‹ Averroes et l'averroïsme: essai historiqueChapitre 232 sur 235 · Traité delà Cène, p · texte numérisé non relu

Traité delà Cène, p

6. « Les sages du monde ne vous ont point pardonné celte étrange créance; témoin la parole du philosophe Àverroès, qu'il ne trouvait point de secte pire ou plus badine que celle des chrétiens , qui mangent et déchirent eux-mêmes le Dieu qu'ils adorent. » [Réplique au P. Adam, p. 1 16.)

7. Nous ne pouvons oublier le lamentable exemple de ce philosophe païen, qui ayant vu manger le sacrement qu'on avait adoré, dit qu'il n'avait jamais vu de secte plus folle et plus ridicule que celle des chrétiens, qui adorent ce qu'ils mangent; et c'est à ce propos que ce malheureux s'écria : « Que mon âme soit avec celle des philosophes , vu que les chrétiens adorent ce qu'ils mangent. » [Dial. IX, contre les missionnaires, p. 305, 306.)

humain , et de couvrir de son nom les doctrines auxquelles assurément il pensait le moins.

L'histoire de l'averroïsme n'est , à proprement parler, que l'histoire d'un vaste contre-sens. Interprète très-libre de la doctrine péripatétique, Averroès se voit interprété à son tour d'une façon plus libre encore. D'altération en altération , la philosophie du lycée se réduit à ceci : Négation du surnaturel , des miracles , des anges , des démons , de l'intervention divine ; explication des religions et des croyances morales par l'imposture. Certes , ni Aristote , ni Averroès ne pensaient guère qu'à cela se réduirait un jour leur doctrine. Mais dans les hommes élevés à la dignité de symbole, il faut toujours distinguer la vie personnelle et la vie d'outre-tombe, ce qu'ils furent en réalité et ce que l'opinion en a fait. Pour le philologue , un texte n'a qu'un sens ; mais , pour l'esprit humain qui a mis dans ce texte sa vie et toutes ses complaisances, pour l'esprit humain qui, à chaque heure, éprouve des besoins nouveaux, l'interprétation scrupuleuse du philologue ne peut suffire. 11 faut que le texte qu'il a adopté, résolve tous ses doutes, satisfasse à tous ses désirs. De là, la nécessité du contre-sens dans l'histoire philosophique et religieuse de l'humanité» Le contre-sens, aux époques d'autorité, est comme la revanche que prend l'esprit humain contre l'infaillibilité du texte officiel. L'homme n'abdique sa liberté sur un point que pour la regagner sur un autre. Il sait trouver mille fuites, mille subtilités pour échapper à la chaîne qu'il s'est imposée. On distingue, on commente, on ajoute, on explique, et c'est ainsi que, sous le poids des deux plus grandes autorités qui aient régné sur la pensée, la

Bible et Aristote, l'esprit s'est encore trouvé libre ; c'est ainsi qu'il n'est pas de proposition si téméraire qui n'ait été soutenue par quelque théologien , prétendant bien ne pas sortir des limites de l'orthodoxie, qu'il n'est pas de doctrine si mystique qui n'ait pu se produire sous le couvert de l'interprétation d'Aristote. Que serait devenue l'humanité , si \ depuis dix-huit siècles , elle avait entendu la Bible avec les lexiques de Gesenius ou de Bretschneider? On ne crée rien avec un texte que l'on comprend trop exactement. L'interprétation vraiment féconde, qui dans une autorité acceptée une fois pour toutes sait trouver une réponse aux exigences sans cesse renaissantes de la nature humaine , est l'œuvre de la conscience bien plus que de la philologie.

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