plus tard, détrôner Averroès.

Paul de Pergola, Onofrio de Sulmona, Henricu$ ab Alemannia, Jean de Lendinara, Nicolas de Foligno, MayUler StrodiLS, Hugues de Sienne, Marsile de Sainte- Sophie, Jacques de Forli, Thomas de Catalogne, Adam Bouchermefort, furent autant de maîtres renommés en leur temps *, et de zélés partisans de la scolastique aver-

* Cette théorie est extraite delà Summa toUus philosophiœ, de Paul de Venise.

' La plupart de ces auteurs m'ont été révélés par lexamen des manuscrits de Veoise et de Padoue.

ATKRROÈS. 347

roîste. Certes, il nous est difficile de comprendre la séduc^ lion que cette philosophie pouvait exercer sur la jeunesse stadieuse qui se pressait à Bologne età Padoue. L'homme voué aux travaux de l'esprit éprouve une grande tristesse, quand) parcourant les archives de ces longs siècles d'étude, il trouve enseveli dans Toubti ces monceaux de travaux surannés, dont rien ne reste, si ce n'est quelques noms que personne ne se soucie plus de retenir. Mais il se console enpensantque l'exercice de la raison a une valeur indépendante et absolue, que chacun de ces manuscrits de Jean de Jandun, de Paul de Venise, portant si soigneusement le nom de son possesseur et la date des études auxquelles il a servi, est entré pour une part dans la tradition de la science, et a pu contribuer à cette grande éducation de l'esprit humain, où rien ne se perd. L'abécédaire où Gœthe apprit à lire n'a point été un livre inutile.

fiV

Gaetano de Tiene (1387-U65) est présenté d'ordinaire comme le fondateur de l'averroïsme padouan *. Cela n'est

* Primus Âverroi auctoritatem in ^ronasio Patavino conci^ liasse dicitur, ejuscommentariain philosophandonnice secotiis (Facciolati, Fasti gymn. Pal. pars U. p. 104). (n explieando, oDiis8isaliorumiiilerpretumopinionibU3,801um Averroem, fîdiasimum philosophi commentatorem sequehatur, eo iiigenii acumine ut primas ei în gymnasioaactoritatemconciliaret (Tomasinus, IlL vir, Elogia, t. IL p. 34-35.)

point exact, puisque rautorité d*Averroës était déjà établie à Padoue depuis plus d'un siècle, quand ce inaftre commença à y enseigner en 4436. Néanmoins Gaetano, par sa fortune, sa position sociale, son enseignement et ses écrits, contribua puissamment à augmenter Tautorité du Grand Commentaire. Issu d'une famille illustre de Vicence* , Gaetano devint un des personnages les plus importants de l'université de Padoue, et mourut chanoine delà cathédrale de cette ville ^ Sa bibliothèque passa, avec ses propres écrits, à l'abbaye de San Giovanni in Verdara, un des principaux centres de l'averroïsme, et de là à Saint-Marc, où elle est encore aujourd'hui un tableau des études de ce temps. Le nombre extraordinaire de co- ' pies des cours de Gaetano qu'on trouve dans les bibliothèques du nord de l'Italie, le luxe de calligraphie qui y est quelquefois déployé', et les nombreuses éditions qu'il

^ La famille Tiene voulut, qu'en souvenir du célèbre professeur, un de ses membres portât toujours le nom de Gaetano. C'est ainsi que notre philosophe se trouve homonyme du bienheureux Gaetano de Tiene, fondateur des théatins.

> Voir pour la vie de Gaetano la notice de Calvi (en religion, Ângiol-Gabriele di S. Maria], Biblioteca e Storia di quei sci^tr tort coA délia ciità corne del territorio di Vicensa {Vicenza, 1772), vol. IL parte L

* Presque toutes ces copies ont été faites de son vivant, souvent Tannée même où il avait professé le cours qui en fait Tqbjet. La bibliothèque de Saint-Antoine de Padoue possède plusieurs copies de luxe dont Gaetano lui-même fit hommage à saint Antoine. Cf. Minciotti, Catal. dei codd. man. di 8. An4. p. 96^.

obtint dans les premières années de la typographie * , attestent la Yogue dont il jouit, durant la seconde moitié du xv^' siècle, dans les écoles de l'Italie et même de toute l'Europe.

11 ne faut demander à Gaetano aucune doctrine originale. Moins hardi que Paul de Venise, il rejette toutes les conséquences hétérodoxes du péripatétisme. Dans son commentaire sur le traité de l'Ame, achevé en 1 448, les questions averroïstes sont poursuivies dans leurs plus subtiles distinctions. Gaetano cherche à concilier l'immortalité avec la théorie aristotélique de la perception : il n'y réussit que par la plus bizarre des hypothèses*. Dans une thèse psychologique soutenue à Padoue', Gaetano discute une question qui paraît avoir beaucoup préoccupé l'école de ce temps, à savoir : s'il faut admettre un sensus agens pour expliquer la sensibilité, de méme*qu'on admet un , intellecttAS agens pour expliquer l'intelligence. Quelquesuns, dit Gaetano, prétendent que l'intellect actif produit les espèces sensibles, lesquelles deviennent les éléments de

*■ Panzer, Ànn, typog. p. 366 sqq. — Hain, vol. II, part. H, p. 412-413.

> Intellectus intelligit post separationem a corpore par species et habitus qui in eo remanserant, non in actu completo, sicut dum erat unitos corpori, quia quantum ad illud dependet a fantasmatibus, sed in actu semipleno et incompleto, secundum quem modum posset non dependere a fantasmatibus et perpetuari.

* Imprimée à Venise, 1481. Je cite d'après le ms. de Saint- Marc (Classis Vï, no 74 a.)

350 AVBRII0È8.

la sensation, et ils attritment, mais à tort, cette opinion à Averroès. D'autres, avec Jean de Jandun, supposent dans Tâme sensitive comme dans l*&me intellccttye deux ordres de puissances, les unes passives, les autres actives. D'autres enfln, et ceux-ci sont plus près de la vérité, n'admettent point Texistence d'un sensusagens.ei pensent que les objets sensibles, d'une part, suffisent pour produire les espèces, et que les espèces, d'une autre part, suffisent pour expliquer la sensation, sans Tintervention d*un agent spécial. Dans une autre thèse, où Gaetano agite la question de la perpétuité de l'intellect, il se résume ainsi : Fàme inlelleclive est produite par une création immédiate, puis infuse à la matière. L'intellect envisagé isolément est donc engendré et corruptible. Mais l'âme humaine, envisagée dans l'ensemble de ses facultés» est immortelle. Tout cela, on le voit, est indécis et sans caractère.

Averroès est désormais à Padoue le maître de ceux qui savent. Michel Savonarola, dans son livre De laudibas Patnvii^ composé en 1440, l'appelle ille ingenio divinus homo Averroès philosophus, Aristoielis operum omnium commentator^. La bibliothèque de Jean de Marcanuova, léguée par lui à l'abbaye de SaintJean in Verdaraen U67, et maintenant à Saint-Marc de Venise, est composée presque exclusivement d'ouvrages averroïstes. Énuraérer tous les Padouans ou Bolonais qui au xv« siècle ont commenté Averroès, ce serait dresser la liste de tous les profes-

« Muratori, Rerum Ital, Scripl. t. XXIV, col. 115>.

seu rs de Padoue et de Bologne Claude Bettî * et Tibère Bazilieri de Bologne', Laurent Molino de Rovigo', Apollinaire Offredi, Barthélemi Spina, Jérôme Sabionetta^, virent leurs leçons adoptées comnne une facile interprétation du Grand Commentaire. Le célèbre Thomas de Yio Cajélan lui'-mème enseignait selon Averroès, et s*il faut en croire Gui Patin, si bien au courant des bruits qui couraient à Padoue, ce fut de cet enseignement que Pomponat tira son venin'. En U80, la docte Cassandra Fedele de Venise soutint à Padoue les thèses averroïstes, et obtint le laurier de philosophie*. L'opposition se montre à peine. La thèse du frère mineur Antoine Trombetta contre les averroïstes' n'enleva rien à leur hardiesse. Les dernières an-

^ La bibliothèqae del'aaiversitéde Bologne possède son cours en quinze énormes volumes.

• Tiberius BacUerim- Lectura in octo lieras de Àuditu Naturali Àristotelis et sui fidissimi cornmentatoris Àterrois qiAam Ulo legerUe scholares Papienses soriptitarunt anno 1503. (PapiaB,lô07,in-foL)

> Facciolati, op. cit. p. 114.

'Mittarelli, Àppendix ad BibL S, Miehaelieprope MuHanum, col. 448, 449.

• Patiniana, p. 98^99 (édit. 1701).

• Facciolati, 1. c. p. 89. -^Tomasinî, Elogiat t. IL p. 343, sqq.

