Inferno, eant. XXVIII, 11. — Ozanam, Dante , p
* Qui fuit hœresiarcha, potentior Arrio, »
(Poëmesurlavict. desPisans; Edel. duMéïil, Poésies populaires lat.t t. II, 1847, p. 248.) — « Unde verius hœretici quam Sarraceni nominari deberent. » (Oliv. Scholast., Hist. damiatina, apud Eccard, Corpus lùst. med. œvi , t. II , p. 1409-10.) Cf. Jac. de Vitriaco, éd. Bongars, 1. III, p. 1137.
2. On voit au musée de Bologne une reproduction exacte mais trèsréduite de la fresque de Saint-Pétrone , reproduction que l'on attribue aussi à Buffalmaco.
personnage dont le nom n'offrait plus qu'une initiale, et cette initiale était précise'ment celle du nom d'Averroès. Mais, ayant fait apporter une échelle pour examiner de plus près la trace des lettres effacées, je reconnus le mot Apostata i.
Le rôle d'Averroès n'est pas moins caractérisé dans un autre ordre de compositions , inspirées par les dominicains, je veux dire les disputes de saint Thomas , où le commentateur figure invariablement parmi les hérésiarques renversés aux pieds du maître scolastique. C'est dans l'église Sainte-Catherine , à Pise , toute resplendissante de saint Thomas, à coté de la chaire où le docteur angélique a, dit- on, enseigné, que se trouve le plus curieux monument de ce thème si cher aux écoles de Pise et de Florence2. Ce tableau, qui a dû être exécuté vers 1 340 3, a pour auteur Francesco Traini , l'un des meilleurs peintres du xive siècle. Au centre du tableau, au milieu de faisceaux de lumière, se détache dans de fortes
1 . A coté, se trouve un autre personnage appelé Nichota.... C'est le chef de l'hérésie des nicolaïtes, que l'on confondit au moyen âge avec Mahomet. Cf. Bayle, art. Mahomet, note X.
2. M. G. Rosini, de Pise, a le premier relevé l'importance de ce tableau . On peut en voir une très-belle reproduction dans les planches qui accompagnent son Histoire de la peinture italienne (tavola XX). — - Cf. Storia délia p lit. italiana, t. II, p. 86 et suiv. — Vasari l'a décrit avec une extrême inexactitude [Fies des peintres, t. Ier, p. 387). Sous les pieds de saint Thomas, dit-il, on voit Sabellius, Arius et Averroès, avec leurs livres déchirés. Il y a eu évidemment chez Vasari une confusion de souvenirs avec la fresque de Taddeo Gaddi à la chapelle des Espagnols. Da Morrona (Pisa illustrata, éd. 2% III, 106), Lanzi [Storia pittoresca deW Italia, t. Ier, p. 82), et M. Valéry [Voyages en Italie, 1. XI, chap. vn), ont répété les mêmes erreurs. M. Ampère est beaucoup plus exact ( Voyage Dantesque, p. 222). Voy. aussi M. Poujoulat, Toscane et Rome, lettre IV.
3. Voir les recherches de M. Bonaini de Pise, sur Traini, dans les Annali dellc università toscane, t. I* (1846), p. 429 et suiv.
proportions la tête de saint Thomas, très-conforme au type reçu. Vasari prétend même que les frères prêcheurs de Pise firent venir pour Traini le portrait de saint Thomas de l'abbaye de Fosseneuve , où il était mort , en \ 274. C'est bien le bon frère Thomas , ce gros dominicain à la face bouffie, le bœuf muet de Sicile , ruminant quelque article de sa Somme. Au haut du tableau , Dieu, source de toute lumière , entouré de séraphins , répand ses rayons sur Moïse, les évangélistes , saint Paul, suspendus dans les nues. Tous ces rayons se réfléchissent sur le front de saint Thomas, qui reçoit, en outre, trois rayons directs de Dieu. Des deux côtés du tableau, un peu au-dessous de la tête resplendissante du docteur angélique, apparaissent Platon et Aristote. Platon tient en main le Timée ; Aristote, le livre de l'Ethique, et, de chacun de ces livres , un filet d'or remonte vers la face de saint Thomas , et s'y confond avec les flots de lumière divine qui viennent d'en haut. Saint Thomas, assis dans sa chaire, tient en main le volume des saintes Ecritures, ouvert sur ces mots : Veritatem méditabitur guttur meum , et labia mea detestabuntur impium (Prov. xvin, 7)1. Sur ses genoux sont répandus ses divers ouvrages , et de même que la tête du saint servait de point de réunion à tous les rayons lumineux partant de Dieu, de Moïse, des évangélistes, de saint Paul, de Platon, d' Aristote, ses volumineux écrits servent de point de départ à une autre série de rayons qui vont se répandre sur tous les docteurs de l'Église groupés des deux cotés à ses pieds2. Un seul rayon semble s'égarer
i. Ces mots sont les premiers de la Summa contra gentiles.
