‹ Averroes et l'averroïsme: essai historiqueChapitre 102 sur 235 · De legibus (Opp , t. Ier, p · texte numérisé non relu

De legibus (Opp , t. Ier, p

Un mouvement rationaliste aussi prononcé ne pouvait manquer d'exciter chez les théologiens une vive opposition. Maimonide et la philosophie furent , durant plus d'un siècle, le sujet d'une lutte acharnée entre les synagogues de Provence, de Catalogne et d'Aragon. De part et d'autre, on s'excommuniait; quelques-uns allaient jusqu'à invoquer contre leurs adversaires l'autorité ecclésiastique. Montpellier, Barcelone, Tolède condamnaient au feu les écrits du fils de Maimon ; Narbonne, un moment, fut seule à les défendre. Les traités pour et contre Aristote et Maimonide, se succédaient d'année en année1. En 1305, le chef du parti théologique, Salomon ben- Adereth , est encore assez fort pour faire condamner la philosophie à Barcelone , et interdire, sous peine d'excommunication , d'en aborder l'étude avant vingt-cinq ans. Il fallut l'autorité de David Kimchi et l'activité féconde de Schem-Tob ben-Palkeira, de Jedaia Penini de Béziers, de Joseph ben-Caspi , pour assurer définitivement dans la synagogue le triomphe du péripatétisme, et faire du peuple juif le principal représentant du rationalisme au moyen âge.

S iv.

Deux faits caractérisent cette seconde période de la philosophie juive : 1 ° Le théâtre change : le fanatisme des Almohades , en même temps qu'il étouffe la philosophie chez les musulmans , contraint la civilisation juive à refluer dans l'Espagne chrétienne , en Provence , en Languedoc. Barcelone, Saragosse, Narbonne, Montpellier , Lunel , Béziers , Marseille , deviennent les centres

1. Cf. Hottinger, Bibl. orient., p. 41-42, SI. Wolf, I, 669, 876; 111, 796; IV, 920.

de ce nouveau mouvement ; 2° la philosophie juive revêt trait pour trait la physionomie de celle des Arabes. Jusqu'à Maimonide, cette philosophie, quoique essentiellement péripatéticienne , se développe d'une manière assez indépendante. Saadia j Ibn-Gabirol ) Juda Hallévi rappellent la première scolastique (Abélard , Roscelin , etc), antérieure à la traduction du corps complet de l'aristotélisme ; Moïse Maimonide, Lévi ben-Gerson ? au contraire, rappellent la seconde scolastique (Albert, saintThomas), embrassant l'ensemble de l'encyclopédie péripatétique. Les œuvres d'Aristote, accompagnées du grand commentaire d'Ibn-Roschd, seront désormais la base exclusive de la philosophie juive. C'est aux juifs qu'Averroès est redevable de sa réputation de commentateur. C'est d'eux qu'il reçut le titre , depuis solennellement confirmé par l'école de Padoue , à' Ame et Intelligence d'Aristote*. En effet , le texte pur d'Aristote se rencontre très-rarement dans les manuscrits hébreux. Au contraire, les traités accompagnés du commentaire, souvent même les paraphrases d'Averroès, y portent simplement le nom d'Aristote.

T^orsquek civilisationdes juifs eut émigré de TEspagne musulmane en Provence et djms les régiojis^adj^centês aulTPyrénées y^arabe^ qui jusque-là avait été leur langue usuelle et savante , cessa de leur être" familtër7~eT ils sentirent le besoin de faire passer en hébreu tous les écrits importants de science et de philosophie. Ces versions ont survécu pour la plupart aux originaux , et se trouvent en grand nombre dans les bibliothèques, en sorte que la connaissance de l'hébreu rabbinique est bien plus nécessaire que celle de l'arabe pour faire l'his-

1 . Delitzsch , Anckdota zur Gèschichte der m'iUclalterlicJien Scholastik unterJuden xind Moslemcn (Leipzig, 1841J, p. 302.

toire de la philosophie arabe1. Le procédé suivi dans ces traductions est , du reste, des plus simples. Le texte est décalqué plutôt que traduit; souvent l'interprète se contente de mettre les lettres hébraïques sur les lettres arabes. Chaque racine arabe est rendue par la racine correspondante en hébreu , lors même que le sens est différent dans les deux langues. Quand une forme arabe manque en hébreu , le traducteur la forge sans scrupule, en sorte qu'avec une certaine habitude, on pourrait rétablir sans hésitation le texte arabe que le traducteur juif a eu sous les yeux. On ne peut imaginer une fidélité plus littérale ou pour mieux dire plus radicale*. Ce n'est que dans certains traités d'une physionomie particulière, comme la Destruction de la Destruction , la paraphrase de la Rhétorique, de la Poétique,, de la République de Platon , que le traducteur se permet de prendre la parole en son propre nom , pour remplacer des détails spéciaux ou intraduisibles par d'autres détails plus intéressants aux yeux de ses coreligionnaires, ou pour faire tenir à l'auteur un langage plus orthodoxe 3.