' Tr<ictaiii8 singularis contra Averroystas de huma" narum animarum plurificatione, ad catholicœ fidei obsequium, ^ titre ; Eximii sacrœ theologiœ metaphysicœque manarchœ, Magistri AntoniiTrombete, Patatini, Ordinis Minorum provinciœ S. Antonii ministri^ QucMtio de ani-

353 AVBRROÈS.

nées du xv* siècle sont les années do règne absolu d'Averroës à Padoue.

Au nombre des ayerroïstes les plus déterminés de ce temps, il faut placer le théatin Nicoletti Yernias, qui enseignait à Padoue de 4474 à 4499. Bien plus hardi que GaetanOy Yernias soutenait sans restriction la théorie de Tunité de Tintellect, à tel point qu*on Taccusait d*a?oir inrecté toute Tltalie de cette pernicieuse erreur ^ Ce fut à son école que Niphus apprit Taverroïsme*. Vernias renonça ensuite à ces dangereuses opinions, et écrivit en faveur de Timmortalité et de la pluralité dés âmes un livre qui parut en 4499*. L'ouvrage était dédié à Dominique

marum humanarum pluralitate contra Averroym et sequaces, in studio Patafdno determinata, (Venise, 1498.)

* Falsam illam et ab omni veritate alienam opinionem Âverrois de unico intellectu conGrmare argumentis tentavit, usque adeo ut plebeii et minuti philosophi, qui hebeti et nidi iogenio contrariam opiniouem, quamvis verissimam, defendere non poterant, in vulgus jactarent eum totam pêne Italiam in hune pemiciosam errorem compulisse. Riccobonif De Gymn. Patav. p. 134(Patav. 1592).— Naudé, De Aug. Nipho Judicium, p. 27, en tête de l'édition des OpusculamorcUia etpolitica,de Niphus (Paris, 1614). - Papadopoli, HisL gymn. Pat. t. I*', p. 291.

* Naudé, l. c. — Nicéron, t. XVIII, p. 54.

> Volens occurrere rumori falso qui ab invidis et malevoUs excitatus fuerat, et venenatum susurrum tollere qui de eo in angulis fiebat... Averroemmaleficœ opinionis perfidum et vanum auctorero certissimis argumentis refeiiere aggressus est. Riccoboni, op. cit. p. 135. — Cf. Facciolati, Fasti gymn. Pat, pars II», p. 106.— Tomasini,(72/mn. Pat. p. 280, 399 (Utini, 1654).

AYERROÈS. 353

Grimani, patriarche d'Aquilée, à qui Vcrnias avouait qu'il était prêt à écbatiger son titre de philosophe contre celui de chanoine» sperans se non superphilosophi sed canonici tiiulo aliquando usurum^. Ce changement était dû aux amicales exhortations du doge Augustin Barbarigo et de Pierre Barozzi, évêque de Padoue, qui plus tard sauva Niphus de Tinquisition, et le porta également à corriger ses erreurs. Déjà le débat s'agrandit et sort du cercle étroit des questions logiques pour entrer dans le domaine de la philosophie morale et religieuse. Nous touchons au moment glorieux de Técole de Padoue, à celui de Niphus, d*Achillini, de Pomponat.

§ VI

En 4495,leyieuxyemias, qui, par un privilège unique, avait obtenu d'enseigner sans antagoniste, se néglige; ses élèves murmurent ; on lui oppose pour le réveiller Pierre Pomponat *. Avec Pomponat s'ouvre une ère nouvelle pour l'école de Padoue. Jusqu'ici la philosophie padouane s'est tenue dans les termes d'une métaphysique fort inoffensive. Paul de Venise, frà Urbano, Gaetano de Tiene, Vemias lui-même ne sont que des commentateurs. Aucune vie, aucune pensée ne circule sous cette dure enveloppe. La hardiesse n'est que dans les mots; le langage philoso-

* Riccoboni, ibid,

s Facciolati, Il^pars, p. 106, 109.

354 AVBRROÈS.

phique, vingt fois quintessencië; en esl venu à ne rien receler : la psychologie n*est plus qu'un cliquetis de mots sonores et d'abstractions réalisées. Pomponat, au contraire, représente réellement la pensée vivante de son siècle. C'est la personnalité de Vâme humaine, c'est Timmortalité, c'est la providence et toutes les vérités de la religion naturelle qui sont mises en cause, et deviennent dans le nord de l'Italie robjetdu débat le plus animé. Tout en expliquant Aristole et Averroès selon la règle, Poraponat sut intéresser la jeunesse et philosopher en vérité. Paul Jove parle avec admiration de la variété de ton qu'il savait déployer dans ses leçons : ce n'est plus un scolastique, c'est déjà un homme moderne.

Pour couvrir cette tendance nouvelle, un nouveau nom éUiil nécessaire : on trouva celui d'Alexandre d'Aphrodisias. Désormais Averroès ne régnera plus seul : réduit à partager l'école, il n'aura plus pour lui que quelques noms, et ces noms ne seront pas toujours les plus illustres.

Telle est l'origine des deux factions philosophiques connues sous le nom d'Alexandrlstes et d'Averroïstcs. Il ne faudrait pas cependant attribuer à cette distinction une trop grande importance. M. Rilter a été jusqu'à révoquer en doute l'existence de ces deux partis *. Il est certain du moins que la démarcation entre eux n'a pas la rigueur qu'on pourrait être tenté de supposer» et qu'il est très-peu

i Gesch, der neuem Phil. I« part. p. 367 et suiv. M. Centofanti {Archivio de Vieusseux, Appeod. t. iX, p. 547 et suiv.) en a, au contraire, exagéré l'opposition.

de maîtres, au xvi« siècle, que l'on puisse classer décidément parmi les avorroïstes ouïes alexandristes. La véritable division des péripaléticiens de la renaissance est en péripatéticiens arabes et en péripatéticiens hellénistes. Or, cette division ne coïncide nullement aveccelledes alexandrisfes et des averroïsles. Les hellénistes, comme Léonicus Thoma^us, se mettaient en dehors des disputes scolastiques. C'est donc bien à tort que quelques historiens de la philosophie, Tennemann par exemple*, ont attaché une grande importance à celle division, qui n'est guère fondée que sur un passage de Marsile Ficin', et à laquelle on ne serait point mené par l'étude des sources.

L'immortalité de l'âme est considérée d'ordinaire comme le point de divergence entre les alexandristes et les averroïstes. L'immortalité, en effet, était, vers 1500, le problème autour duquel s'agitait l'esprit philosophique en Italie, et quand les élèves d'une université voulaient apprécier, dès la première leçon, les doctrines d'un professeur, ils lui criaient: t Parlez-nous de l'âme*. » Le grand ébranlement

» Gesch. der Phil. t. IX. p. 63.

^ Tolus fere terrariim orbis a Peripateticis occupatus in duas plurimum sectas divisus est, Alexandrinam et Averroicam. Illi quidam intellectiim nostrum esse mortalem existimant, hi vero unicum esse contendunt : utrique reiigionein ouinem funditus œque toilunt, prsesertim quia divinam circa homines providentiam negare videntur, et utrobique a suo etiam Aristotele defecisse. (Prœf. in Plot.) — Cf. Pic. Mirand. Àpologia^ p. 237.

* Chr. Bartholmess, art. Pomponace, dans le Dict. des se, phiL p. 161.

que la coDscience morale avait reçu des doctrines politiques professées au xvi^ siècle, avait tourné de ce côte l'anxiélé des esprits. Les averro'istes sauvaient les apparences en soutenant que l'intellect après la mort retourne à Dieu, et y perd son individualité. Pomponat embrassa Topinion d'Alexandre, qui niait purement et simplement l'immortalité. Dans son livre De immortaliiate animœ, afTeclant le ton respectueux de l'orthodoxie, il combat l'averroïsme comme une erreur monstrueuse, justement réprouvée par saint Thomas \ et bien éloignée de la pensée d'Aristote. L'unité des âmes lui semble une fiction absurde, un nonsens (figmenium maximum et inintelligibile, monstrum ab Averroe excogiiaium). Le Napolitain Simon Porta, élève de Pomponat, qui écrivit, à l'exemple de son maître, contre l'immortalité, comme lui aussi, attaqua trës-viveT ment les averroïsles, leur reprochant de réduire la connaissance au souvenir, etde supposer l'intelligence de l'enfant aussi parfaite que celle de l'homme; exactement ce que l'école de Locke reprochait aux idées innées de Descartes*. Enfin, nous verrons bientôt le soin de réfuter Pomponat, confié par Léon X à l'averroîste Niphus. Par

i Tarn luculenter, tam subtiliter adversas hanc opinioDem sanctas doctor invehitur, ut, sententia mea, nihil intactum, nullamque responsionein quam quis pro Âverroe adducere potest impugnatam relinquat; totum enim impugnat, dissipât et annihilât, nuliumque averroistis refugium relictum est, nisi convitia et maledicta in divinum et sanctum virum. {De Immort. anim. p. 8 et 9.)

