XV
Le mouvement hétérodoxe du moyen âge se divise en deux courants bien distincts, dont l'un caractérisé par Y Evangile éternel, comprend les tendances mystiques et communistes qui, partant de Joachim de Flore, après avoir rempli le xne et le xin° siècle, avec Jean de Parme, Gérard de San Donnino , Ubertin de Casale , Pierre de Bruys , Valdo , Dolcino , les frères du libre esprit, se continuent au xive siècle par les mystiques allemands 4 et l'autre , se résumant dans le blasphème des Trois Imposteurs, représente l'incrédulité matérialiste, provenant de l'étude des Arabes et se couvrant du nom d'Averroès. Ce ne fut, il faut l'avouer, ni un hasard, ni un caprice de l'imagination populaire, qui établit une étroite connexité entre cette incrédulité et la philosophie musulmane. L'islamisme, sorti d'un mouvement très-réfléchi et relativement assez moderne , renfermait un fonds de naturalisme qui devait porter ses fruits \ Un livre comme celui de Schahristani , exposant avec impartialité l'état des sectes religieuses et philosophiques qui partagent le monde, en reconnaissant les bons côtés de chacune d'elles, n'était guère possible au moyen âge que dans le sein de l'islamisme. C'est une chose surprenante que la facilité avec laquelle la comparaison des religions s'offre à l'esprit des musulmans. « Les chrétiens , dit Aboulola, errent çà et là dans leur voie, et les musulmans sont tout à fait hors du chemin; les juifs ne sont plus que des momies, et les mages de Perse des rêveurs....» « Jésus, dit-il ailleurs, est venu, qui a aboli la loi de Moïse; Mahomet l'a suivi, qui a introduit les cinq
{ . Cf. Ch. Lenormant, Questions historiques, II* part. p. 126 et suiv.
prières par jour. Dites-moi maintenant, depuis que vous vivez dans l'une de ces lois, jouissez-vous plus ou moins du soleil et de la lune * ? » Les Soufis professaient la même indifférence : « Quand il n'y a plus de moi ni de toi7 qu'importent alors la caaba du musulman , ou la synagogue du juif, ou le couvent du chrétien2? » Enfin , les historiens arabes parlent sans trop d'étonnement de peuples qui n'ont aucune religion , ou d'hommes qui , comme Batou et Tamerlan , se sont tenus en dehors de tous les cultes établis.
Le mélange des religions dans l'Andalousie devait inspirer des pensées analogues. De là sortit le déisme de Maimonide, et ce curieux livre Khozari où l'auteur fait argumenter l'un contre l'autre les théologiens des trois religions, juive, chrétienne et musulmane , et un philosophe. Nous avons vu l'expression hardie loquentes trium legum revenir souvent sous la plume d'Averroès. On ne peut douter que cette expression n'ait beaucoup contribué à la réputation d'incrédulité qui pesa sur lui durant tout le moyen âge. « Averroès , dit Gilles de Rome dans son De Errorïbus philosophorumz1 renouvela toutes les erreurs du philosophe, mais il est bien moins excusable , parce qu'il attaque plus directement notre foi. Indépendamment des erreurs du philosophe , on lui reproche d'avoir blâmé toutes les religions, comme l'on voit par le IIe et le XIe livre de la Métaphysique , où il blâme la loi des chrétiens et celle des Sarrasins, parce qu'elles admettent la création ex nihilo. Il blâme encore les religions au commencement