2. Ici est la plus grave erreur de la plupart de ceux qui ont décrit ce tableau. Quelque bizarre qu'il puisse paraître de voir saint Thomas illuminer les docteurs de l'Église, il est tout à fait certain que les rayons qui
sur un personnage isolé au-devant du tableau, et renversé aux pieds de saint Thomas. Ce personnage, cet impie que détestent les lèvres du docteur, c'est Averroès \ Il est là dans l'attitude d'une méditation orgueilleuse, se relevant péniblement sur son coude, irrité, maugréant, comme un impie qu'il est, brouillé avec Dieu et avec les hommes. Son Grand Commentaire est à côté de lui, ouvert, mais renversé sur la face, et comme transpercé par le rayon qui émane de saint Thomas.
Tel est ce tableau, arrivé intact jusqu'à nous à travers cinq siècles, et que l'on pourrait appeler le monument le plus original de la peinture philosophique au moyen âge, si l'art, la religion, la science et le plaisir n'avaient créé Santa Maria Novella , ce charmant résumé de la vie florentine, avec ses souvenirs poétiques, artistiques, scientifiques et galants.
Ici encore, entre Pampinea et Marsile Ficin, Ginevra de' Benci et Savonarole, nous allons retrouver Averroès sacrifié au triomphe de saint Thomas. Santa Maria ISTovella est une église dominicaine, et le plus insigne monument de l'influence que les frères prêcheurs ont exercée dans Florence jusqu'au jour où ils arrivèrent à la gouverner par frà Girolamo et Domenico da Pescia. C'est ce triomphe de l'ordre de Saint-Dominique que Taddeo Gaddi et Simone Memmi ont entrepris de représenter dans la salle capitulaire attenante à l'église, et
partent des genoux sont émis parle saint. M. Rosini se trompe d'un autre côté en supposant que les rayons de Platon et d'Aristote partent de saint Thomas ; car les rayons de la tète sont tous convergents. Il faut aussi remarquer que le rayon qui vient frapper le Grand Commentaire, n'est pas un rayon illuminatcur , mais un reproche, une réfutation. Ce qui le prouve c'est que le rayon frappe le dos du Grand Commentaire, tandis que tous les autres rayons partent du livre ouvert de face. 1 . Son nom est écrit à côté de lui : Averrols.
connue aujourd'hui sous le nom de Cappellone degli Spagnuoli 1,
Autour de l'Eglise universelle figurée par Santa Maria del Fiore, Cimabue, Giotto, Arnolfo, Pétrarque, Laura, la Fiammetta, devenus des symboles comme Béatrix, représentent les attributs de l'Église militante. Aux pieds du pape est le troupeau des fidèles; deux chiens, représentant l'ordre de Saint-Dominique (Dornini cani), veillent à sa garde. Des loups (les hérétiques) assaillent le troupeau; mais les chiens du Seigneur tachetés de noir et de blanc (couleurs des dominicains) les déchirent a belles dents. A côté de la poursuite des hérétiques, est figurée l'œuvre plus pacifique de la prédication. Ici les hérétiques (des averroïstes peut-être) soumis et vaincus se jettent à genoux, et déchirent leurs livres avec toutes les marques de la pénitence. Au-dessus de l'Eglise militante, le calme de la triomphante. L'âme, représentée par un enfant qu'une femme entraîne par la main, y monte peu à peu parle détachement. Au-dessus, la gloire et les joies du ciel.