'Poli, Supplimentij p. 551 et suiv.

un étrange renversement de rôles, les averro'istes qui, jusqu'ici, ont représenté la négation de la personnalité humaine, deviennent ainsi un moment, contre Pomponat, les défenseurs de Timmortalité et les soutiens de Torthodoxie. Comparé au matérialisme absolu des alexandristes, Taver-roïsme représentait, en effet, un certain spiritualisme. La théorie de l'intellect actif, en maintenant Torigine supérieure et la réalité objective de la connaissance, écartait les hypothèses sensualistes. Aussi vit-on, vers le milieu du XYi* siècle, un partisan de la table rase, Vito Piza, dans son livre De divino et humano Iniellectu (Padoue, 1555) combattre énergiquement raverroisme, au nom de l'empirisme*.

C'est donc par erreur que l'on a rangé Pierre Pomponat et Simon Porta parmi les averroïstes, et que l'on a voulu rattacher leur doctrine sur l'immortalité à celle d'Averroès; puisque, au contraire, Pomponat n'en appela à l'autorité d'Alexandre que pour faire pièce aux averroïstes*. Toutefois, cette confusion, que Bayle et Brucker ont justement relevée, n'était pas sans quelque fondement. La philosophie italienne, se dégageant des discussions abstraites du moyen âge, en était venue à se résumer dans quelques questions d'un matérialisme fort simple : que l'immortalité de l'âme

* Poli, Supplim. p. 561.

^ Secutas Âphrodisœi placita, cujus dogmate ad corrumpendam juveDtutemdissolvendamqueCbristianaB vitae disciplinam« nihil pestilentius induci potuit. (Pauli Jovii Elogia, cap. lxxi, p. 164.) Cf. Brucker. t. IV, p. 162. — Bayle, art. Pomponace^ note B.

S58 AVsaBOÈs.

a été inventée par les législateurs pour maintenir le peuple; que le premier homme s'est formé par des causes naturelles; que les effets miraculeux ne sont que des impostures ou des illusions ; que la prière, rinvocatioD des maints, le culte des reliques sont de nulle efficacité; que la religion n*est faite que pour les simples d*esprit*« Voilà ce qu'on appelait averroïsme, voilà ce que les gens d'esprit soutenaient dans les cours et dans les cercles lettrés, affectant de mettre le représentant de cette doctrine au-dessus des évangélistes et des apôtres, et de faire de ses écrits leur lecture favorite *. Cet averroïsme des hommes du monde est bien celui de Poinponat. Peu s'en faut qu'il ne renouvelle le blasphème des «Trois Imposteurs'. » L'apparition des religions [leges) et leur dt'cadence sont un effet de l'influence des astres V Le christianisme est

^ Campanella regarde le machiavélisme et raverroume comme deux rejetons parallèles de la doctrine d*À.ristote. Cf. Brucker, t. IV. p. 472-73; t. V, p. 110.

^ Àudivimus Italos qiiosdam qui suis et Aristoteli et Averroi tàntum temporis dant, quantum sacris litteris il qui maxime sacra doctrina delectantur, tautum vero fidei quantum apostolis et evangelislisâi qui maxime sunt in Christi doclrinam religiosi. Ex quo nala sunt in Ualia peslifera illa dogmata de mortalitate animi et divina circa res humanas proviJentia, si verum est quod dicitur : nihil enim praeter auditum babeo. (Melchior Canus, De locis theol. L X, cap. v.)

* De immorL animœ, cap. xiv.

* Ilujusmodi législatures, qui Dei fllii merito nuncuparî possunt, procurantur ab ipsis corporibus cœlestibus {De incant. 1. XII. p. 293.)

AVBBBOÈS. 359

déjà refroidi ; il n'a plus la force de produire des miracles ^ Que dire de ce dilemme contre la Providence, où il se complaît avec une éûdente malice? c Si les trois reli* gions sont fausses, tout le monde est trompé; si, sur les trois, il n'y en a qu'une de vraie, il y en a deux défausses, et par conséquent la majorité est toujours trompée. » Cela n'est-il pas bien du temps où Ton discutait la question de savoir lequel des trois législateurs a Te mieux réussi et gagné le plus de sectateurs *? L'expression même de leges et legUlatores, don\ les philosophes italiens se servent pour désigner les religions et leurs fondateurs, est empruntée aux traductions d'Averroès, où le mot lex représente toujours le mot arabe «rAarld loi, religion). Le passage de la Destruction de la Destruction^ où Averroés a insisté avec le plus de hardiesse sur le parallèle des religions, est intitulé dans les éditions italiennes : Sermo de legibus, et relevé par l'annotateur avec une intention évidente'.

L'opposition de l'ordre de la foi et de l'ordre philosophique, que nous avons trouvée durant tout le moyen âge comme le trait distinctif des averroïstes, est aussi la base du système de Pomponat. Pomponat, philosophe, ne croit pas à l'immortalité, mais Pomponat^ chrétien, y croit. Certaines choses sont vraies théologiquement, qui ne sont pas vraies philosophiquement. Théologiquement, il faut

* Quare et nunc in fide nostra omiiia frigescunt, miracula desinunt, nisi conficta et simulatà, nuoc propioquus videtur esse finis. {Ibid. p. 286.)

3 Menagiana, t. IV, p. 286 et suiv.

» 0pp. t. X, p. 351 (édil. 1560.)

360 AVBRROÈS.

croire qae rinvocatiOD des saints et Tapplication des reliques ont beaucoup d*efBcacité dans les maladies ; mais, philosophiquement, il faut reconnaître que les os d*uD chien morten auraient tout autant, si on les invoquait avec foi ' . Pendant quatre siècles, les libres penseurs ne trouvèrent pas de meilleur subterfuge pour excuser leur hardiesse aux yeux des théologiens. La compression produit toujours la subtilité; la conscience proteste, et se venge par un respect ironique des entraves qu'on lui impose.

Si donc on applique le nom d'averroïstes à cette famille de penseurs inquiets et exaspérés par la contrainte, si nombreuse en Italie à la renaissance, et qui se couvrait du nom du Commentateur, Pomponat doit ôlre placé au premier rang parmi les averroistes, et Vanini a pu dire avec vérité : Peirus Pomponatius, philosophais acutissimits, in cujus corpus animum Averrois commigrasse Pythagorasjudicasset*. Mais, si on entend par averroïste un partisan de la doctrine de Tunité de Tinlellect, ce nom convient si peu à Pomponat, que toute sa vie n*a été qu*un combat perpétuel contre Âchillini, le champion de Taverroïsme'. Âverroès, d'ailleurs, est traité dans ses écrits

t Quœ omnia, quanquam a profano valgo non percipiontor, ab istis tamen philosophis, qui soli sunt dii terrestres et tantum distant a caeteris, cujuscumque ordinis sive conditionis sint, sicut homines veri ab hominibus pictis, sont concessa et demonstrata. {De incant. p. 53.)

* Àmphith. Exerc. vi, p. 36.

i Ce moment de rhistoire de recelé de Padoue a donné liea à beaucoup de méprises. Bayle (art. Pomponace, note B) a

avec ane entrème sévérité : il trouve ses opinions si extravagantes et si dénuées de sens qu'il doute que jamais personne les ait prises au sérieux, et qu'Averroès luimême les ait comprises * .

Pomponat étant présenté comme le fondateur de Talexandrisme, bien qu*à vrai dire on ne remarque chez lui aucun attachement systématique pour Alexandre, la symétrie voulait qu*Achillini devint le chef des averro'istes. Cette classiflcation serait tout artificielle, si on prétendait qu*Achillini a réellement soutenu Tunité des âmes et rimmortalité collective. Tout en reconnaissant que, sur ces deux points, la doctrine d'Averroés est conforme à celle d*Aristote, Achillini rejette expressément ces théories comme opposées à la foi ^ Mais, à un autre point de vue, Achillini mérite le nom d'averroïste, je veux dire par Timportance qu'il accorde au Grand Commentaire, par sa manière scolastique et pédantesque. L*école de Padoue n'a rien déplus célèbre que les luttes de Pomponat et d* Achillini. Achillini remportait dans les thèses solennelles; mais le public donnait raison à Pomponat, en se portant en foule à ses leçons ^ La ligue de Cambrai les força Tun et

relevé Terreur de ceux qui placent Pomponat parmi lesaverroïstes. Brucker (t. P', p. 826) avait commis d'abord la même méprise ; plus tard (t. III, p. 162] il Tarectifiée. Leibnitz (0pp. t. I®', p. 73) est tombé aussi dans quelque confusion à cet égard.

