ttid.t p
3. Opp. t. XVII, opusc. xvi. - L'opuscule xxvn, De œternitalc munc/i, contra murmurantes, paraît dirigé contre les mêmes adversaires.
tëtisme contre les philosophes latins, c'est-à-dire contre les scolastiques orthodoxes, et s'attachant à Averroès comme à la suprême autorité , supérieure même à celle de la foi *; Saint Thomas s'indigne de voir des chrétiens se faire ainsi les disciples d'un infidèle ? et préférer à l'autorité de tous les philosophes celle d'un homme qui mérite moins le titre de péripatéticien que de corrupteur de la philosophie péripatétique 2. Il essaye donc de le réfuter non par l'autorité des Latins, qui ne plaît point, dit-il, à tout le monde, mais par des arguments philosophiques empruntés seulement aux Grecs et aux Arabes. Ni Aristote, ni Alexandre d'Aphrodisias, niAvicenne, ni Algazel, ni même Théophraste et Thémistius, dont Averroès altère la pensée , n'ont songé à cette doctrine étrange de l'unité de l'intellect. Tous ont regardé l'intellect comme individuel et propre à chaque homme. Et sans cela, que resterait-il de la personnalité et de la responsabilité humaine ? La faculté intellectuelle ne serait-elle pas détruite , puisque l'homme ne serait intelligent qu'au moment où son intelligence est mise en acte ?
Pour Averroès, le principe d'individuation est la forme ; pour saint Thomas , c'est la matière. Si l'individuation vient de la forme , la forme étant la même chez tous les êtres de la même espèce , le réalisme et l'averroïsme ont
1 . Unde mirum est quomodo aliqui solum commentum Averroys videntes, pronuntiare prsesumunt quod ipse dicit hoc sensisse omnes philosoplios grsecos et arabes, prseter latinos. Est etiam majori admira tione vel etiam indignatione dignumquod aliquis christianum se profîtens tam irreverenter de christiana fîde loqui prsesumpserit. (Ibid. p. 104 v°.
2 . Minus volunt cum cseteris peripateticis recte sapere quam cum Averroy aberrare, qui non tam fuit peripateticus quam peripateticœ philosophise depravator.
gain de cause. Albert avait déjà proposé de transporter à la matière le principe d'individuation. Mais saint Thomas le premier détermina sur ce point la théorie dominicaine1. La forme peut être dite de plusieurs; mais la matière ne peut être dite que d'un seul. Donc c'est la matière qui fait le nombre des êtres; non pas la matière indéterminée qui est la même chez plusieurs , mais la matière délimitée , le quantum, individuel. Telle est du moins l'explication donnée à la pensée de saint Thomas par Gilles de Rome, et restée traditionnelle dans l'école thomiste.
Certes , l'argumentation de saint Thomas est sans réplique, quand il défend contre les averroïstes la personnalité humaine. La raison dit : Je , comme les autres facultés , et tout système qui ne peut expliquer Findividuation et par conséquent la multiplicité de la raison envisagée dans le sujet, accuse par là même son insuffisance. Mais l'école thomiste tomba dans uneexagération tout aussi dangereuse en attribuant à la matière le pouvoir de déterminer l'individu. Aux yeux d'une philosophie plus complète, et aux yeux d'Aristote lui-même, l'individualité résulte de l'union de la matière et de la forme : un être est créé à l'heure où la substance indéfinie entre dans une des mille formes possibles, et devient par cette détermination susceptible d'un nom. L'école orthodoxe ne répondit jamais d'une manière satisfaisante à cette objection des Averroïstes : s'il y a un intellect pour chaque homme , il y a donc plusieurs intellects ; il y en a un certain nombre déterminé, ni plus ni moins. L'hy-
1. Yov. surtout l'opuscule xxix (Opp. t. XVII), De principio ind'widuationls; — Suvima contra gentiles, 1. II, cap. 73 sqq. — Summa theol., Ia, qusest. 76, art. 2; et l'excellente discussion de M. Hauréau sur ce point de la philosophie thomiste, t. Il, p. H 5 et suiv.
pothèse des scolastiques sur l'origine de l'âme : creando infunditur , infundendo creatur, autorisait cette subtilité. Si, à un moment donné , vers le quarantième jour après la conception, comme ils disaient, Dieu crée une âme pour informer le corps , il se crée donc sans cesse des âmes ; le nombre s'en augmente indéfiniment. Or , cette hypothèse était la conséquence du système qui envisage l'homme comme un composé binaire de deux substances ; il fallait une notion de l'unité humaine plus explicite que ne l'avait le moyen âge, pour arriver à voir que la conscience se fait, comme tout le reste, sans création spéciale, par le développement régulier des lois divines de l'univers.
Ne peut-on même pas reprocher à saint Thomas d'avoir, par une réaction exagérée contre l'averroïsme , porté atteinte au caractère absolu et universel de la raison? Après avoir reconnu que l'homme participe à l'intellect actif comme à une illumination extérieure , il se demande si cet intellect est le même pour tous \ Et pour qu'il ne reste aucune équivoque sur la gravité de la question qu'il agite, écoutons l'argument qu'il prête à ses adversaires et auquel il essaye de répondre. « Omnes « homines conveniunt in primis conceptionibus inteîlec- « tus ; /lis auteni assentiunt per iiitellectum agentem. « Ergo conveniunt omnes in uno intellecto agente. » Eh bien ! à la question aussi nettement posée , il répond négativement, et par un argument dont on a lieu d'être surpris : « Inteliectus agens est sicut lumen. Non autem est a idem lumen in dà'ersis illuminatis. Ergo non est idem « inteliectus agens.» Il ne semble pas toutefois que saint Thomas ait aperçu les graves conséquences de cette solu-
1, Summa, Ia, qusest. 79, art. 2 et suiv,
tion. Car se posant à lui-même cette question : « Utrum « homo possit alium docere ? » il critique avec la plus parfaite justesse l'opinion d'Averroès. Sans doute, dit-il, à n'envisager que l'unité de l'objet, la science est la même dans le maître et le disciple ; mais le fait subjectif de la connaissance se diversifie avec les sujets1.
Saint Thomas ne se montre pas moins opposé à Averroès sur la question de l'union avec l'intellect actif2, et de la perception des substances séparées. « Averroès, dit-il, suppose qu'au terme de cette vie, l'homme peut arriver à comprendre les substances séparées, par son union avec l'intellect actif, lequel étant séparé perçoit naturellement les substances séparées ; en sorte qu'uni à nous, il nous les fait comprendre, de même que l'intellect possible en s'unissant à nous, nous fait comprendre les choses matérielles. Cette union avec l'intellect actif s'opère par la perception des intelligibles. Plus on perçoit d'intelligibles, plus on approche de cette union. Si l'on arrive à percevoir tous les intelligibles , l'union est parfaite, et alors, par l'intellect actif, on arrive à connaître toutes les choses matérielles et immatérielles, ce qui est le souverain bonheur3. » A cette théorie d'Averroès, saint Thomas oppose le principe péripatétique : Nous ne comprenons rien sans image; or, les substances séparées ne peuvent être comprises par une image corporelle. Peut-on du moins arriver à cette connaissance par des abstractions successives, comme l'a supposé Avempace, en subtilisant de plus en plus les données de la sensation4?