Memmi a représenté dans cette admirable fresque le triomphe théologique de saint Dominique ; Gaddi a essayé de figurer vis-à-vis le triomphe philosophique de son ordre, par la grande maîtrise de saint Thomas. Le docteur angélique occupe le centre du tableau; sa chaire
i. Gaddi exécuta la fresque où figure Averroès de 1337 à 1340, quelques années après qu'Orcagna eût représenté le Commentateur au Campa Santo, et peut-être l'année même où fut peint le tableau de Traini à Pise. Les fresques de Memmi et de Gaddi, à la chapelle des Espagnols, ont été reproduites par M. Rosini dans les planches qui accompagnent son Histoire de la peinture italienne (tavola XIII et XV). Voy. le texte, t. II, p. 96 et suiv. — Vasari , t. Ier, p. 357. — D'Agincourt, peinture, pi. CXXII,p. 136 de la table des planches, et p. 111 du texte. — Ampère, Voyage Dantesque , p. 238. — Valéry, 1. X, chap. xin.
domine toutes les autres. A ses côtés siège une honorable et belle compagnie; ce sont dix personnages de l'Ancien et du Nouveau-Testament, Moïse, Isaïe, Salomon, le roi David, Job, les évangélistes, saint Paul. A ses pieds, sur une sorte de proscenium, comme indignes de figurer en un si noble chœur, sont les hérétiques qu'il a écrasés , Arius , Sabellius , Averroès , plongés dans une sorte de rêverie morose, comme des gens mécontents de la vérité, et auxquels la réfutation n'enlève pas leur orgueil. Averroès, comme dans le tableau de Traini, est caractérisé par le turban et s'appuie sur son Grand Commentaire. Au-dessous, Gaddi a figuré sur deux lignes les sept sciences profanes et les sept sciences sacrées, avec leur principal représentant : la Grammaire et Priscien, la Rhétorique et Cicéron , la Dialectique et Zenon, la Musique et Tubalcaïn, l'Astronomie et Atlas, la Géométrie et Euclide , l'Arithmétique et Abraham tenant l'abaque. Puis le Droit civil et Justinien, le Droit canon et Clément V, la Théologie pratique et Pierre Lombard, la Théologie spéculative et saint Denys l'Aréopagite, Boèce et la Théologie démonstrative avec son triangle (représentant les trois termes du syllogisme), saint Jean Damascène et la Théologie contemplative, saint Augustin et la Théologie scolastique, tenant en main l'arc de la controverse 1.
Telle est cette composition grandiose, où avec un art merveilleux Gaddi a su grouper tous les éléments philosophiques de son siècle. Averroès y garde son
1 . Dans la fresque récemment découverte au Puy, et représentant également les sept arts, la Logique tient en main un lézard ou un scorpion. Comparez des représentations analogues qui se voient à Palma sur le tombeau de Raymond Lullc , et qui ont été reproduites par les Bollandistes ( 30 juin ).
rôle : là comme partout il représente l'hérétique , l'homme mal pensant, renversé aux pieds de la rigueur scolastique et orthodoxe de l'école dominicaine. Du reste la donnée de la dispute de saint Thomas se continua longtemps encore dans l'école de Pise. Plus d'un siècle après Traini et Gaddi, au moment où Pise se relève de ses désastres, nous retrouvons le même sujet sous le pinceau du décorateur immortel du Campo Santo, Benozzo Gozzoli. Ce tableau, qui autrefois était placé au dôme de Pise, derrière le siège de l'évêque, est maintenant au musée du Louvre ' Il est évident que Gozzoli s'est proposé de reproduire trait pour trait l'idée du tableau de Traini. La disposition et les personnages sont identiques : saint Thomas au centre , ses ouvrages sur ses genoux, dans sa main un livre ouvert sur cette terrible menace : Labia mea detestabuntur impium 2 , au haut, le Christ, les évangélistes, Moïse, saint Paul; des deux côtés, Platon et Aristote; au-dessous, le pape et les docteurs illuminés par saint Thomas3; à ses pieds, un personnage étendu tout de son long, et feuilletant un gros livre.
Une tradition constante a vu jusqu'ici dans le personnage renversé que saint Thomas semble repousser hors du plan du tableau, Guillaume de Saint- Amour. En
1 . C'est le second tableau à gauche en entrant dans la grande galerie, n° 233. Le tableau est sur bois, à détrempe, et formait le panneau d'une armoire. Voy. Vasari, t. III, p. 90.