* Cf. n. Ritter, Geseh. der neuem Phih 1** part. p. 393.

» H. Rilter, ibid, p. 383 et suiv.

» Niceron, t. XXXYI, init. — Tiraboschi, t. VI. p. 492. — Papadopoli, HisU gymn Patav. t. II, p. 298. — Les œuvres

36i AVKRR0È8.

Tautre, en 4509, de transporter leur champ de bataille à Bologne. La lutte s*y continua jusqu'à la mort des deux combattants, vers 1520.

Achillini n'est vraiment qu'un disputeur, un continuateur de la vieille école padouane, où la qualité la plus nécessaire était Thabileté dans les exercices publics, l'audace à presser un adversaire, l'assurance dans les réponses. Comme tous les averroïstes, il cherchait à paraître orthodoxe, en invoquant sans cesse la distinction de Tordre théologique et de l'ordre philosophique. Il se montre beaucoup plus libre dans sa hautaine épitaphe à San Martino Maggiore de Bologne :

Hospes, Achillinum tutnulo qui quieris in isto,

Falleris; ille suo junctus Aristoteli Elysium colit, et quas rerum bio discere causas

Vix potuiti plenis nutic vidct ille ocuUs. Tu modo, per campos dum nobiliâ umbra beatos

Errât, die longum perpetuumqne Vale.

§ VII

Ainsi, ces doctrines que nous avons vues, au temps de Pétrarque, réduites à se cacher et à conspirer dans Tombre,

d*ÂchilIini ont été plusieurs fois imprimées à Venise, en 1508, 1545, 1551, 1568. Il est surprenant qu'on lise dans le Dict. des sciences phihsophiques qu'il n'a laissé aucun écrit qui soit parvenu jusqu'à nous.

AVBRROfcS. 363

étaient devenues, au commencement du xvi* siècle, la philosophie presque officielle de toute Tltalie. Les discussions sur rimmortalité de V&me étaienl à Foixlre du jour à la cour de Léon X. Bembo ne cachait pas ses prédilections pour Pomponat. Ce fut lui qui sauva le philosophe du bûcher, et se chargea, pour apaiser Tinquisition, de corriger le De Immortalitate animœ. Ce fut encore sous sa protection que Pomponat publia un Defensorium contre Niphus. Tous les vieux dictons de Taverroïsme incrédule, que Tenfer est une invention des princes, que toutes les religions renferment des fables, que les prières et les sacrifices sont des inventions des prêtres, se répétaient par les gens les mieux établis & la cour. C'est un averroïste que cet incrédule de la Messe de Bolsène. Le moyen âge lui eût donné des cornes, à ce mécréant qui ose douter devant le sang du Christ. Voyez la différence ! Raphaël en fait un galant personnage, lorgnant agréablement le miracle, en homme d'esprit qui connaît la raison des choses, et qui a lu son Âverroès.

Ce n'est pas que, pour sauver les apparences, on ne se montrât sévère par moments. On condamnait Pomponat, et sous main on Tappuyait. On payait Niphus pour le réfuter, et on encourageait Pomponat à répondre à Niphus. Que pouvait-on attendre de sérieux d'une bulle contresignée Bembo, et ordonnant de croire à l'immortalité? La nuance qui séparait en ceci les alexandristes et les averroïstes était d'ailleurs presque insaisissable. Les premiers avouaient franchement les conséquences de leur doctrine, auxquelles les seconds n'échappaient que par de subtils

mensonges. Dé part et d*autre, la méthode, Tesprit, les tendances irréligieuses étaient les mêmes. Harsile Ficin, J.-A. MartaS Gaspard Contarini*, plus tard Antoine Sirmond, leur opposent les mêmes arguments, et le concile de Latran les enveloppe dans la même condamnation.

Le concile de Latran ne fut qu'un effort impuissant pour arrêter lltalie dans la voie où elle était engagée, et d'où la grande réaction provoquée par Tébranlement de la réforme put seule la tirer. Certes, à n'envisager que les termes de la bulle, on croirait qu'il s'agit du zèle de la plus pure orthodoxie. Tous les subterfuges de, l'école de Padoue y sont prévus. Le concile condamne et ceux qui disent que l'&me n'est pas immortelle,, et ceux qui prétendent qu'elle est unique dans tous les hommes', et ceux qui soutiennent que ces opinions, quoique contraires à la foi, sont vraies philosophiquement^. Il ordonne en outre aux professeurs de philosophie de réfuter les opinions hétérodoxes, après les avoir exposées*, et enjoint de

* Àpologia de animœ immortalitate, cum diçressione, quod intellectus sit muUiplicatus, joint comme réfutation au De Anima et inente humana de Simon Porta.

> Contarini, écrivant contre Pomponat» se crut également obligé de réfuter Tunité de l'intellect (Poli, p. 550).

* Concil. Later. V, sessio vui! ( Labbe, Concil. t. XIX, col. 842.)

* Qaumque verum vero minime contradicat, omnem assertionem veritati illuminatœ fidei contrariam omnino falsam esse definimus. {Ibid.)

' Insuper omnibus et singulis philosophis districte praecipiendo mandamus ut, quum philosophorum principia aut con-

poursuivre, comme hérétiques et infidèles, les fauteurs de si détestables doctrines. Enfin, il défend aux clercs de consacrer plus de cinq ans à Tétude de la philosophie et de la poésie, s'ils n'y joignent l'étude de la théologie et. du droit canon.

Cette bulle est datée du ^9 décembre ^512. Or, c'est précisément dans les années qui suivent que la controverse excitée par Pomponat atteignit le plus haut degré de vivacité et de hardiesse. Le De Immortaliiate animée parut à Bologne en 1 54 6. Le décret de Lalran n'eut donc pas une grande efficacité. Quelques voix s'élevèrent même timidement dans le concile en faveur des doctrines condamnées*. Contelori mentionne, il est vrai, un ordre daté du 43 juin 4548, par lequel il est enjoint de poursuivre Pomponat comme rebelle au concile de Latran * ; mais il

clasiones in quibus a recta fîde deviare noscuntur auditoribus suis legerint, quale hoc est de animse mortalitate aut unitate, et mundi aeternitate, acalia hujusmodi, teneantur veritatem religion] s christianse omni conata manifestam facere, ac omni studio hujusmodi philosophoram argumenta, quum omniasolubiiia existant, pro viribus excludere atque resolvere. (Ibid,)

* R. P. D. Nicolaus, episcopus Bergomensis, dixit quod non placebat sibi quod theologi imponerent philosophis disputantibus de veritate (1. unitate) inteilectus, tanquam de materia posita de mente Aristotelis, quam sibi imponit Averrois, licet secundum veritatem talis opinio est falsa. Et R. P. D. Thomas, generalis ord. praedicatorum, dixit quod non placet secunda pars buliae, prœcipiens philosophis ut publiée persuadendo doceant veritatem fidei. (Labbe, col. 843.)

* Petrus de Mantua asseruit quod anima rationalis, secun-

ne parait pas que cet ordre ait ea aucune conséquence. Le décret fut pris beaucoup plus au sérieux en Espagne. L'auteur d'une vie de Raymond Lulle qui vivait vers ce temps nous atteste que, tous les ans, on le Usait solennelU^ ment à l'université de Palma*, et que lui-même, pour témoigner sa joie de cet heureux événement, composa une pièce de vers, où Léon X était égalé à Ferdinand le Catholique pour son zèle contre l'hérésie :

lile reos lidei flammis ultricibus arcet,

Tuque peregrinum dogma vagumqae premis.

Vos duo &uilîcitis gestis et voce Leones, Omnia sub Christi mittere régna jugo.

Cet excellent pape ne méritait certainement pas un tel éloge. Il prenait trop d'intérêt au débat pour songer à brûler les combattants, et ce fut bien moins pour le clore que pour le plaisir de le voir durer qu'il commanda une réfutation de Pomponat à son théologien de confiance, Augustin Niphus.

dum principia philosophise et mentem Aristotelis, sit sen tîdeatur mortalis, contra determinationem concilii Lateranensis. Papa mandat ut diclus Petrus revocet, alias centra ipsum procedatur. 13 jun. 1518 (apud Ranke, HisL de la pap. i, .!«', chap. 11, § 3).

* Acta SS, Junii, t. V, p. 678.

