‹ Averroes et l'averroïsme: essai historiqueChapitre 172 sur 235 · Cf. Tirabosclri, t. V, 1. II, cap. n · texte numérisé non relu

Cf. Tirabosclri, t. V, 1. II, cap. n

originales de la science antique avaient été scellées pour l'Occident , les Arabes avaient rendu d'incontestables services. Mais , en présence de l'antiquité elle-même, ces interprètes infidèles n'étaient plus qu'un embarras. L'engouement fanatique de leurs admirateurs ne pouvait manquer d'ailleurs de produire une vive réaction dans une nature aussi fine et aussi irritable que celle de Pétrarque.

Cette aversion se retrouve à chaque page de ses écrits. Pétrarque ne veut même pas être guéri par les conseils de la médecine arabe, ni par des remèdes qui portent des noms arabes \ » Je te prie de grâce, dit-il à son ami Jean Dondi 2, en tout ce qui me concerne, de ne tenir aucun compte de tes Arabes, pas plus que s'ils n'existaient, Je hais toute cette race. Je sais que la Grèce a produit des hommes doctes et éloquents : philosophes, poètes, orateurs, mathématiciens, tous sont venus de là; là aussi sont nés les pères de la médecine. Mais les médecins arabes !... tu dois savoir ce qu'ils sont. Pour moi je connais leurs poètes ; on ne peut rien imaginer de plus mou,

de plus énervé, de plus obscène3 A peine me fera-t-on

croire que quelque chose de bon puisse venir des Arabes 4 ! Et vous néanmoins, doctes hommes, par je ne sais quelle faiblesse, vous les comblez de louanges imméritées ; à tel

1. Contra medicum quemdam invect., t. II, p. 1093, 1097. — Rer. sen. XII, p. 907. (Édit. Henricpetri, 1554.)

2. Senil. XII. Ep. 2 (t. II, p. 904). — Seclusis Arabum mendaciis. (Contra med. quemdam invect., p. 905.)

3. Comment Pétrarque a-t-il pu connaître la poésie arabe , dont le moyen âge n'a pas eu la moindre notion?

4. Unum, antequam desinam, te obsecro, ut abomni consilio mearum rerum tui isti Arabes arceantur atque exulent : odi genus universum.... Vix mibi persuadebitur ab Arabia posse aliquid boni esse. (T. II, p. 913.)

point que j'ai entendu un médecin dire , avec l'assentiment de ses collègues, que s'il trouvait un moderne égal à Hippocrate, il lui permettrait peut-être d'écrire, si les Arabes n'avaient écrit; parole qui, je ne dirai pas brûla mon cœur comme une ortie , mais le transperça comme un stylet, et aurait suffi pour me faire jeter au feu tous mes livres.... Quoi! Cicéron a pu être orateur après Démosthène, Virgile poëte après Homère, Tite Live et Salluste historiens après Hérodote et Thucydide, et après les Arabes il ne sera plus permis d'écrire!... Nous aurons souvent égalé, quelquefois surpassé les Grecs, et par conséquent toutes les nations, excepté, dites-vous, les Arabes ! O folie ! 6 vertige ! 6 génie de l'Italie assoupi ou éteint M »

La haine de Pétrarque contre les astrologues et les médecins 2 venait de ce que les uns et les autres représentaient à ses yeux l'esprit arabe, le matérialisme fataliste et incrédule. Il semble d'ailleurs qu'en tout temps la médecine ait eu le privilège d'ameuter contre elle les humanistes et une certaine classe d'esprits honnêtes. La haine des médecins devint presque une idée fixe chez Pétrarque dans ses dernières années. Il avait eu quelques démêlés à Avignon avec les médecins du pape, qui affectaient de dédaigner les poètes, comme gens inutiles et sans profession 3. C'est à ce propos qu'il composa ses

1 Arabiculis, ut vos velle videmini, duntaxat exceptis ! O infamis

exceptio ! O vertigo rerum admirabilis ! O Italica vel sopita ingénia vel extincta. [Ib'ul.)

2. Cf. Tiraboschi, t. V, 1. II, cap. in, § 1, sqq. — Sprengel, t. II, p. 477-78. — Andres, DelF origine, etc., t. Ier, p. 153 (Parma, 1782), et une dissertation sur Pétrarque envisagé comme critique de la médecine de son temps, dans le Janus, journal d'histoire de la médecine, publié à Breslau, par A. W. E. Th. Ilenschcl, t. I" (1846), p. 183 et suiv.

3. Senil. 1. XII, ep. 1 el 2 (t. Il, p. 900, 908, 914). — L. XV, ep. 3 (p. 951, sqq.)

quatres livres à' Invectives contre un médecin i, volumineuse déclamation où il a recueilli contre la médecine tous les griefs imaginables, pour aboutir à ce résultat qu'il n'est au monde de médecin à qui l'on puisse se fier 2. Dans une lettre à Boccace 3, il décrit avec malice le charlatanisme et la vanité des médecins de son temps, qui ne paraissent en public que superbement vêtus, montés sur des chevaux magnifiques, avec des éperons d'or, un air d'autorité, les doigts resplendissants de bagues et de pierres précieuses4. « Peu s'en faut, dit-il, qu'ils ne s'arrogent les honneurs du triomphe ; et en effet ils le méritent, car il n'est personne parmi eux qui n'ait tué au moins cinq mille hommes, nombre exigé pour avoir droit à ces honneurs. » Dans une autre lettre à Pandolfe Malatesta, il raconte, ou peut-être il invente à l'appui de sa thèse les anecdotes les plus gaies s. Il paraît du reste que les beaux esprits de Padoue lui furent reconnaissants de cette campagne contre le pédantisme des médecins, puisque longtemps après l'on voit un Padouan proposer de lui élever à ses frais une statue dans le Prato délia Valle, à condition qu'on lui permette d'y inscrire :

Francisco Petrarclise Medicorum hosti infensissimo.

L'antipathie de Pétrarque pour tout ce qui sentait le

1. Opp. t. II, p. 1086, sqq. — Comparez la critique de Louis Vives, De Causis corruptarum artium, 1. V. (Opp. t. I, p. 413, sqq., Bâle, 1dd5.)

2. De medicis non modo nil sperandum, sed vaîde etiam metuendum. (Opp., t. II, p. 801.)

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