2. On lit sur l'autre feuillet du livre l'axiome nominaliste : Multitudinis asum in rébus nominandis sequendum philosophi censent communiter ; et aux deux côtés de saint Thomas : Vere hic est lumen Ecclesiœ. — Hic ad invertit omnem vlam disciplinée.
3. Gozzoli a renoncé aux filets d'or qui, dans le tableau de Traini, représentent la marche des rayons de lumière, et donnent à son tableau une physionomie si caractérisée.
effet, nous avons vu que Guillaume joue dans la légende de saint Thomas un rôle parallèle à celui d'Averroès, et est comme lui sacrifié au triomphe du docteur dominicain. Il semble d'ailleurs que le peintre ait eu l'intention de représenter dans la partie inférieure de son tableau l'assemblée d'Anagni de 1256, présidée par Alexandre IV, et où fut condamnée la doctrine de l'Université de Paris sur la pauvreté monastique. Les personnages qui y figurent, outre le docteur angélique, sont saint Bonaventure, Jean des Ursins, Hugues de Saint-Cher, Albert le Grand, Humbert de Romans K Toutefois le rapprochement des peintures de Pise et de Florence dont j'ai parlé plus haut, ne permet pas , ce me semble , de douter qu'ici encore le maudit ne soit Averroès. Et d'abord le personnage de Gozzoli, comme l'Averroès de Traini, porte le turban, et le gros volume qu'il a entre les mains ressemble bien plus au Grand Commentaire qu'aux petits livres de Guillaume de Saint-Amour. En outre, il est évident que Gozzoli n'a obéi dans ce tableau à aucune inspiration vivante, qu'il s'est proposé simplement de reproduire avec quelques variantes le tableau de Traini ; comment supposer qu'il ait modifié une tradition dont il n'avait pas le sens primitif, et qu'il ait introduit dans son œuvre un personnage tout à fait étranger à l'école de Pise, et que probablement lui-même ne connaissait pas ? Il y a là une impossibilité pour celui qui connaît les lois de la tradition iconographique au moyen âge.
Quelle a pu être l'origine de ce thème si longtemps conservé par les écoles de Pise et de Florence ? On a supposé que Gaddi n'avait fait que réaliser en peinture
t. Voir le catalogue des tableaux du Louvre. École italienne, par M. Villot, p. 86.
à Santa Maria Novella les idées que lui avait communiquées frà Domenico Cavalca. On ne peut douter au moins, en voyant Averroès jouer exactement le même rôle dans trois peintures exécutées sur un même point et presque la même année (de 1 335 et \ 340) *, qu'Orcagna, Traini, Gaddi n'aient puisé leur inspiration à une même source. Or cette source, peut être déterminée avec certitude; c'est la légende de Guillaume de Tocco. On se rappelle que Guillaume, énumérant les hérétiques vaincus par saint Thomas, met au premier rang Averroès. Les peintres recevaient des moines un libretto qui leur traçait le plan de la composition , avec les personnages qui y devaient figurer, et ce canevas écrit n'était ordinairement que la reproduction de la légende qui avait cours. La canonisation de saint Thomas, qui eut lieu en 1323, et à laquelle Guillaume de Tocco eut une grande part, avait vivement tourné l'attention de ce côté 2. Je n'hésite donc pas à voir dans la légende de Guillaume l'origine du rôle que joue Averroès dans les disputes de saint Thomas. Quant à sa place dans l'enfer d'Orcagna, peutêtre Raymond Lulle, qui à deux reprises séjourna à Pise, et qui en 4307 y termina son Ars brew's*, ne fut-il pas étranger à cette conception.
S xvii.
Ainsi, dans toute la philosophie scolastique, Averroès soutient un double personnage, D'un côté, c'est l'Aver-
i , Un autre tableau de Pise, de Getto di Jacopo , l'un des derniers peintres de l'école pisane, représente la dispute de saint Thomas sur le mystère de l'Incarnation (Rosini, t. II, p. 181). Il m'a été impossible de le voir, et je ne puis dire si Averroès y figure.