AVBRROès. 36'

§ VIII

Niphus avait commencé par être averroiste déterminés Au sortir de Técole de Vernias, il écrivit son traité De Intellectu e.t dmmonibuSy qui fit scandale à Padoue. Il y soutenait l'opinion de son maître surTunité de Tintellect, et s'efforçait de prouver qu*il n*y a d*autres intelligences séparées que celles qui président aux mouvements des corps célestes. Les arguments de saint Thomas et d*Albert contre Averroés y étaient traités avec si peu de respect, qu'il fallut la protection du pieux et tolérant Barozzi, évéque de Padoue, pour arracher Fauteur à la fureur des thomistes. Barozzi rengagea, pour apaiser Témeute, à supprimer quelques passages de son livre, et ce fut avec ces corrections que Touvrage parut en 1492". Celte mésa-

« Tous ceux qui ont parlé de Niphus, Nicéroni Bayle, Brucker, Tiraboschi; etc., n'ont guère fait que reproduire la notice que Naudé a mise en tête de son édition des Opuscula moralia et politica de Niphus (Paris, 1614). La date de la mort de Niphtis est fort incertaine. Naudé fait observer quil vivait encore en 1545, puisqu'en cette année il dédie un ouvrage à Paul III. Il aurait pu même dire' en 1549, puisque dans le titre de Tédition de ton commentaire sur la Physique, datée de cette année, on lit : ... Post multat edUiones per eumdem auclorem in uUbna ejus œtate summa diligentia recognita atque am^ pliata.

' Niphus pourtant assure, dans sa préface, n'avoir rien eu à

368 AYERROÈS.

venlure le rendit plus sage. Il se rallia à Torthodoxie et devint zélé catholique. Padoue, Salerne, Rome, Naples, Pise le virent successivement, sous les noms de Suessanus, Eutychius, Philotheus, enseigner un averroïsme mitigé. Ses commentaires sur le De Substantia orbis, sur le De Animœ beaiitudine, et surtout sur la Destruction de la Destruction^ prirent place dans toutes les éditions à côté des textes d*Averroës, sans parler d*une foule d^opuscules qu*il faisait succéder d*année en année. Lui-même se fit éditeur d'Averroès, et en \ 495-^ 497, parut par ses soins une édition complète, depuis souvent reproduite. Dès celte époque les libraires aimaient à joindre aux ouvrages anciens quelque recommandation illustre parmi les contemporains. Le nom de Niphus devint ainsi inséparable de celui d*Averroès. Averroès seul a compris Aristote; Niphus seul a compris Averroès.

Solus Aristotelis nodosa volamina novit Corduba, et obscuris expriaiit illa nodis.

Gloria Parthenopes, Niphus bene novit utrumque, Et nitidum média plus facit esse die*.

Niphus tenait beaucoup d*ailleurs h ne pas se brouiller avec les théologiens. Dans son commentaire sur la Des-

effacer qui fût contraire à la foi catholique. « Satis mihi sit, ajoute-t-il, Petrum Barolium, episcopum Patavinum, Ghristianorum nostrœ œtatis decus et splendorem, et oui non minus in fide quam in pbilosophia tribuo,... defensorem habuisse. »

*■ Vers mis par Jérôme Paterni en tête .du commentaire de Niphus sur le XII« livre de la Métaphysique (Venise, 1518).

AVBRROÈS. 369

truciion de la Destrwlion^ il affecte de se servir sans cesse de ces expressions : At nos christicolm.*,. at nos cathoUci..,, Ses notes marginales sont souvent de vives ironies : Non potest mêelligere Averroes quod Deus sU in omnibus : o quam rudis ' / — Maie intelligi»^ bone vir^ sententiam Chrùtianorum* l A Rome, il eut beaucoup de succès; Léon X le créa comte palatin et lui permit de prendre les armes des Médicis. Son livre De Immortalitate animm, réfutation de celui de Pomponati parut à Venise en 1518. Niphus semble avoir été un de ces ehevaliera d*industrie littéraires si communs en Italie au xvi^' siècle. Il savait, comme l'Italien parasite, amuser ses maîtres par ses fanfaronnades de débauche, accepter fe rôle ridicule et payer son écot en bons mots. Ses traités politiques et moraux avaient de la vogue. Charles-^uint loi accorda ses bonnes gr&ces, et il avait Thonneur de plaire aux princesses de son temps'.

Cette légèreté de caractère ne permet pas de prendre bien au sérieux la doctrine philosophique de Niphus. Sa psychologie est au fond la psychologie thomiste, qu*il avait d'abord combattue. L'intellect, forme du corps, est

' 1 F. 302 (édit 1560).

«iWd.f. 119, 175VO, 206VO.

* Son traité Du beau, dédié à Jeanne d'Aragon Golonna, est deviné à prouver que le corps de cette dame était le critérium formœ ou la beauté archétype, vu qu'il olirait en tout la proportion sesquialtère. Bayle a gravement discuté d'où pouvaient lui venir, sur ce point, des connaissances aussi précises. (Art. Jeanne d Aragon, note B, G, D.)

370 AVERBOÈS.

susceptible de pluralité numériqae; il est créé aa momenl pu il est uni au sperme, et survit au corps ^ Ni Aristote, ni Averroès n'ont connu la rréalion ; cependant il ne répugne pas aux principes du péripatétisme que Dieu prcH duise quelque chose de nouveau, sinon par variation de lui-même, du moins par variation de la cause objective. Ce qu*Aristolc rejette absolument, c*est la création dans le temps ; mais rien n*empéche de supposer la création éter* nellc, en accordant au néant une priorité conceptuelle*. Niphus varia beaucoup sur ce point : dans sou livre De Immortatilaie animm et dans les dernières éditions de ses commentaires, il en vint jusqu'à soutenir que les principes d'Aristote ne répugnaient pas à la création dans le temps, et que ce philosophe avait envisagé Fintellect comme créé.

Niphus a été généralement considéré comme un des chefs de recelé averroïste'. M. Ritter a fait observer que sur une foule de points, il combat la doctrine du commentateur, et que, dans son commentaire sur le XIP livre de la Métaphysique, il le traite avec un mépris afifecté : c Averroès in praîsenti commento fere dicit tôt errata quot

> verba....Magno miratu dignum est quonam pacto \ir

> isie (Averroès) tantam fidem lucratus sit apud Latinos

i In Phys. ausculL p. 47 v» (Venet. 154d). — De inteUectu et dcBtn. 1. II.

* In Phys, f . 45 v« et 47.

> Àverrois sectatores qui noslro hoc «vo adhuc spirant, inter quos nous et caput est Suessanus... etc. (Ant. Brasavola, in De stLbst. orbiSf ms. bibl. Ferrar., n9 304, p. 407.)

AVKRROÈS. 871

» in exponendis verbis Arîstotelis, quum vix iinum ver- » bu m recte exposueril*....» Il appelle ses commcnlaires potius confusiones quam expositiones, et il déclare n'adopter cet auteur que parce qu'il est célèbre et que les élèves ne veulent pas entendre parler d'an autre maître* Il est vrai qu'ailleurs il lui accorde les plus grands éloges^, et se montre impitoyable pour ses détracteurs^ Ce serait peine perdue que de chercher à concilier ces différences, et Niphus serait sans doute le premier à en sourire.

* H. Ritter, Gesch.derneuem Phil. V^ part. p. 381 et suiv. — Cf. Comment, in Destr. Deslr. l 60, 64, 177 v», 211 (édit. 1560)..

s Quum barbarus sit« Grseorum mentem ad plénum inteiligere non potuiL..; sed quia nostro tempera famosus est, ita ut nulltis videatur peripaUiicm nisi Averroïcus, cogor ipsum exponere. Adest prœterea rogatus nostrarum scholarum, oui non parère difficile videlur. {Philosophorum hac nostra tempesiate înonarchœ, Augustini Niphi Sues^ani, In duodecimum Metaph. f. 2 et proœm. Venet. 1518.)

* Hic ex Grtecis enarratoribus perinde atque ex optimis fontitibus philosophiam visns est non tam hausisse quam expressisse; qua e re soins commenta toris nomen sibi comparavit. Dii immortales ! quantum est bonos sequi authores. [In Phys auscuU. praef.)

* Quidam Averromastici, quorum studium potissimum est in reprebendendo Averroe. {Ibid, î, 51 v^, 53 v^.)

372 AVBRROàS.

§ IX

L^averroïsme inoiïensif de Nîphus fut pendant tout le xYi^ siècle l'enseignement officiel de Padoue. 'Le mot d*averroïsrne ne représentait plus une doctrine, mais' la confiance accordée au Grand Commentaire dans l^interprétation d'Aristote. Or, bien loin que les Ibéologiens fussent contraires à un tel enseignement, il y avait dans cette fidé- Jité aux vieux textes un respect de Tautorité qui devait leur plaire. C'étaient les novateurs en philosophie et en littérature qui appelaient cela de la routine et de la barbarie. Les hommes les plus catholiques voulaient être appelés averroïstes dans le sens que nous venons d'expliquer*. J*ai vu à Rome, au couvent de la Chiesa Nuova, dans une armoire contenant les livres qui ont appartenu à saint Philippe de Neri, et que Ton garde comme reliques, un bel exemplaire manuscrit d'Averroès. L'Église approuvait hautement l'étude d'Aristote; le cardinal Pallavicini allait jusqu'à dire que sans Aristote l'Église aurait manqué de quelques-uns de ses dogmes. Or, Averroès était, de l'aveu général, le meilleur interprète d'Aristote. Va^j'ccç sfx des disciples de Pythagore, dit un contemporain^ n'a rien qui doive nous étonner, puisque de nos jours nous voyons tout

*■ Vires catholicos se et esse et dici velle averroistas, dit le cardinal Tolet. (Âpud Bruckerum, t. VI, p. 710.)

