CHAPITRE IL
l'averroïsme dans la philosophie scolastique.
si.
L'introduction des textes arabes dans les études occidentales divise l'histoire scientifique et philosophique du moyen âge en deux époques parfaitement distinctes. Dans la première , l'esprit humain n'a, pour satisfaire sa curiosité, que les maigres débris de l'enseignement des écoles romaines, entassés dans les compilations de Martien Capella, de Bède, d'Isidore, et dans quelques traités techniques, que leur caractère usuel sauva de l'oubli. Dans la seconde, c'est encore la science antique qui revient à l'Occident5 mais plus complète cette fois, dans les commentaires arabes ou les ouvrages originaux de la science grecque, auxquels les Romains avaient préféré des abrégés. La médecine, d'abord réduite à Cœlius Aurelianus, à la compilation de Gariopontus, retrouve Hippocrate et Galien. L'astronomie, bornée à quelques traités d'Hygin ou de Bède, à quelques vers de Priscien, revient par Àlfergan , Thabet ben Corrah, Albumasar, à la précision de la science antique. L'arithmétique, limitée durant tant de siècles aux simples procédés de l'abaque ou de l'indigitation, s'enrichit de procédés nouveaux. La philosophie, au lieu de quelques lambeaux de l'Organon, des Catégories apocryphes de saint Augustin, reçoit le corps complet de l'arîstotélisme, c'est-à-dire l'encyclopédie des sciences antiques.
En général, les premiers ouvrages traduits de l'arabe ne furent pas des ouvrages philosophiques. La médecine,
les mathématiques, l'astronomie, avaient tenté la curiosité de Constantin l'Africain, de Gerbert, d'Adélard de Bath, de Platon de Tivoli, avant que l'on songeât à demander des enseignements philosophiques à des mécréants comme Alfarabi et Avicenne. L'honneur de cette tentative nouvelle, qui devait avoir une influence si décisive sur les destinées philosophiques de l'Europe, appartient à Raymond, archevêque de Tolède et grand chancelier de Castille de 11 30 à 1 1 50. Raymond forma autour de lui un collège de traducteurs, à la tête duquel on trouve l'archidiacre Dominique Gondisalvi (fils de Gonsalve). Des juifs, dont le plus connu est Jean Avendeath ou Jean de Séville, travaillaient sous ses ordres1. Ce premier essai porta principalement sur Avicenne. Gérard de Crémone et Alfred Morîay y ajoutèrent, quelques années plus tard, différents traités d'Alkindi et d' Alfarabi2. Ainsi, dès la première moitié du xne siècle, des ouvrages fort importants de philosophie arabe étaient connus des Latins.
Un des phénomènes les plus singuliers de l'histoire littéraire du moyen âge, c'est l'activité du commerce intellectuel, et la rapidité avec laquelle les livres se répandaient d'un bout à l'autre de l'Europe. La philosophie d'Abélard, de son vivant, avait pénétré jusqu'au fond de l'Italie. La poésie française des trouvères, en moins d'un siècle, comptait des traductions allemandes, suédoises, norvégiennes, islandaises, flamandes, hollandaises, bohèmes, italiennes, espagnoles. Tel ouvrage, composé à Maroc ou au Caire, était connu à Paris et à Cologne en moins de temps qu'il n'en faut de nos
1 . Voy. l'excellente discussion de Jourdain sur ces trois personnages. Recherches, chap. in, § 7.