‹ Averroes et l'averroïsme: essai historiqueChapitre 3 sur 235 · Gayangos, i. Ier, append., p. xl et suiv · texte numérisé non relu

Gayangos, i. Ier, append., p. xl et suiv

temps, au désir de gagner de la popularité parmi la multitude, et de trouver moins d'opposition, en jetant une sorte de flétrissure sur la mémoire du calife Hakem , dont il cherchait à usurper le trône. » Nous verrons en effet combien les philosophes étaient peu populaires en Andalousie. Le peuple n'a jamais aimé les sages; il supporte plus difficilement encore l'aristocratie de la raison que celle de la naissance et de la fortune. Depuis l'édit d'Àlmansour, la philosophie fut l'objet d'une persécution ouverte en Espagne. Ceux qui s'y livraient étaient déclarés impies par les chefs de la loi, et les savants étaient obligés de cacher soigneusement leur science, même à leurs plus intimes amis, de peur de se voir dénoncés et condamnés comme hérétiques.

Les bouleversements "dont l'Espagne musulmane fut le théâtre au xie siècle achevèrent de faire disparaître les restes de l'œuvre civilisatrice des Omeyyades. Cordoue, le centre des bonnes études, fut saccagée, le palais des califes renversé, les collections détruites. Les restes de la bibliothèque de Hakem furent vendus à vil prix et dispersés dans le pays. Saïd dit en avoir vu plusieurs volumes à Tolède, et avoue que ce qu'ils contenaient aurait dû les faire brûler, si les recherches faites sous Almansour avaient été conduites avec autant d'intelli» gence que de passion.

La philosophie avait pourtant des racines si profondes dans ce beau pays, que tous les efforts tentés pour la détruire ne servaient qu'à la faire revivre. « Avec ces restes précieux, continue Saïd, on renouvela l'étude des anciens philosophes. Les savants recommencèrent à fréquenter les gras pâturages de la philosophie ; les hommes instruits revinrent aux sciences naturelles, en

sorte qu'au temps présent (1068), on peut dire que ces études sont aussi florissantes qu'elles l'ont jamais été. Que Dieu en soit loué ! Les progrès de ces sciences cependant pourraient encore être plus prompts, s'ils n'étaient pas arrêtés par la rigidité et la dévotion de quelques-uns de nos rois, qui, de même que leurs prédécesseurs, les ont en aversion ; et si les savants de notre temps n'étaient pas obligés chaque année de déposer la plume pour saisir l'épée, et marcher à la défense de nos frontières attaquées par les infidèles. »

Ainsi , sans resplendir de cette auréole d'éclat et de prospérité dont elle jouit sous les règnes de Hakem et de Hischâm , la philosophie arabe fleurit encore en Espagne dans la seconde moitié du xie siècle. L'expérience a prouvé que la philosophie n'a besoin ni de protection ni de faveur : elle ne demande permission à personne et ne reçoit d'ordre de personne. C'est le plus spontané de tous les produits de la conscience humaine. L'âge d'or du règne de Hakem n'a légué à l'avenir aucun nom illustre; harcelés par le fanatisme, Avempace, Abubacer, Avenzoar, Averroès ont vu leur nom et leurs œuvres entrer dans le courant de la vie européenne, c'est-à-dire de la véritable vie de l'humanité. Rien pourtant ne saurait arrêter l'ignorance , le jour ou il lui est donné de prévaloir, et ou la raison s'abdique elle-même. C'est à ce triomphe de la barbarie que nous assisterons dans les derniers jours d' Averroès, et surtout dans les années qui suivirent la mort de ce dernier représentant de la philosophie musulmane.

