VII
Saint Thomas est à la fois le plus sérieux adversaire que la doctrine averroïste ait rencontré, et, on peut le dire sans paradoxe , le premier disciple du Grand Commentateur. Albert doit tout à Avicenne ; saint Thomas , comme philosophe , doit presque tout à Averroès. Le plus important des emprunts qu'il lui a faits est sans contredit la forme même de ses écrits philosophiques.
Il faut se rappeler qu' Averroès est bien le créateur de la forme du Grand Commentaire. Avicenne et Albert,
1. De appvehensione, pars V (Opp. t. XXI). Possibilis speculativa recipiens cnm eis lumen suscipit agentis, cui de die in diem fît similior ; et quura acceperit possibilis omnia speculata seu intellecta , habet lumen agentis ut formant sibi adhserentem — Ex possibili et agente compositus est intellectus adeptus, et divinus dicitur, et tune liomo perfectus est. Et fit per hune intellectum liomo Deo quodam modo similis, eo quod potest sic operari divina, et largiri sibi et aliis intellectus divines, et accipere omnia intellecta quodam modo , et est hoc illud scire quod omnes appetunt, in quo félicitas consistit contemplativa.
2. Ibid. part. VI, on lit une théorie psychologique de la prophétie, évidemment empruntée de confiance à un auteur arabe.
son imitateur, composent des traités sous le même titre et sur les mêmes sujets qu'Aristote, mais sans distinguer leur glose du texte du philosophe. Averroès et saint Thomas , au contraire , prennent membre par membre le texte aristotélique, et font subir ainsi à chaque phrase le travail de la plus patiente exégèse. Un seul des commentaires d'Albert , celui de la Politique , est composé suivant la méthode d'Averroès et de saint Thomas ; mais on a les meilleures raisons pour lui contester cet ouvrage. Il faut reconnaître au moins que si ce commentaire est d'Albert, il le composa après les autres et après avoir vu ceux de saint Thomas.
Albert est un paraphraste ; saint Thomas , au contraire, est un commentateur. C'est ce que Tolomé de Lucques a voulu dire quand il nous apprend que , sous le pontificat d'Urbain IV, saint Thomas commentait à Rome la philosophie d'Aristote, quoclam singulari et novo modo tradendi*. De qui saint Thomas a-t-il appris ce mode de commentaire nouveau et inconnu avant lui? Je n'hésite pas à le dire : il l'a appris du commentateur par excellence, d'Averroès.
Ainsi le double rôle d'Averroès parmi les philosophes scolastiques est déjà parfaitement caractérisé dans saint Thomas. C'est, d'une part, le grand interprète d'Aristote, autorisé et respecté comme un maître; c'est, de l'autre, le fondateur d'une damnable doctrine, le représentant du matérialisme et de l'impiété , un hérésiarque. Guillaume de Tocco, l'auteur de la légende de saint Thomas , énumérant les hérésies vaincues par son maître, met en première ligne « celle d'Averroès, qui ensei-
1. Eut. eccl., 1. XXII, cap. 24, apucIMuratori, Scripi. rer.ita/,\o\.Xl, col. 1153.
gnait qu'il n'y a qu'un seul intellect; erreur subversive du mérite des saints, car dès lors il n'y aurait plus de différence entre les hommes i. » Nous verrons bientôt le triomphe du docteur Angélique sur cet infidèle devenir, sous l'inspiration dominicaine , le thème favori des écoles de peinture de Pise et de Florence.
Saint Thomas, comme Guillaume d'Auvergne, comme Albert, mais avec plus d'élévation que le premier et plus de décision que le second, fait porter tout l'effort de sa polémique contre les propositions hétérodoxes du péripatétisme arabe : la matière première et indéterminée 2, la hiérarchie des premiers principes, le rôle intermédiaire de la première intelligence à la fois créée et créatrice3 , la négation de la providence 4, et surtout l'impossibilité de la création. Le commentaire du VIIIe livre de la Physique est presque tout entier consacré à réfuter celui d'Averroès. A ce raisonnement qu'il prête au philosophe arabe, et qui, en effet, résume assez bien sa pensée : Fieri est mutari ; atqui mutari nequil nisi subjectum aliquod ; ergo fie ri nequit nisi subjectum, il répond en niant la majeure. La production universelle de l'être par Dieu n'est ni un mouvement ni un changement ,
4. Bolland. Acta SS. Marin, t. Ier, p. 666. — Oudin, De script, eccl., t. III, p. 271. — ce Mirum est, dit la biographie placée en tête des œu- « vres de saint Thomas, quam graviter, quam copiose S. Thomas « in illam vanissimam sententiam semper inveheretur. Captabat ubique « tempora, quserebat occasiones unde ipsam traheret in disputationem, « pertractam vero torquebat, exagitabat, monstrabatque non a christiana « solum , sed ab omni quoque alia, peripateticaque prsecipue philoso- « phia dissentire. »