AYERROÈS. 373

ce que dit Averroès passer pour axiome aux yeux de œux qui philosophent*. Les titres les plus splendides lui étaient prodigués : Solertissimi^s peripaieticm disciplina interprès. — Altividtis aristotelicorum vestigator pénétralium. — Magnus Averroès ^philosophas consummatissimus. — Primarius rjrum artstotelicarum commentator. Le mot averroïste^ enfin, n'impliquant plus aucune nuance d*opinion, mais désignant seulement un homme qui a beaucoup étudié le grand commentaire, devint synonyme de philosophe, comme galéniste Tétait de médecin.

Marc-Antoine Zimara, de San Pietro, au royaume de Naples, se fit une grande réputation dans les écoles, par les soins dont il entoura le texte d' Averroès. Se& Solutions des contradictions d^Aristote et d'Averroès^ ses Index^ ses concordances, ses annotations marginales, ses analyses, devinrent, comme les travaux de Niphus, des parties intégrantes de toutes les éditions d*Averroès. Averroès subissait dans Técole de Padoue le sort de tous les maîtres classiques. Au texte de ses œuvres on préférait des résumés modernes, plus maniables, plus usuels.

La subtilité et la sécheresse sont les défauts communs de tous les averroistes. Mais nul, il faut le dire, ne les a

^ Prsf. Jant. (edit. 1553) f. 3 v^, 6 v», 12. Car omnilms bene philosopbantibus viris adversabimur, qui Untam ufto ore Averroi tribuunt, ut neminem qui non averroista sit bonum unquam fore philosophuro praedicent,....nec quemquam prorsus philosophum putent qui huic audeat contrjtdicere. — Cf. Hantinum, prœf. in libr. De Part et gêner, anim. — L. Vivem, De causis corr. artX V. 0pp. t. I, p. 410. (Bàle. 1555.)

374 AVBRROftS.

portés aussi loin que Zimara. Cette barbarie commençait à fatiguer, même à Padoue. Déjà nous avons vu la faveur publique abandonner le pédant Achillini et se porter sur Pomponat. Zimara éprouva la même disgrâce . Il devint ridicule, insupportable aux élèves, et ne put enseigner que trois ans< . Bembo, dans une lettre datée du 6 octobre 1 525% exprime avec finesse, Tlmmeur que lui inspirait cette méthode surannée, t II quale Otranto', écrit-il à Rannusio, è già da ora tanto in odio di questi scolari tutti dair un capo air altro che se nerldono con isdegno. Ferciocchè dîcono che ha dottrina tutta barbara e confusa, cd è seraplice averroista.... E costul pare che sia tutlo barbare e pieno di quella feccia di dottrina, che ora si fugge corne la mala ventura. Siate sicuro che questo povero studio quest* anno, quantoallearti, non arà quattro scolari, e sarà I* ultime di tutti gli studj. Mea nihil inurest: se non in quanto essendo io di cotesta patria, mi duole dl veder le cose che sono d^alcun momento ail' onor pubblico, andare per questa via lontano da quello che si dee deslderare e procacciare. »

Les SoluHones eontradictionum Àristoielis et it?crrois^f composées en grande partie diaprés Zimara, et re-

* Faeciolati, 11I« pars, p. 274.

« Opère, t. III, p. 118. Veneiia, 1729.

* San Pietro, patrie de Zimara, est un petit bourg près d*0trante. On désignait souvent en Italie les hommes par le simple nom de leur ville natale : Suessa, pour Niphua; Corduba, pour Âverroès*

* 0pp. Averr. t. XI (édit 1660).

ATRRROÈS. 375

cueillies par les Juntes, ne sont pourtant pas sans Intérêt, à cause des nombreuses citations qu*on y trouve des mat-^ très en faveur à Padouc. Il est curieux de voir dt^filer sur chacune des questions'alors agitées Gilles de Rome, Wal-^ ter Burieigh, Baconlhorp, Jean de Jandun, Grégoire de Rimini, Paul de Venise, Jacques de Forli, GaoUiuo de Tiene, Pomponat, Achillini, Niphus. Ce qui est plus eu* rieux encore, ce sont les anecdotes relatives aux ar|^mentations de TUniversité de Padoue qui y sont rapport tées, et qui nous font pour ainsi dire assister aux discussions de cette école célèbre*, là doctrine de Funitô de Tintellect est adoptée dans le sens de Tunité des prin^ cipes communs de Tesprit', mais ouvertement rejetée, en ce sens qu'il n*y aurait qu'un seul principe substantiel de la raison humaine. Zimara entre flans de subtiles distinctions sur les diverses nuances que cette théorie avait prises dans Fécole de Padoue, et sur les efforts que Ton avait faits pour la concilier avec la foi'. Mais toujours respectueux pour le Commentateur, il aspire moins à le réfuter qu'à prouver que les erreurs qu'on lui attribue ne

1 Par exemple, f. 62 v«, 134 yo, 140, 212 r>.

» F. 177 yû.

* Isti sunt mediiinter Averroem etChrislianos : yoluntenim tenere unitatein intellectus cum Averroe, et ^olunt eam defendere cum principiis Christianorum,. et ista non possunt stare...« Erubescant ergo memlacio velle tueri unitatem intellectus, imponendo ei illud quod non dixit.... ut ipsa tandem yeritate coacti nullo pacte défendant unitatem imo potius fatuitatem intellectus. {Ibid. f. 210 et y®.)

376 AYERRÔÈS.

lui soDt pas imputables. L'intelligence première donne l'être au premier mobile, et par lui à l'univers. Le premier moteur est la forme des étresS comme le maître est la forme de &on esclave. L'intellect actif n'est ni Dieu luimême, comme le veut Alexandre, ni une simple faculté de r^e, mais une substance supérieure à l'âme, séparable, incorruptible*. La forme est le principe d'individuati<^: la forme en effet suppose la matière, tandis que la proposition réciproque n'est pas vraie*. L'âme intellective est séparable et immortelle^. La vérité nous arrive par deux voies, les prophètes et les philosophes ; dans le doute, les prophètes doivent être crus de préférenceV

Une foule de laborieux professeurs concoururent avec Niphus et Zimara â l'élucidation des œuvres d'Averroès. Antoine Posi de Monselice publia un index plus considérable encore que celui de Zimara (4560, 4572). Julius Palamedes donna une troisième table du même genre (Venise, 4571). Bernardin Tomitanus de Feltre composa des Solutiones contracUctionum in dicta Aristotelis et

» Ibid. f. 120.

« Ihid. f. 172 r>.

» Ibid, t 147 vo, 193 vo.

* Ibid. f. 152.

* Licet igitur Aristoteles ista non vident, nec philosophi, videruot tamen ista prophétie, qui in superiori gradu sont coDStituti quam philosophi, secundum sapientes, et ideo stante discordia, in talibus potius prophetis credendum quam pbilosophis, quum ipsi intentiores Deo sint quam fuerintpbilosophi. {Jbid. f. 207 V.)

AVBRROÈS. 377

Averrois, analogues à celles de Zimàra, et des arguments pour les questions d*Â?eiToës*. Philippe Boni composa ^nne autre concordance du même genre. Un grand nombre de livres usuels, sous les titres de Methodus legendi Averroem, Thésaurus in Averroem, Concordaniia in Averroem, etc., étaient avidement recherchés des étudiants''. Marc-Antoine Passeri, Vincent Madio, Chrysostome Javello, Jean-François Burana, Jean-BaptisteBago- Unit Jérôme Stefanelli, élève de Zimara, les deux Trapolini, Victor Trincavelli, parleurs leçons et leurs écrits, continuèrent la tradition du même enseignement durant toute la première moitié du xvi* siècle.

