‹ Averroes et l'averroïsme: essai historiqueChapitre 164 sur 235 · Collectig undique blasphemiis ejus (1, c · texte numérisé non relu

Collectig undique blasphemiis ejus (1, c

Y ennemi le plus acharne des chre'tiens*, et lui attribue expressément le blasphème sur les trois religions et sur l'Eucharistie2. Benvenuto d'Imola commentant le chant IV de l'Enfer, s'étonne que Dante ait pu placer dans un séjour honorable i sans châtiment sévère , un impie comme Averroès, qui fut le plus orgueilleux des philosophes, frappa toutes les religions du même mépris, et regarda le Christ comme le moins habile des imposteurs, puisqu'il n'avait réussi qu'à se faire crucifier3.

S xvi.

C'est surtout dans la peinture italienne du moyen âge qu'apparaît avec originalité ce rôle d'Averroès, envisagé comme représentant de l'incrédulité. L'enseignement scolastique des dominicains avait tellement pénétré toute la culture intellectuelle du temps que l'art même y empruntait ses sujets et ses personnages. Le chapitre de Santa Maria Novella est, à cet égard , un monument unique, une Somme de saint Thomas en peinture. Ambrogio Lorenzetti était à la fois l'honneur de l'école siennoise et savant scolastique. La scolastique était partout. Au Campo Santo de Pise , Buffalmaco (d'autres disent Pietro d'Orviète) représente les cercles mystiques des intelligences mondaines, selon le système de Ptolémée et de l'Aréopagite. A Padoue , c'est la science occulte et mystérieuse de Pierre d'Abano qui inspire les

1. Maledictus iste.... Adversarius noster procacissimus. — Tract, in 31agnificat. Opp., t. IV, col. 401, 438. (Antverp. 1706.)

2. Cognitum est quid latrator iste démens evomuerit adversns leges omnes, quod malse sunt, Christiana vero pessima, quse Deum suum quotidie comedit. [Iùid., col. 400.)

3. Ms. bibl. nat. 4146, suppl. fr., fol. 25. — Le commentaire anonyme 70024 (Bibl. nat.) répète à peu près les mêmes observations.

fresques alchimiques et astrologiques de la vaste salle délia Bagione, et celles de Guariento aux Ermites, plus bizarres encore. À Sienne, Taddeo Bartolo représente au palais délia Signoria les grands philosophes de l'antiquité, Aristote, Caton d'Utique, Curius Dentatus; la philosophie trouvait sa place jusque dans les célèbres mosaïques en clair-obscur du Dôme : Hermès Trismégiste y présente son Pimandre à un chrétien et à un païen qui l'acceptent également ; la Vertu est assise sur une montagne escarpée que gravissent avec effort Socrate et Cratès. L'école pérugine suivit les mêmes traditions : ce sont encore les philosophes de l'antiquité qui figurent sur les murs de l'admirable salle du Cambio de Pérouse, et au moment même où la peinture renonce à toutes les habitudes du moyen âge , Raphaël résume encore , avec moins de naïveté sans doute , toutes les idées philosophiques de son temps dans l'École d'Athènes.

La première peinture où figure Averroès est l'enfer d'André Orcagna , au Campo Santo de Pise , exécuté vers l'an 13351. Le drame de l'autre vie, le jugement dernier et les trois états des âmes au delà de la tombe, étaient devenus le cadre de toutes les conceptions religieuses, philosophiques, poétiques, satiriques de l'Italie du moyen âge. Pise, Florence, Assise, Orvieto, Bologne, Ferrare, Padoue avaient leur enfer ou leur jugement dernier, plein d'allusions locales et des malices personnelles du peintre. Dans celui du Campo Santo, les rémi-

1 . Cette singulière composition fut gravée dans les premiers temps de l'imprimerie, et servit peut-être de frontispice aux plus anciennes éditions de la D'mne Comédie, avec l'inscription suivante : Questo è Vinferno del Campo Santo di Pisa. Cette estampe importante, parce qu'on y voit l'œuvre d'Orcagna telle qu'elle était avant les retouches de Sollazzino en 1530, se trouve dans la Pisa illustrata de Alessandro da Morrona (t. Il, 2e édit.).

niscences de Dante sont incontestables. On ne peut dire toutefois qu'Orcagna s'y soit proposé , comme il le fit plus tard à Santa Maria Novella et à Santa Croce , de reproduire toute la topographie dantesque, prise comme une révélation géographique du pays d'outre-tombe. Si la division en bolge rappelle la Divine Comédie, le détail des catégories infernales est loin de correspondre à celles d'Alighieri *. Parmi ces bolge , les deux qui occupent le compartiment supérieur sont destinés aux orgueilleux , et les orgueilleux par excellence ce sont les hérétiques. Arius paraît le premier, suivi de ses sectateurs; puis viennent les mages et les devins, Erigone à leur tête; puis les simoniaques. Mais la bolgia de droite semble réservée à des supplices plus exquis, et les trois personnages qui y sont tourmentés sortent évidemment de la plèbe des damnés1. C'est d'abord Mahomet, coupe en pièces par les démons, qui dévorent sous ses yeux les tronçons de ses membres; puis l'Antéchrist, écorché vif; puis un troisième personnage couché à terre, serré dans les plis d'un serpent et caractérisé par son turban et sa longue barbe : c'est Averroès3.

Ainsi Mahomet y Y Antéchrist , Averroès , voilà les trois noms sur lesquels Orcagna, interprète des idées de

1 . Cette idée de catégories infernales se retrouve dans les représentations figurées de tous les peuples. Voy. l'enfer ruthénique reproduit par d'Agincourt, Hist. de Part, peinture, planche CXX, et le cycle de Yama représenté dans une ancienne peinture tibétaine du Musée Borgia. (Paulin de Saint-Barthélémy, Systema bralimanicum, p. 177, ettab. xxnr.)

2. Des inscriptions ne laissent aucun doute sur les personnages que] le peintre a voulu représenter.

3. G. P. Lasinio , Pilture a fresco del Campo Santo ai Pua (Firenze, 1832), tav. XV, png. 17. — G. Rosini, Lettere pittoriche sul Campo Santo (Pisa, 1810), p. hO-51.— G. Rosini, Storia dette pîttura italiana (Pisa, 1840), t. II, p. 80 et suiv. — Vasari, Vies des peintres (trad. Leclanché) , t. Ier, p. 394. — Ampère, Voyage Dantesque, p. 219,

son temps , décharge tout l'odieux de la mécréance. Il faut se rappeler que Dante n'a vu dans Mahomet que l'auteur d'un schisme et dans l'islamisme qu'une secte arienne1. Averroès représente évidemment à côté du faux prophète l'incrédule blasphémateur, celui qui a osé envelopper dans une triple injure la religion de Moïse , du Christ et de Mahomet.

Ce rôle, on le voit, n'est nullement dans la tradition de Dante. Dante avec une remarquable tolérance avait placé le philosophe arabe , celui qu'il avait si vivement combattu , dans une région de paix et de mélancolique repos, parmi ces grands hommes ,

Spiriti magni, Che di vederli in me stesso n' esalto.

Ici, au contraire, Averroès n'est plus que le compagnon de supplices de l'Antéchrist. La même donnée se retrouverait sans doute dans d'autres Enfers de la même époque. L'église de Saint-Pétrone à Bologne offre, dans une de ses chapelles, une composition attribuée à Buffalmaco, et très-analogue à celle du Campo Santo 2. Ma curiosité fut vivement éveiliée lorsqu'en examinant cette peinture, je vis figurer d'un côté Mahomet, de l'autre un

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