‹ Averroes et l'averroïsme: essai historiqueChapitre 22 sur 235 · Léo Air. apud Fabr. Bîbl, gr.^ t. XIII, p. 289 et suiv · texte numérisé non relu

Léo Air. apud Fabr. Bîbl, gr.^ t. XIII, p. 289 et suiv

2. Paul Jove prétend que Bajazetll était attaché aux opinions d'Averroès : Peripatetici Averroïs opinionibus oblectabatur [Elogla virorum bellica virt. illustr., 1. IV, p. 344). Il aura cru sans doute a priori que le philosophe arabe jouissait chez ses coreligionnaires d'une réputation égale à celle qu'il avait en Italie.

3. De Sacy, Chrestomathie arabe, t. Ier, p. 299-300, 4. /£/</., p. 32b, et t. II, p. 96.

Le nombre des fables accumulées sur les personnages historiques est presque toujours en raison de leur célébrité. Tout homme dont le nom devient, à tort ou à bon droit, l'étiquette d'un système, cesse de s'appartenir, et sa biographie indique bien plus les fortunes diverses du système avec lequel on l'a identifié que sa propre individualité. Averroès a payé la dette de sa renommée ; peu de biographies se sont grossies d autant de fables que la sienne. Ces fables peuvent se ranger en trois classes. Les unes proviennent des biographes arabes; les autres sont d'origine chrétienne , et ont été inventées pour soutenir le rôle d'incrédulité que le moyen âge fit jouer à Averroès; quelques récits enfin paraissent devoir être attribués à la grande célébrité dont Averroès jouit dans le nord de l'Italie à la renaissance, et à ce génie inventif qui a rendu toutes les écoles si fécondes en anecdotes sur les maîtres reçus.

La plupart des traits rapportés par Ibn-Abi-Oceibia, El-Ansâri et Léon l'Africain ont pour but de relever les vertus d'Ibn-Roschd : sa patience, sa facilité à pardonner les injures, sa générosité, surtout envers les gens de lettres. Rien dans ces contes inoffensifs ne ressemble à la légende du moyen âge chrétien. Il y a loin de ce respectable kadhi de Cordoue au précurseur de l'antechrist, frappant d'un même mépris les trois religions connues, blasphémant l'eucharistie, et s' écriant : Que mon âme meure de la mort des philosophes ! Nous aurons à faire la critique de ces derniers récits et à en démêler l'origine, quand nous examinerons le rôle d'Averroès comme représentant de l'incrédulité religieuse au moyen âge.

De toutes les fables produites par la réputation philosophique et médicale d'Averroès, la plus absurde, sans doute , est celle qui a pris naissance de son affectation à contredire Avicenne. Déjà cette tendance avait été remarquée par Roger Bacon1. Benvenuto d'Imola a consacré la même tradition2, et prétend que ce fut pour contredire Avicenne , qui soutenait qu'on doit respecter la religion où l'on est né , qu'Averroès imagina sa doctrine du mépris des religions établies. Symphorien Champier assure3, et on a souvent répété après lui, qu'Averroès s'abstient de citer son rival. Rien n'est plus faux assurément. Ibn-Sina est souvent contredit dans le grand commentaire", et surtout dans la Destruction de la destruction. Mais en médecine, Averroès est si loin de lui être systématiquement hostile, qu'un de ses principaux ouvrages médicaux est un commentaire sur le poëme didactique d'Ibn-Sina, auquel il accorde les plus pompeux éloges. L'imagination toutefois ne s'arrêta pas en si beau chemin : on raconta qu' Avicenne étant venu à Cordoue du temps d* Averroès (anachronisme d'un siècle et demi), ce dernier, pour satisfaire sa haine, lui avait fait souffrir les plus affreux supplices, et l'avait fait expirer sur la roue4. Evidemment nous avons ici le reflet des haines féroces des savants de la renaissance. Cette époque ne pouvait concevoir deux chefs d'école sans les supposer ennemis, On contait mille traits de la haine d'Aristote et Platon, de Barthole et Baldus; on crut volontiers qu'Averroès traita son rival comme soi-même on l'aurait traité,

i. Op us Majus, p. 13 (édit. Jebb).

2. Ad Inf., cant; IV, v. 143 (ms. Bibl. nat., n° 4146, suppl. fr,, f. 25).

3. De clarîs medicis, apud Gesneri Bibl., f. 100. — Bayle, note A.

4. Vossius, De Philos, sectis, cap. xiv, p. H4, — Brucker, t. III, p. 108.

Il fut généralement admis , parmi les médecins de la renaissance , qu' Averroès ne s'occupa point de pratique médicale1, bien qu'on reconnût qu'il eût été médecin du roi Memarolin, et qu'on lui attribuât une découverte importante , à savoir que la saignée peut être pratiquée sans danger sur les enfants2. Freind a montré que cette opinion venait d'une méprise sur un passage où Aver» roès attribue cette expérience à Avenzoar3. C'est également d'un contre-sens sur un passage du Colliget, que vint l'opinion bizarre et souvent répétée, qu'Averroès avait coutume de ne prescrire aucun remède à ses malades \ Mais la plus ridicule, assurément, de toutes les méprises dont Averroès a été l'objet, est celle 'qu'on lit dans le Patiniana : « Averroès fut tué d'une roue de charrette, qui l'écrasa par malheur dans la rue5; » et dans du Yerdier de Vauprivas , cité par Bayle : « Averroès fut rompu par une roue qu'on lui mit sur l'estomac. » Cette fable vient sans doute d'une confusion avec une autre fable, celle des tourments qu'il fit souffrir à Avicenne.

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