Ibid.,^. Ail
nations dont elles avaient été l'objet, après l'avertissement donné en 1271 au recteur de l'Université et au procureur de la faculté des Arts de ne plus souffrir qu'on traitât dans les écoles les questions qui avaient déjà soulevé tant d'orages1, nous les trouvons en 1277 agitant de nouveau l'Université et provoquant une condamnation plus explicite que les précédentes. Cette sentence fut encore rendue par Etienne Tempier, après une discussion très-vive qui eut lieu à l'évêché2. Voici quelquesunes des propositions condamnées : « Quod Deus non potest facere plures animas in numéro. — Quod Deus nunquam plures creavil intelligentias quam modo créât.
— Si non esset sensus, forte intellectus non distingueret inter Socratem et Platonem, licet distingueret inter hominem et asinum. — Quod intelligentia, animus vel anima separata nusquam est. - — Quia intelligente non habent materiam, Deus non posset plures ejusdem speciei facere. — Quod intellectus est unus numéro omnium, licet omnino separetur a corpore hoc, non tamen ab omni. — Quod motus cœli sunt propter animam intellectivam. — Anima separata non est alterabilis secundum philosophiam , licet secundum fidem alteretur. — Quod scientia magistri et discipuli est una numéro. — Quod intellectus agens non est forma corporis humani.
— Quod inconveniens est ponere aliquos intellectus nobihores aliis : quia quum illa diversitas non possit esse a parte corporum, oportet ut sit a parte intelligentiarum. Error, quia sic anima Christi non esset nobilior anima Judœ. — Quod non fuit primus homo nec ultimus erit.
l.DuBoulay, t. III, p. 398.
2. On peut voir la longue liste des propositions condamnées cette année dans du Boulay (III, 433), dans la Biblïoth. Max. Pair. (1. c.) et à la suite des Sentences de Pierre Lombard.
— Quod mundus est seternus. — Quod impossibile est solvererationes phiiosophi de œternitate mundi. — Quod naturalis phiiosophus simpliciter débet negare mundi novitatem, quia nititur causis et rationibus naturalibus : fîdelis autem potest negare mundi œternitatem , quia nititur causis supernaturalibus. — Quod creatio non est possibilis, quamvis contrarium sit tenendum secundum fidem. — Quod corpora eœlestia moventur prineipio extrinseco , quod est anima. — Quod non contingit corpus corruptum redire unum numéro , nec idem numéro resurget. — Quod resurrectio futura non débet credi a philosopho, quia impossibilis est investigari per rationem. Error, quia phiiosophus débet captivare intellectum in obsequium fîdei. »
Mais voici des propositions plus étranges encore : « Quod sermones theologi sunt fundati irifabulis, — Quod nihil plus scitur propter scire theologiam. - — Quod fabulse et falsa sunt in lege christiana, sicut et in aliis.. — Quod lex christiana impedit addiscere. — Quod sapientes mundi sunt phiiosophi tantum. — Quod non estexcellentior status quam vacare philosophiae. — Quod non est curandum de flde, si dicatur esse aliquid haerctieum. » On le voit, un pas immense a été accompli depuis 1269 et depuis saint Thomas. Il ne s'agit plus de quelque interprétation plus ou moins hardie de la pensée du philosophe : c'est la foi elle-même qui est ouvertement traitée de fable ; la religion chrétienne est une religion comme les autres ^ mêlée de fables, comme les autres. La grande tactique de Taverroïsme padouan, l'opposition de l'ordre philosophique et théologique, se dévoile avec ses fausses apparences de respect. « Ils prétendent, dit le synode, qu'il est des choses vraies selon la philosophie, quoiqu'elles ne le soient pas selon
la foi, comme s'il y avait deux vérités contraires, et comme si, en opposition avec la vérité de l'Écriture, la vérité pouvait se trouver dans les livres de païens damnés, dont il est écrit : Je perdrai la sagesse des sages. » Jean XXI, par une bulle adressée à Tempier, lui ordonne de faire rechercher et punir les partisans de si dangereuses opinions. Il paraît cependant que l'erreur fut loin d'être étouffée; car de 1310 à 1312, nous avons vu Raymond Lulle s'escrimant à Paris contre les averroïstes, et surtout contre le principe qui servait de couvert à toutes leurs hardiesses. Pétrarque voulant désigner les endroits où le péripatétisme averroïste est le plus en vogue , nomme en première ligne Contentiosa Pariseos ac strepidulus Straminum vicusK
Sans doute on ne peut supposer que des doctrines aussi hardies fussent celles de l'Université de Paris tout entière. Ces propositions : Quodnihil plus scitur propter scire theologiam ; Quod lex christiana impedit addiscere ; Quod sapientes mwidi sunt philosophi tantum, témoignent évidemment une réaction de l'esprit laïque contre les théologiens. Je suis donc porté à croire que les averroïstes de Paris étaient beaucoup plus des maîtres es arts que des maîtres en divinité. La Sorbonne en général était thomiste. Godefroi des Fontaines, l'un des docteurs les plus considérables de l'Université de Paris, rejette expressément la théorie averroïste sur l'individualité, et pousse plus loin que saint Thomas lui-même la réaction contre le réalisme et l'école franciscaine2. 11 est fort difficile, au milieu des querelles qui déchiraient à cette époque le monde philosophique de saisir
1. De sui ijuitu et mult. ignor. Opp. t. II, p. 10ol (édit. Ilenricpetri), 2.Hauréiiu, Phïl. tcol, t. If, p. 290 et suiv.