Cette vogue extraordinaire amena un remaniement général des traductiona d*Averroès. Depuis la première édition (Padoue, 1472), on s*était contenté de reproduire les anciennes versions faites de Tarabe au xiii' siècle, & peu près telles qu'elles se trouvent dans les manuscrits. Niphus et Zimara avaient bien essayé de les corriger et de les rendrç intelligibles, mais n*y avaient que médiocrement réussi. Dès le commencement du xvi® siècle, on se mit à faire de nouvelles traductions latines sur les

< A la suite de Tédition de 1574. — Cf. Tomasinf, Elogia, t. I*', p. 66 sqq.

s Cf. Antonio, BibL hisp* têtus, t. H, p. 401.

traductions hëbraïqcies. H faut se rappeler que les manascrits arabes d*Âvorroès alors comme aujourd'hui étaient excessivement rares, et que les arabisants ne Tétaient guère moins, tandis que les traducteurs juifs abondaient. Avicenne eut le même sort : traduit. d*abord de Tarabepar Gérard de Crémone, il le fut ensuite de Thébreu par Maotino, Andi-é Alpago de Bellune, Jean Cinq- Arbres, etc. Il faut, du reste, arouer que te but qu*on se proposait ne fut pas atteint, et que les traductions faites de Thébrea sont plus barbares et plus obscures encore que celles du XIII* siècle'.

Ces versions nouTelles circulaient depuis longtemps manuscrites, lorsque les Juntes formèrent le plan d'une grande é iition complète d'Averroès, dont ils confièrent le soin à Jean-Baptiste Bagolini de Vérone, connu à Padoue comme philosophe*, et à Venise comme médecin. Une part très-large y fut faite aux traduc^tions nouvelles ; les anciennes versions furent conservées pour quelques traités, en particulier pour les commentaires sur la Physique, le traité du Ciel, la Métaphysique, la Morale à Nicomaque. Quelquefois, cofnme pour certaines parties importantes du traité de l'Ame, les deux versions furent imprimées parallèlement sur doux colonnes. Souvent les textes anciens et les versions nouvelles furent corrigés les uns par les autres.

* Cf. Possevini. Bihl sélect, t. II, 1. XH, cap. 16 et 18. — Richard Simon, Stippi. à LéondeModène, p. 121 (Paris, 1710).

> Cf. Facciolali, IIP pars. p. 302. — Maffei, Verona iUuiir. parte lU, col. 168-169 (Verona, 1732).

ATERROÈS. Sr79

Qnelqnes paraphrases restées Jusque-là inédites forent traduites pour la première fois. Les notes marginales de Zimara furent maintenues; une classiflcation meilleure fut établie; les paraphrases et les commentaires moyens furent divisés et placés après les textes. Bagolini déploya un grand zèle dans ce travail, et mérita de ses contempo^ rains ce suprême éloge :

Tantum et Aristoteles Bagolino et Corduba debent, Quantum humus agricolse débet operta rubis*.

Il mourut de fatigue avant Tachèvement de son œuvre. Marc Oddo présida à la publication, qui eut lieu dans les années 1552-4553.

Le juif Jacob Mantino, né à Tortoso, en Espagne, et médecin dp Paul Ili', fut le plus laborieux des traducteurs qui entreprirent, au xvi* siècle, de réformer le texte d'A* verroès d'après l'hébreu. Il revit à lui seul presque tous les commentaires. Bagolini prit dans ses papiers les parties qu'il jugea convenables, et négligea le reste. On va voir, en effet, que les travaux de ces nouveaux interprètes faisaient souvent double emploi, 4)t que le même ouvrage se trouvait traduit de plusieurs côtés à la fois.

* Edit. 1653, f. 11 vo.

' Marini, Degli Àrchiatri Pontificj (Rome, 1784). vol. !«', p. 292, 367. — Wolf, l, p. 666; lîl, p. 515. — Antonio, t. I", p. 467. — Carnioly, Histoire des médecins juifs, p. 145 et tuiy. — Wolf a pris pour des ouvrages originaux quelquesunes des traductions de Mantino.

380 AVERROàS.

Abraham de Balmès, né à Lecce, au royaume de Naples, et médecin à Paddue, assez connu parmi les juifs comme grammairien, s*attacha surtout aux œuvres logiques d*Averroës, à la Rhétorique et à la Poétique^ Bagolinl se servit de ses versions pour corrigier celles de Mantino, et les préféra pour les Topiques, les Arguments Sophistiques, la Rhétorique, le De Substaniiaorbis^.

Jean-Frânçois Burana de Vérone, professeur à Padoue*, est le seul chrétien qui figure dans cette liste de traducteurs. Il est infiniment probable que Burana s^appropria le travail de quelque juif; car on ne peut guère supposer qu'un chrétien à cette époque ait pu savoir assez bien Thébreu rabbinique pour traduire, même médiocrement, des textes aussi difficiles : pourquoi d*ailleurs se serait-on donné cette peine, quand on avait autour de soi dès juifs tout prêts à faire la besogne per alcuni danari ? Il paraît qu*on attribua aussi à Burana la connaissance de Tarabe ; il résulte au moins de documenta inédits, que MafTei avait entre les mains» quMl traduisit plusieurs auteurs grecs. Quoi qu*U en soit, Burana figure dans Tédition des Juntes

* Cf. Wolf, I, p. 70. — Richard Simon. Hist. crit. du Vieux Testament, p. 666. -- Steinschneider, Gâtai, (inédit) d*Oxford, au mot Àverrois,

^ Sa traduction de la paraphrase de la Poétique se lit dans rédition de 1560. Bagolini avait préféré celle de Mantino.

* Facciolati, TI« pars, p. 115. — Maffei, Verona illustraia, parte lU, p« 126-127. — Maifei et Facciolati. trompés par le titre de rédition de 15B9, ont pcis poor deux auteurs différents Averroès et Alubidus {sic) Rosadis.

pour les grands commentaires des Analytiques, sur lesquels on n*avait avant lui que les expositions moyennes. Sou travail avait déjà été imprimé en 4539. Marc Oddo se plaint vivement de la défectuosité de cette traduclion, qu'il fut obligé de corriger par celle de Hantino*. Paul risraélite donna la paraphrase du traité du Ciel et le prologue du XII» livre de la Métaphysique ; Vital Nissus, la paraphrase du traité de la Génération ; Calo Calonyme, médecin de Naples, figure comme traducteur de la Destruction de la Destruction, et de la lettre sur YUnion de rinieUect séparé^. Sa version est plus complète que celle qui fut faite daTarabeen 4328 par Calonyme, fils de Calonyme, fils de Meïr, et qui fut imprimée en 4497 avec le commentaire de Niphus'. A cela près, ce travail lui fait peu d*honneur. Je ne sais s'il existe un texte moins intelligible, et Pococke* disait avec raison qu'il mérite doublement le titre de Destruction [non perHo sed destructio), Wolf attribue aussi à Calo la traduction des QuestioTis physiques d'Averroës, avec le commentaire de Moïse de Narbonne'.

« Prœf. edit. 1553, f . 7 v^.

* Voy. ci- dessus, p. 190-191.

• Cette dernière est celle dont parlent les éditeurs de Venise, Veiustiori posthabita. Cf. Gosche, G?uxzzali, p. 268 et suiv.

* Ad Portam Mosis, p. 118.

• Bibl. hebr. I, p. 19.— Steinschneider, Catal. (inédit) d'Oxford, art. cité, n<>« 27 et 28. — Par une erreur bizarre, Tennemann (art. Àverrois (laDsi'Ëncycl. d'Ersch et Gruber) indique comme traducteur de la Destruction Yéditeur Bonetus Locatellus (Venise, 1497).

S88 AVBRROiS.

Un manuscrit de la Bibliothèque impériale (apcirn fonds, 6507) contient une version latine du coromeataire moyen sur la Physique, faite sur le texle hébreu de Zerachia, fils dlsaac, restée inédite, et achevée le 7 janvier 4500 par Vitalis Dactilomelos, maître es arts et docteur en médecine, par l'ordre du cardinal Dominique Grimani, patriardic d*Aquii6e. Ce traducteur est, du reste, complètement inconnu.

Élie del Medigo est aussi compté parmi les juifs qui cherchèrent à donner à Técole de Padoue un texte plus intelligible d*Averroès. Il traduisit, dit-on, le Desubstantia ùrbiSf le commentaire sur les MéléoresS les questions sur les Premiers Analytiques, imprimées à Venise, chez Aide (1477), et le commentaire moyen sur les sept premiers livres de la Métaphysique, imprimés pour la première fois dans Tédition de 1560^ La mort Tempêchade terminer ce dernier travail. Il se peut aussi qu*on ait regardé comme des traductions plusieurs des commentaires qu*il composa sur les traités averroïstiques.

Les œuvres médicales d'Averroès éprouvèrent le m^me sort que ses œuvres philosophiques. On sentit, rers le milieu du xvi^ siècle, le besoin de les traduire de nouveau, de les compléter, de les corriger. Jean-Baptiste Bruyerin Champier, neveu de Symphorien Cbampiert médecin de Henri II, traduisit» ou plutôt fit traduire de

* Bartolocci, t. !«', p. 14. •— Pasini, I, p. 55.