La gloire principale de ce grand travail de traduction qui occupe tout le xme siècle et la première moitié du xive, appartient à la famille des Tibbonides, originaire d'Andalousie et établie à Lunel4. S'il fallait en croire le catalogue de la Bibliothèque nationale , Juda

1 . Richard Simon avait déjà fait cette remarque. [Suppl. à Léon de TSlodène, p. 121. Paris, 1710.)

2. Cf. Goldenthal, Averrols in Arist. Rhetor. comment. Préf. en hébreu, p. 31-33, et dans les Mémoires de l'académie de Vienne (classe phil.hist.), 1850, Grundzùge und Beitràge zu e'inem sprachvergleichenden rabbinisch-philosophischen JForterbuche , p. 422-23.

3. Cf. Destr. Destr., f. 101 v° , 102, 119, 208 >} 344 v°, 352. — Paraphr. Rhet., f. 494.

4. Cf. Wolf, I, p. 454.— Hist. litt. de la France, t XVI, p 381-386.

Aben-Tibbon, le chef de cette laborieuse famille, surnommé chez ses coreligionnaires le prince des traducteurs, aurait déjà traduit les commentaires d'Ibn-Roschd sur la Physique, le traité de l'Ame, la Météorologie (Hebr. 31 4). Mais c'est une erreur. Juda vivait àla fin du xne siècle, à une époque où il ne pouvait être question de traduire Ibn-Roschd en hébreu. C'est également par erreur que Bartolocci et Wolf1 attribuent à Samuel Aben-Tibbon la traduction de la paraphrase d'Ibn-Roschd sur la Physique. Tous ces travaux appartiennent au troisième Tibbonide, Moïse Aben-Tibbon. Avant Moïse toutefois, un Provençal établi à Naples, et allié lui-même à la famille des Tibbonides (il était gendre de Samuel) , fut l'auteur de lapremièretraductiond'Averroès. Jacob ben-Abba-Mari, fils de Rabbi Simson Antoli , était un de ces juifs que Frédéric II pensionnait pour seconder ses projets de vulgarisation de la science arabe. A la fin de sa traduction du commentaire d'Ibn-Roschd sur YOrganon, achevée à Naplesen 12322, il exalte la munificence de Frédéric, son amour pour la science, et souhaite que le Messie paraisse sous son règne. Antoli est aussi l'auteur de la traduction hébraïque de l'Abrégé de la Logique. Enfin les bibliothèques de Paris , de Turin , de Vienne possèdent sous son nom une traduction de l'Abrégé de l'Almageste d'Ibn- Roschd, achevée à Naples en 1 231 .

Il est probable que les versions d'Antoli , faites surtout en vue des traductions latines, pénétrèrent peu en

1, Wolf, I, 20.

2. Wolf, I, 618; III, 531 ; IV, 751.— Bartolocci, I, 14.— Bibl. nat., anc. fonds hébr., n° 303; Orat., 98, 101.— Uri, Irepart., p. 77.— Lambecius, I, p. 392, 404. — Pasini, I, p. 11, 48. — De B.ossi,Dizionario,p.^. — Le même, Codd. mss,9 t. II, p. 43, 50. — Delitzsch, Codd. hebr. Lips.f p 306. — Krafft, Codd. hebr. Ficnn., p. 131 sqq. Cf. Carmoly, Hist. des méd. juifs , p. 80 et suiv.

Provence ; car trente ans après , vers Tan \ 260 , nous voyons Moïse Aben-Tibbon donner à ses coreligionnaires une traduction presque complète des Commentaires d'Ibn- Roschd1. Vers la même époque, en 1259, Salomon, fils de Joseph, fils de Job, originaire de Grenade, mais établi à Béziers, traduit le commentaire sur le traité du Ciel et du Monde2. En 1 284, Zerachia, fils d'Isaac, de Barcelone, traduit les commentaires sur la Physique, le traité du Ciel et du Monde, la Métaphysique3. Jacob ben Machir traduit en 1 298 l'Abrégé de la Logique, et en 1 300, les commentaires sur les livres XI-XIX de l'Histoire des Animaux4.

Ainsi , dès le xme siècle , il existait jusqu'à trois versions différentes des mêmes commentaires, et pourtant, durant la première moitié du xive siècle, nous allons voir à l'œuvre une foule de nouveaux traducteurs. Ce double emploi n'a rien qui doive surprendre ; il était souvent plus facile au moyen âge de refaire les traductions que de se procurer celles qui existaient. Plusieurs de ces versions étaient faites pour telle ou telle personne, et ne sortaient pas de la province où elles avaient été élaborées3.

Un des plus laborieux traducteurs de cette nouvelle série fut le Provençal Calonyme, fils de Calonyme, fils

1. Wolf, I, p. 19, 655; III, p. 13; IV, p. 752.— Bibl. nation., n° 314, 327, 336, 350. — Pasini, Codât, taiir., I, p. 14. — Lambecius, I, p. 285. — Catal. mss. Angl. et Hib. p. 35.

2. Wolf, III, 14; IV, 752. — Pasini, I, p. 13 et 25. — ■ Delitzsch, p. 292.

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