Opp. t. II, p. 1035etsqq
Reggio *. L'averroïsme était devenu à la mode dans la haute société vénitienne, et il fallait en faire profession, si l'on voulait passer pour un homme de bonne compagnie 2. Or, sous ce nom se cachait l'incrédulité la plus décidée, a S'ils ne craignaient les supplices des hommes bien plus que ceux de Dieu , ils oseraient , dit Pétrarque, attaquer non-seulement la création du monde selon le Timée , mais la Genèse de Moïse, la foi catholique et le dogme sacré du Christ. Quand cette appréhension ne les retient plus, et qu'ils peuvent parler sans contrainte, ils combattent directement la vérité; dans leurs conciliabules , ils se rient du Christ et adorent Aristote qu'ils n'entendent pas. Quand ils disputent en public, ils protestent qu'ils parlent abstraction faite de la foi, c'est-à-dire qu'ils cherchent la vérité en rejetant la vérité , et la lumière en tournant le dos au soleil. Mais en secret, il n'est blasphème, sophisme, plaisanterie , sarcasme qu'ils ne débitent , aux grands applaudissements de leurs auditeurs. Et comment ne nous traiteraient-ils pas de gens illettrés , quand ils appellent idiot le Christ notre maître ? Pour eux , ils vont gonflés de leurs sophismes, satisfaits d'euxmêmes, et se faisant fort de disputer sur toute chose sans avoir rien appris. » Pétrarque expose ensuite les subtiles questions qu'ils agitaient sur les Problèmes d'Aristote3, et les difficultés qu'ils soulevaient sur la
1 . Primus miles, secundus sîmplex mercator, tertius simplex nobilis, quartus medicus pliysicus. P. degli Agostini, Scritt, Venez., t. Ier, p. 5. — Tiraboschi, 1. c. — De Sade, Mëm. sur la vie de Pétrarque, t. III, p. 752.
2. Cogitant se magnos, et sunt plane omnes divites, quee nunc una mortalibus magnitudo est. (T. II, p. 1038.)
3. Quot leo pilos in vertice, quot plumas accipiter in cauda, ut adversi coeunt elephantes, etc — Quaedenique quamvisvera essent, niliil penitus
création , l'éternité du monde , la toute-puissance de Dieu, la souveraine félicité de l'homme. « Dieux immortels ! s'écrie-t-il ? on ne mérite le titre d'homme lettré aux yeux de ces gens , si l'on n'est hérétique , frondeur, insensé , et si Ton ne va par les rues et les places publiques disputant sur les animaux , et se montrant bête soi-même. Plus on attaque la religion chrétienne avec fureur, plus on est à leurs yeux ingénieux et docte. Se permet-on de la défendre , on n'est plus qu'un esprit faible et un sot qui couvre son ignorance du voile de la foi. Pour moi, ajoute Pétrarque, plus j'entends décrier la foi du Christ, plus j'aime le Christ, plus je me raffermis dans sa doctrine. Il m'arrive comme à un fils dont la tendresse filiale se serait refroidie, et qui entendant attaquer l'honneur de son père , sent se rallumer dans son cœur l'amour qui paraissait éteint. J'en atteste le Christ, souvent les blasphèmes des hérétiques de chrétien m'ont fait très-chrétien. »
Pétrarque ne se contenta pas de ces édifiantes protestations. Il avait entrepris une réfutation en forme des erreurs averroïstes; mais il ne put l'achever. Aussi redoublait-il d'instances auprès d'un de ses amis , Luigi Marsigîi , religieux augustin , pour l'engager à se charger de ce travail. « Je te demande une dernière grâce, lui écrit-il1; c'est de vouloir bien, aussitôt que tu jouiras de quelque loisir, te retourner contre ce chien enragé d'Averroès, lequel, transporté d'une aveugle fureur, ne cesse
adbeatam vitam (p. 1038). Solebant illi vel aristotelicum problema, vel de animalibus aliquid in médium jactare : ego autem vel tacere, vel jocari, vel ordiri aliud, interdumque subridens quserere quonam modo id scire potuisset Aristoteles, cujus et ratio nulla est et experimentum impossibile. Stupere illi, et taciti subirasci, et blaspliemum velut aspicere. (P. 1042.)
1. Epist. ultima sine titulo (Opp. vol. II, p. 732). — Cf. Tiraboschi, t. V, 1. II, cap. i, g 23. — De Sade, t. III, p. 761.
d'aboyer contre le Christ et la religion catholique. J'avais , tu le sais , commencé à recueillir de coté et d'autre ses blasphèmes; mais des occupations plus nombreuses que jamais , et le manque de temps , aussi bien que de science, m'en ont détourné. Applique toutes les forces de ton esprit à cette entreprise, qui jusqu'ici a été si indignement négligée, et dédie-moi ton opuscule, soit que je vive ou que je sois mort. »
On méconnaîtrait le caractère de Pétrarque , si Ton croyait que cette opposition à l'averroïsme partît d'une étroite orthodoxie. Celui qui, précurseur des plus vives aspirations des temps modernes, s'écriait près de deux siècles avant Luther :
Dell' empia Babilonia ond' è fuggita Ogni vergogna, ond' ogni bene è fori , Albergo di dolor , madré d' errori , Son fuggit' io per allungar la vita ,
celui qui adressait au peuple romain la lettre De capessenda Libertate, et s'écriait, dans son enthousiasme pour Cola de Rienzi : Roma mia sarà ancor bellal n'était pas homme à s'alarmer de l'émancipation des esprits. Mais Pétrarque en voulait à la morgue hautaine des averroïstes. Ce Toscan, plein de tact et de finesse, ne pouvait souffrir le ton dur et pédantesque du matérialisme vénitien. Beaucoup d'esprits délicats aiment mieux être croyants qu'incrédules de mauvais goût.