* C est à tort que les éditeurs donnent cette traduction comme faite sur l'arabe.

AVKaROBS, 388

l'hébreu les livres II, VI, VU du ColUget, qu'il réunit sons le nom de Collectanea medica. Mantino retraduisit également quelques chapitres du liyre V. André Alpago de BcUune revit le commentaire sur le poëme d'Avicenne. Le traité de la Thériaque fut publié d*aprës les papiers d* André délia Groce, chiiHirgien de Venise.

Li's Juntes, dans leurs éditions postérieures, ne firent que reproduire celle de 1553. Leurs préfaces attestent que ces livres étaient fort demandés. Cimque édition s'écoulait en deux ou trois ans, comme pour les classiques les plus usuels.

§XI

Un règne aussi absolu ne pouvait manquer de provoquer une réaction violente. L'aristotélisme arabe, person- Diaé dans Averroès, était un des grands obstacles que rencontraient ceux qui travaillaient alors si activement • à fonder la culture moderne sur les ruines du moyen âge. L'esprit révolutionnaire en Italie n'a jamais connu la mesure. Aristote devint bientôt un empoisonneur, un obscurantiste, le bourreau du genre humain^ qui a perdu le monde avec sa plume comme Alexandre Va perdu avec son épée. La majesté d'Averroès fut à son tour violée. Cet Arabe, ce barbare, devint le point de mire des sarcasmes de tous les esprits cultivés. Fiers d'avoir retrouvé la Grèce authentique, les philologues, hellénistes,

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platoniciens, hippocratistes, devinrent souyerainement méprisants pour cette Grèce falsifiée, pédantesque, qu'on trouvait chez les maîtres arabes. Cette scolastique hérissée, ces catégories décharnées, ce jargon sauvage durent paraître plus que jamais intolérables aux esprits ramenés par la culture classique à la belle forme et à la saine manière de penser. Pétrarque trouvait déjà Aristote peu agréable à la lecture^ Les humanistes du xv« siècle déclarèrent tout d*une voix Averroès inintelligible, vide de sens, indigne de fixer Tattention d'un esprit cultivé. Son obscurité devint proverbiale, et ses partisans passèrentpour des gens qui veulent trouver du sens à ce qui n*en a pas*. La scolastique, en s'éloignant continuellement du texte d*Aristote, en mettant le commentateur à la place du philosophe, et les cahiers des professeurs à la place du commentaire, s'était fait un Aristote de convention, qui ressemblait à TAristote réel à peu près comme Y Histoire scolastique de Pierve Comestor ressemble au texte hébreu de la Bible. L'insuffisance des traductions, Tincorrection des manuscrits et des premières éditions du xv* siècle, avaient rendu la lecture suivie du texte d' Aristote à peu près impossible : on se contentait de rapprocher les phrases qui offraient un sens et quelques principes qu'on était convenu d'attribuer à Aristote, pour bâtir avec cela

* De sui ipsius et muU. ignor. (0pp. t. II, p. 1051. édit, Henricpetri.)

> Ipsum obscurum, jéjunum» barbare et horride onuùa scribentem, refugiendum putant.... (Av. 0pp. Prœf. edit.1552, f. 6.)

un système^ La mise en lumière du texte grec d*Aristote fut véritablemeDt la découverte d*un texte nouveau, et tous les bons esprits déclarèrent dès lors qu*il ne restait plus qu'une seule chose à faire, c'était de laisser dans leur poussière les traductions et les commentaires du moyen &ge, pour chercher dans le texte seul le péripatétisme authentique. Mais la routine ne se tient jamais pour battue. Les vieilles traductions et les vieux commentaires gardaient encore de nombreux partisans, quand déjà Théodore Gaza, Georges de Trébizonde, Argyropule, Ermolao Barbaro avaient renouvelé le Lycée antique. De là cette lutte si acharnée de Taristotélisme arabe, cherchant Aristote dans Averroës, et de l'aristotélisme helléniste, cherchant Aristote dans son texte et dans les commentateurs grecs, Alexandre d'Aphrodisias, Thémistius, elc.

Le 4 avril U97, Nicolas Léonicus ThomaBus monta dans la chaire de Padoue pour enseigner Aristote en grec*. Bembo célébra en vers ce grand événement, qui semblait ouvrir une ère nouvelle dans l'enseignement philosophique. Léonicus, par la vivacité de sa polémique contre la scolastique, par son enseignement médical, tout hippocratique, par la beauté de son style et sa manière

* Soient quidem pleriqae ex duobns vel tribus Aristotelis dlctis dogma integrom fabricare. Ex omnibus tamen qui constroxerit neminem vidi. (Patrizzi, Diseuss, perip. 1. XllI, f. 113 vo. Yen. 1671.)

* C'est-à-dire d*aprës le texte grec. L'opinion qui fait enseigner LéoDicus en grec ne mérite pas d'eue discotée, (Faceiolati, l pars, p. LV-LVi.)

386 AVBRaoÈs.

cicéronienne, mérite d'être considéré comme le fondateur du péripatétisme helléniste et critique*. La douceur de son caractère le préserva des injures; il a même la politesse de trouver Averroés un interprète distingué : Averroe9 exquisitissimus Àristotelis interpres {Grm^os semper exHpio). Bien plus, il s*appuie sur la psychologie â*Averroès pour concilier Aristote et Platon, et établir la préexistence et Timmortalité des âmes*.

Tous les esprits distingués' du xvi* siècle prêchent ainsi la croisade contre les barbares en philosophie et en médecine'. La jeunesse, abandonnant les arguties sco-

• Philosophiam ex purissimis fontibuis, non ex lutuleolis ri- ▼ulis salabriter bauriendam esse perdocebat, explosa penitus sophistarum disciplina, quae tune inter imperitos et barbaros principatum in scbolis obtinebat, quum doctores, excogitatis barbara subtilitate figmentis,... et juventus in gymnasio Arabum et barbarorum commentationes secuta, a recto munitoque itinerein confragosas tgnoraoliscrepidiDesdueerentiir. (Pautus Jovius, apud Brucker, t. IV, p. 156-157.) — Cf. Patrizzi, Discuss. pef-ip, l. XII, f. 106 (Yen. 1571). — Tiraboschi, t. VII, 2« part. p. 422 (édit. Hodône).

• H. Ritter, Gesch. der neuem PhiL 1«* part. p. 377.

• Datas le. titre de Védilioo d' Aristote (Paris, 1531, ex ofBeiaa SimoQis Colinaei), on lit l'exhortation suivante : « Nunc ergo, 0 juvenos, ex Aristotelico opère, ceu ex proprio fonte purissimas baurite delibateque aquas, peregrinas autem tanquam viles laconas insalubresque Trinacri» lacus devitate. Omne enim malum studiis inseminatum fere est, qaod autbonim literis dunissis ipsisque authoribus, ad vana gloêsemata sese lotos contulere, et eos qui non essent autbores (ac si apes fucos sequerentur) pro ducibus et delegerunt et secuti simt. »

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lastiques, ne songeait plus qu'à apprendre le grec pour lire Aristote, et le pédant Zimara pouvait à peine trourer des auditeurs pour son Averroèa.' // qiiale autore^ dit Bembo dans sa lettre à Rannusio, déjà citée, a questi <R si tascia a parte dai buoni doUori^ ed aitendesi aUe sposizioni de commenti grecij ed a far progressa ne* t€sti\ La même révolution s*opérait en médecine. Hippocrate et Galien ne furent plus infaillibles qu'en grec. € Nos ancêtres, dit Thomas Giunta dans la préface de son édition d' Averroès, ne trouvaient rien d'ingénieux en philosophie ou en médecine qui ne vint des Maures. Notre âge, au contraire, foulant aux pieds la science des Arabes, n*admire et n'accepte que ce qui est tiré des trésors de la Grèce; il n'adore que les Grecs; il ne veut que les Grecs pour maîtres en médecine, en philosophie, en dialectique; qui ne sait pas le grec, ne sait rien. De là ces rixes, ces querelles si animées entre les philosophes et entre les médecins, si bien que les malades, ne sachant à quelle secte se vouer, meurent plus encore d'hésitation que de maladie*. » Jean Bruyerin Champier, dans la préface des Coileetanea d' Averroès, écrite en 1537, nous apprend

«Opère, t. III, p. 118 (Venezia, 1729). En 1499, lors de la translation de TUniversité de Pise à Florence, on recommande aux professeurs de ne pas confondre dans leurs leçons le texte et le commentaire, et de ne pas les expliquer de la même façon. Fabroni, HisL Àcad, Pisanœ, vol. 1, p. 284 et suiv.

» Êdit. 1»52, f. 2-3.

également que la jeunesse de son temps détestait les médecins arabes, et ne les voulait plus entendre citer*.

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