exactement la nuance des différents partis. Cette nuance même était-elle bien arrêtée? N'est-il pas des jours de chaos où les mots perdent leur signification primitive, où les amis ne se retrouvent plus, où les ennemis semblent se donner la main ? Lorsque dans quelques siècles on écrira l'histoire des querelles du xixe, sera-t-il facile de distribuer les rôles, et de délimiter exactement les fractions diverses des camps divers? La seconde moitié du xme siècle fut pour l'Université de Paris une époque analogue !. Les Mendiants, forts de l'appui de Rome (en six ou sept ans ils avaient obtenu jusqu'à quarante bulles d'Alexandre IV), et de la faveur d'un roi que leur reconnaissance a élevé si haut, les Mendiants réclamaient à grands cris la liberté et l'égalité , pour régner seuls. Leur effort perpétuel dans cette lutte tendait à faire passer l'Université pour hétérodoxe. Ce n'était à ce moment qu'un cliquetis de condamnations sur toute la surface du monde scolastique. L'averroïsme put être une arme puissante dans ce débat
Entre la gent saint Dominique Et cels qui lisent de logique ;
il put servir, comme tant de mots flexibles si redoutables entre les mains de la calomnie, à rendre suspects ceux que l'on voulait perdre. Nous avons vu Guillaume de Tocco et Pierre de Prusse associer presque le courageux Guillaume de Saint-Amour, le Malleus menclicantlum , à Averroès parmi les hérétiques écrasés par saint Thomas et Albert. Simon de Tournai n'expia pas moins chèrement le crime
i. Pour saisir la portée réelle de ces débats, voir les savants articles de M. Le Clerc surSiger de Brabant, Guillaume de Saint- Amour, Gérard ou Géraud d'Abbeville, et de M. LajardsurGodefroi des Fontaines, dans le tome XXI de VHist. litt. de la France.
d'avoir défendu l'Université. Les Mendiants assouvirent leur haine sur ce malheureux. Selon Mathieu Paris, il devint muet et idiot, et ce ne fut qu'au bout de plusieurs années que, la colère de Dieu s'étant apaisée, il put apprendre de son fils, encore enfant, à balbutier le Pater et le Credo. Le récit de Thomas de Cantimpré est plus terrible encore : en pleine chaire, au moment où Simon venait de prononcer le blasphème des Trois Imposteurs, les yeux lui tournèrent, il se mit à rugir comme un bœuf et à se rouler dans un accès d'épilepsie ; dès lors il oublia toute sa science, et vécut comme un animal, ne sachant prononcer d'autre nom que celui de sa concubine. Voilà comment se vengeaient les Mendiants. Peut-être quelque accident naturel donna-t-il occasion à ces terribles histoires, dont on effrayait l'imagination des écoliers. Géraud d'Abbeville mourut paralytique et lépreux. Siger, que Dante vit dans l'éternelle lumière à côté des docteurs les plus vénérés, qu'est-il resté dans la tradition ? un infidèle, un blasphémateur, un impie converti par une vision d'enfer et finissant par prendre le froc; autre manière de se venger qu'affectionnaient les frères l. Tous leurs ennemis se convertissaient à l'Ordre, ou mouraient avec les signes précurseurs de la damnation,
§ XÎIÎ.
Les condamnations de 1277 nous montrent déjà les propositions averroïstes associées à l'incrédulité , et cette incrédulité est manifestement rattachée par Etienne Tempier à l'étude de la philosophie arabe2. Nous touchons au temps où Averroès n'est plus, aux yeux du
i . Hist. lut. de la Fr„ t. XXI, p. 112 et suiv.
2. Errcres prœdictos gentilium scripturis inveniunt, quos, proh dolor! ad sua m imperiliam asserunt. (Du Boulay, t. III, p. 433.)
grand nombre, que l'auteur d'un épouvantable blasphème , et où tous ses ouvrages vont se résumer dans le mot des Trois Imposteurs.
