‹ Averroes et l'averroïsme: essai historiqueChapitre 175 sur 235 · S IV · texte numérisé non relu

S IV

Ce fut le sort d'Averroès de mener de front dans l'histoire une double destinée , l'une dans l'enseignement classique , l'autre parmi les gens du inonde et les libertins. Ces deux rôles toutefois n'étaient pas sans con-

nexion l'un avec l'autre : l'abus que l'on faisait du nom d'Averroès était encouragé par l'autorité magistrale qu'il obtenait dans les écoles. Les habitudes de la scolastique dégénérée avaient en quelque sorte naturalisé le Grand Commentaire dans la haute Italie. Dès la première moitié du xive siècle , Grégoire de Rimini , Jérôme Ferrari , Jean de Jandun et frà Urbano de Bologne nous présentent parfaitement caractérisé l'enseignement qui doit se prolonger à Padoue jusqu'au milieu du xvne siècle.

Peu d'auteurs ont été plus cités et ensuite plus oubliés que Jean de Jandun *. Il s'agit pourtant d'un de ces maîtres auxquels l'emphase de l'école avait décerné le titre de monarque de la philosophie et de prince des philosophes. Quoique né en France, quoique ayant professé avec éclat dans l'Université de Paris2, Jean de Jandun appartient réellement à l'école de Padoue : c'est là que son nom est resté célèbre 3 : c'est là qu'il connut Marsile de Padoue , et peut-être Pierre d' Abano , avec lesquels il entretenait de Paris des relations suivies , et qui le tenaient au courant des productions averroïstes. Il prit parti, avec Marsile, pour Louis de Bavière, dans

4 . Jandun est un village du canton de Signy-1' Abbaye, département des Ardennes. Ce nom a donné naissance à une foule d'altérations, Jandunus, Joannes de Gandavo, de Gan, de Ganduno, de Gonduno, de Gandino, de Gedeno, de Jandano, de Jandono, Joannes Jando, etc. — Zirnara {Solut. contrad., f. 107 v°, 170 v°, 214) et Antoine Brasavola de Ferrare, dans son commentaire sur le De Subst. Orbis, l'appellent même Joannes Andegavensis.

f. 2. D'Achery, Spicil., t. III, p. 85 (edit. ait.). On le fait aussi enseigner à Pérouse. N'aurait-on pas lu Perusiœ pour Parisius?

3. Un des sonnets de Dino Compagni, récemment publié par M. Ozanam [Docum. ïnéd. pour servir à l'hist. litt. de V Italie, p. 319-320), est adressé à un Maestro Giandino, philosophe et physicien, dont le poète vante la science et les écrits. On pourrait, sans invraisemblance, identifier ce personnage avec Jean de Jandun. Dino vécut jusqu'en 1323.

la querelle de cet empereur avec Jean XXII, coopéra au célèbre ouvrage Defensor pacis, et se vit condamner par le pape en 1 328 \ Ses Questions et ses Commentaires sur Aristote et Averroès, et en particulier sur le De substantia orbis, ont été plusieurs fois imprimés à Venise, en 1488, 1496 et 1501 . La Bibliothèque nationale (anc. fonds, 6542) possède de lui un volumineux commentaire inédit du commentaire de Pierre d'Abano sur les Problèmes d'Aristote. Ce fut par l'entremise de Marsile que Jean de Jandun eut le premier connaissance à Paris de l'ouvrage de Pierre d'Abano2. Zimara3 et les Coïmbrois4 mettent Jean de Jandun au nombre des averroïstes. Il l'est, en effet, parla méthode et les habitudes de son enseignement ; Averroès est à ses yeux perfectus et gloriosissimus physicus, veritatis amicus et defensor intrepidus ', Quant à la doctrine, Jean de Jandun n'en a pas de bien caractérisée. Dans son commentaire sur le De substantia orbis, il défend la thèse de la nécessité et de l'incorruptibilité de la matière céleste, et réfute les modernes, qui prétendent que le ciel, étant composé de la

1. Cf. Martène, Thésaurus novus Anecd., II, col. 704 et suiv. — Fabricius, Bibl. med. et inf. lat., t. IV, p. 77. — Bandini, Bibl. Leopoldina Laurent., t. III, col. 103. — H. Wharton, Appendix ad Hist. Utt. Guill. Cave (Oxon., 1743), p. 36. — Oudin, t. III, p. 883. — Du Boulay, t. IV, p. 163, 205, 206, 974. — Boulliot, Biographie ardennaise, t. II, p. 52-56.

2. Et ego Joannes de Genduno, qui, Deo gratias, credo esse primus inter Parisius régentes in philosophia ad quem prsedicta expositio pervenit per dilectissimum meum magistrum Marcilium de Padua, illorum expositioneni manibus propriis mihi scribere dignum duxi, ne malorum scriptorum corruptiones dampnosse delectationem meam in istius libri studio minorarent, librumque praenominatum, scilicet illius gloriosi doctoris summas propono, Deo jubente, scolaribus studii Parisiensis verbotenus explicare. (Ms. cité, f. 1.)

Page 1