‹ Averroes et l'averroïsme: essai historiqueChapitre 162 sur 235 · De Sacy, Journ. des Savants, janvier 1822, p · texte numérisé non relu

De Sacy, Journ. des Savants, janvier 1822, p

3. Cf. Append. II, et Possevini Bïbl, sélect. > t. II, 1. XII, cap. xxxvi tt suiv«

du IIIe livre de la Physique; et, ce qu'il y a de pis, il nous appelle , nous et tous ceux qui tiennent pour une religion, parleurs, bavards*, gens dénués de raison. Au VHP livre de la Physique, il blâme encore les religions, et appelle les opinions des théologiens fantaisies, comme s'ils les concevaient par caprice et non par raison.» Deux pages plus loin, Gilles de Rome, résumant les théories hétérodoxes d'Averroès , lui fait dire : Quod nulla lex est vera, licetpossit esse utilis. Nicolas Eymerie répète identiquement les mêmes accusations et les mêmes contre-sens 2.

On voit donc que ce n'est pas sans quelque raison que l'opinion chargea Averroès de la pensée criminelle du parallèle des religions et du mot des Trois Imposteurs. Cette pensée, qui poursuit comme un rêve pénible tout le xnie siècle, était au moins le fruit des études arabes, et le résultat de l'esprit de la cour des Hohenstaufen. Elle éclot anonyme, sans que personne ose l'avouer; elle est comme la tentation, comme le Satan caché au fond du cœur de ce siècle. Adopté par les uns comme un blasphème, recueilli par les autres comme une calomnie, le mot des Trois Imposteurs fut entre les mains des Mendiants une armé terrible , toujours en réserve pour perdre leurs ennemis. Voulait-on diffamer quelqu'un , en faire dans l'opinion un nouveau Judas, il avait dit qu'il y a trois imposteurs.... et le mot restait comme un stigmate. Tous les ennemis des frères eurent bientôt prononcé ce

1. Gilles a pris pour une injure l'expression de Loquentes, par laquelle les traducteurs latins ont rendu Motecallemïn (théologiens).

2. Hic secutus est errores Aristotelis, et cum majori pertinacia defensavit... Vitupérât legem christianorum et sectam Sarracenorum.... Vitupérât nos christianos, asserens nos esse garrulatores et sine ratione nos moventes. — Pars IIa, queest. 4a. {Direct, Inquis., p. 174, sqq., Rom», 1578.)

blasphème1. Les adversaires de Frédéric n'imaginèrent rien de mieux pour faire de ce prince le précurseur de l'antechrist2. « Ce roi de pestilence, écrit Grégoire IX, assure que l'univers a été trompé par trois imposteurs {tribus baratorïbus) ; que deux d'entre eux sont morts dans la gloire, tandis que Jésus a été suspendu à une croix. De plus, il soutient clairement et à haute voix, ou plutôt il ose mentir au point de dire que tous ceux-là sont des sots qui croient qu'un Dieu créateur du monde et toutpuissant soit né d'une vierge. Il soutient cette hérésie qu'aucun homme ne peut naître sans le commerce de l'homme et de la femme. Il ajoute qu'on ne doit absolument croire qu'à ce qui est prouvé par les lois des choses et par la raison naturelle 3. » Pour frapper davantage l'imagination populaire, le mot devint un livre. Averroès, Frédéric II, Pierre des Vignes, Arnauld de Villeneuve , Boccace , Pogge, Pierre Arétin , Machiavel , Symphorien Champier , Pomponat , Cardan , Bernardin Ochin , Servet , Guillaume Postel , Campanella , Muret , Jordano Bruno, Spinosa , Hobbes, Vanini ont été successivement les auteurs de ce livre mystérieux , que personne n'a vu (je me trompe, Mersenne l'a vu, mais en arabe! ) qui n'a jamais existé4. Souvent le siècle ose à peine s'avouer à lui-même ses mauvaises pensées, et aime à les couvrir ainsi d'un nom emprunté, sur lequel il

1. Le P. Barletta, peu scrupuleux en fait de chronologie, suppose que c'est Porphyre qui, le premier, eut l'idée de comparer Moïse , Jésus et Mahomet! — Voy. Menagiana, t. IV, p. 286.

2. Gaudet se nominari praeamhulum Antichristi. Gregorii IX Epist. apud Labhe, Concïl.y t. XIII, col. 1157.

3. Ibid. Mathieu Paris a répété les mêmes accusations. (T. IV, p. 4993 524, trad. Huillard-Bréholles.)

4. Voir la dissertation de La Monnoie dans le Menagiana, t. IV, p. 283-312.

décharge ensuite ses malédictions, pour l'acquit de sa conscience.

C'est le même procédé qui présida à la formation de la légende de l'Averroès incrédule. Il y a trois religions, avait dit cet impie , dont l'une est impossible , c'est le christianisme; une autre est une religion d'enfants, c'est le judaïsme ; la troisième une religion de porcs, c'est l'islamisme1. Puis chacun glosait à sa manière, et faisait dire à Averroès ce qu'il n'osait dire en son propre nom. Pourquoi la religion chrétienne une religion impossible? La grande pierre de scandale , le mystère devant lequel la raison même domptée s'est toujours écriée : Eloignez de moi ce calice ! l'Eucharistie , apparaissait alors à la conscience ébranlée. Averroès a appelé la religion chrétienne une religion impossible à cause de l'Eucharistie. Un jour, racontait-on , ce mécréant entra dans une église chrétienne. Il y vit les fidèles qui se nourrissaient de leur Dieu. « Horreur! s'écria-t-il , y a-t-il au monde une secte plus insensée que celle des chrétiens , qui mangent le Dieu qu'ils adorent* ? » C'est de ce moment que le malheureux cessa de croire à aucune religion, et dit, en parodiant le mot de Balaam 3 : Que mon âme meure de la mort des philosophes ! D'autres faisaient parcourir à Averroès tous les degrés de l'incrédulité. Il avait commencé par être chrétien, puis il se fit juif, puis musulman, puis renonça à toute religion4. C'est alors qu'il

1. Cf. Bayle, Dict.t art. Averr.^ note H, — Mcnagîana, t. IV, p, 378. — Brucker, t. III, p. 109.

2. Il y avait ici peut-être une réminiscence de Cicéron ; « Ecquem « tain amentcm esse putas, qui illud quo vescatur Deum credatesse? » [De nat, Deor,, 1. III, cap. xvi.)

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