Le règne de la foi semble, au premier coup d'oeil si absolu au moyen âge, qu'on serait tenté de croire que pendant mille années, depuis la disparition du rationalisme antique jusqu'à l'apparition du rationalisme moderne, aucune protestation ne s'est élevée contre la religion établie. Mais une étude plus attentive de l'histoire de l'esprit humain durant cette curieuse époque, amène »à resserrer de beaucoup la période de la foi absolue. Sans doute il importe de distinguer ici la hardiesse de pensée qui, acceptant le dogme révélé, s'exerce sur l'interprétation de ce dogme, de l'attaque contre la révélation elle-même. Scot Erigène, par exemple, est évidemment un spéculateur très-hardi et trèspeu orthodoxe. Scot Erigène pourtant est-il un incrédule? Non, certes. Saint Jean l'évangéliste , saint Paul sont pour lui des autorités révélées. La pensée véritablement incrédule, le rejet non pas de tel ou tel dogme, mais du fondement de tous les dogmes, la croyance que toutes les religions se valent et sont toutes des impostures, ne se trouve bien caractérisée qu'au xme siècle. Cela se conçoit : l'idée de religion comparée ne pouvait naître que dans un siècle où l'on avait quelques notions sur les diverses religions du monde. Or, la première moitié du moyen âge n'eut que les idées les plus vagues sur les cultes étrangers au christianisme et au judaïsme. Tous se confondaient sous le nom vague de paganisme. Tant que Mahom fut regardé comme une idole adorée de compagnie avec Apollin et Tervagan, il n'était guère possible de songer à comparer le christianisme à des superstitions aussi ridicules. Il n'en fut plus de même
quand les travaux de Pierre le Vénérable et de Robert de Rétines sur TAleoran , les croisades, les livres de polémique composés par les dominicains , eurent donné une idée plus exacte de l'islamisme. Mahomet apparut alors comme un prophète, fondateur d'un culte monothéiste, et l'on arriva à ce résultat quV/ y a au monde trois religions, fondées sur des principes analogues, et toutes trois mêlées de fables1. C'est cette pensée qui se traduisit dans l'opinion populaire par le blasphème des Trois Imposteurs.
C'est ici l'idée incrédule par excellence; comme toutes les idées nouvelles , elle correspondit à un agrandissement de la connaissance de l'univers. Pour la foi vierge des époques naïves , il n'y a qu'une religion. Ou l'on ignore qu'il en existe d'autres; ou, si l'on en connaît l'existence, ces cultes paraissent si pervers que leurs sectateurs méritent à peine d'être comptés dans l'espèce humaine. Quel ébranlement pour les consciences , le jour où l'on s'aperçoit qu'en dehors de la religion que Ton professe, il en est d'autres qui ne sont pas après tout entièrement dénuées de raison! La franchise avec laquelle l'Eglise entreprit la réfutation du judaïsme et de l'islamisme, agit aussi puissamment dans ce sens. Réfuter c'est faire connaître. Combien de gens n'ont été initiés à l'hétérodoxie que par les Solvuntur objecta des traités de théologie ! 2 Ne vit-on pas le voyageur florentin Ri-
1 . Nicolas Eymeric mentionne des hérétiques qui soutenaient en Aragon : Qiiod secta iniqui Mahomet i est œque catholica si eut fiel es Jesu Christ '; [Direct. Inquis., p. 198. Romse, 1578). Une miniature qu'on trouve souvent en tête des manuscrits de Raymond Lulle, le représente assommé à Bougie par les musulmans, qu'il provoque par ces mots : « Quod sola christianorum religio est vera. » (Ms. fonds de Saint-Germain, 619.)
2. Le bon sens laïque comprenait bien cela. Voy. dans Joinville le charmant récit de la dispute de Clugny. [Recueil des hist. des Gaules et
coldo de Monte Croce, l'auteur du Cribvatio Alcorani, publier un livre De variis religiombus*? Que n'apprirent point la réfutation de l'Alcoran de Pierre le Vénérable, le Pugio fidei , le Capistrum Judseorum de Raymond Martini ? La tolérance , le bon sens , l'esprit critique dont fait preuve le dominicain Brocard dans son itinéraire en Terre Sainte seront toujours un objet de surprise 2. Les voyages , les croisades hâtèrent le même résultat. N'avait-on pas vu un Saladin, un infidèle, supérieur en bonne foi, en loyauté, en humanité, à ces troupes d'aventuriers qui représentaient en Orient la foi chrétienne3?
Ainsi, le xme siècle arrivait par toutes les voies à l'idée de religions comparées, c'est-à-dire à l'indifférence et au naturalisme. Voilà ce dont on ne trouve aucune trace dans les siècles qui précèdent. On avait bien vu des sectaires revendiquer, dans la discussion théologique du dogme, la part de liberté à laquelle l'esprit humain ne renonce jamais. Bérenger surtout s'était montré quelque chose de plus qu'un hérétique ; sa discussion avait été presque une attaque. Gaunilon, dans son Liber pro insipiente, avait osé faire l'apologie de l'insensé qui a dit dans son cœur : Il n'y a pas de Dieu. Que penser de ce terrible sophisme du Sic et Non, et de cette façon
de la Fr., t. XX, p. 498.) « Aussi vous di je, fist li roys, que nulz, se il n'est très bon clerc, ne doit desputer aux juifs ; mes lomme loy (laïque), quant il ot mesdire de la lay crestienne , ne doit pas deffendre la lay crestienne ne mais de l'espee , de quoi il doit donner parmi le ventre dedens , tant comme elle y peut entrer. »