Les sources pour la biographie d'Ibn-Roschd1 sont : 1° Un article étendu, mais mutilé du commencement, dans un supplément aux dictionnaires des grands hommes d'Ibn-Baschkoual et d'Ibn«el-Abbar, que possède la Bibliothèque nationale (suppl. arabe, 682), et dont l'auteur est Abou-Abdallah Mohammed , fils d'Abou- Abdallah Mohammed, fils d'Abd-el-Melik el-Ansâri, de Maroc2. 2° La notice qu'Ibn-Abi-Oceibia lui a consacrée dans son Histoire des médecins*. 3° L'article de Léon l'Africain dans son livre des Hommes illustres chez les Arabes1*. 4° Quelques passages des historiens de l'Espa-

i. Le nom latin à'Averroès s'est formé (Vlbn-Roschd par l'intermédiaire de l'hébreu, où Ibn devient Aben ou Aven. Peu de noms ont subi des transcriptions aussi variées : Ibin-Rosdin, Filïus Rosadis , Ibn-Rusid , Ben- Raxid, Ibn-Ruschod, Ben-Resched, Aben-Rassad, A b >en- Rois , Aben-Rasd, Aben-Rust^ Avenrosd , Avenryz , Adveroys , Benroist , Avenroyth , Aver~ roysta, etc. Les prénoms d'Averroès ont fourni d'autres variantes : Abulguail, Aboolit, Alididtis, Ablull, Aboloys. En tête du CoUigct, on lit: Membucius (ou 3/ahuntius, ou Mauuitius), qui latine dicitur Averroys [anc. fonds, 6949 et 7052; Arsenal, se. et arts, 61), probablement par altération du nom de Mohammed. En effet, Hildebert , dans son poëme sur Mahomet, appelle ce faux prophète Mamutius.

2. Ce volume renferme seulement la biographie des personnages qui ont porté le nom de Mohammed. Les premiers feuillets de la vie d'Ibn- Roschd ont disparu , et je dois dire que cet article , privé de titre et transposé hors de son rang alphabétique , m'eût probablement échappé, si M. Munck, qui a fait un examen spécial de ce manuscrit, ne me l'eût indiqué.

3. Ms. arabe de la Bibl. nat. (suppl. ar., 673), f. 201 v° et suiv. — M. Pascual de Gayangos a publié une traduction fort défectueuse de cette notice dans les appendices du t. Ier de sa traduction de Makkari.

4. Publié pour la première fois en latin par Hottinger, dans son Bibliothecarium quadripartitum , p. 246 et suiv. (Tiguri, 1664), d'après une copie de Florence; une seconde fois par Fabricius, Bibl. greeca^ t. XIII, p. 259 et suiv. (lre édition). .

gne musulmane, et surtout d'Abd-el-Wahid el-Marrekoschi1. 5° Les indications tirées de ses propres écrits2.

De tous les biographes d'Ibn-Roschd, El-Ansâri paraît de beaucoup le mieux informe. Il tenait ses renseignements de personnes qui avaient connu intimement le philosophe de Cordoue. Quoique postérieur à Ibn-Roschd d'une génération, Abd-el-Wahid mérite aussi toute confiance. Les détails précis qu'il donne sur les Ibn-Zohr, sur Ibn-Bâdja, sur Ibn-Tofaïl , dont il vit les écrits autographes , et dont il connut le fils, attestent qu'il vécut dans la société philosophique de son temps. Ibn-Abi- Oceibia écrivait quarante ans environ après la mort d'Averroès, et il avait recueilli ses renseignements du kadhi Abu-Merwan al-Badji , qui paraît avoir connu personnellement le Commentateur. Quant à Léon l'Africain , son autorité est de très-peu de valeur. Bien qu'il cite à chaque page des auteurs arabes, et en particulier le biographe Ibn-el-Abbar3, Léon composait souvent d'après sa propre imagination. D'ailleurs, la traduction latine qui seule nous reste de son livre est si barbare , que bien souvent il faut renoncer à y trouver un sens.

Les anecdotes racontées au moyen âge et à la renaissance sur Averroès ont un caractère encore moins historique; elles ne témoignent autre chose que l'opinion qu'on s'était faite de son caractère, et n'ont d'intérêt que

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