Pococko, Philos, auto didac tus , proœm., p. 19, sqq
contre lui l'autorité de la raison, Gazali avait humilié la science, et prétendu que l'homme n'arrive à la perfection qu'en renonçant à l'exercice de ses facultés rationnelles. Ibn-Bâdja, dans son célèbre traité du Régime du solitaire , essaya de prouver que c'est par la science et le développement successif de ses facultés que l'homme arrive à s'identifier avec l'intellect actif. Il y joignait une théorie politique , une sorte d'utopie ou de modèle idéal de société par lequel l'homme arriverait à cette identification. Le triomphe de l'âme rationnelle sur la partie animale est le but des efforts de la vie morale. L'acte de l'intelligence s'opère par les formes intelligibles qui arrivent à l'intellect matériel ou passif; là, elles reçoivent de l'intellect actif la forme et la réalité. Quand l'homme, par l'étude et la spéculation, est arrivé à la pleine possession de sa conscience, alors c'est Y intellect acquis; le cercle de l'évolution humaine est achevé, et l'homme n'a plus qu'à mourir.
Ce rationalisme noble et élevé est aussi le fond de la doctrine d'Ibn-Tofaïl (Y Abubacer des scolastiques). Son roman de Ha/ Ibn-Iokdhan, sorte de Robinson psychologique, publié par Pococke, sous le titre de : Philosophus autodidactus , a pour objet de montrer comment les facultés humaines arrivent par leur propre force à l'ordre surnaturel et à l'union avec Dieu. Yl Autodidacte est un péripatéticien mystique à la manière alexandrine. H y a tel passage qui semble littéralement traduit de Jamblique. De tous les monuments de la philosophie arabe, c'est peut-être le seul qui puisse nous offrir autre chose qu'un intérêt historique. De là est venue la fortune singulière de cet écrit, traduit en anglais, en hollandais, en allemand, et adopté par les quakers comme un livre d'édification.
Ainsi la philosophie, épuisée en Orient, reprend un
nouvel éclat dans l'Espagne musulmane par Ibn-Bâdja et Ibn-Tofaïl, mais en même temps s'y empreint d'une teinte beaucoup plus prononcée de mysticisme. Avant ces grands hommes, il est vrai, le panthéisme péripatétique avait eu en Espagne un illustre représentant, dont l'existence est restée une énigme , et pour les scolastiques qui le citent à chaque page, et pour la critique moderne qui, jusqu'à ces dernières années, n'avait pu réussir à percer le mystère qui l'entoure. M. Munck1 a rendu un éminent service à l'histoire de la philosophie, en démontrant que cet Avicébron, qui a joué un si grand rôle dans la philosophie chrétienne du moyen âge, n'était autre que le juif Salomon ben Gabirol2, de Malaga, renommé dans la synagogue comme hymnographe3, et surtout en découvrant à la Bibliothèque nationale la traduction hébraïque et la traduction latine de la Source de vie. Mais Ibn- Gabirol ne paraît avoir exercé aucune influence sur la philosophie arabe de son temps, ni même sur celle de ses coreligionnaires.
La philosophie arabe se présente à nous avec le caractère d'une assez grande uniformité. Chez tous les philosophes dont nous venons de montrer la succession (Gazali excepté), la méthode est la même, l'autorité est la même, la doctrine ne diffère que par le degré plus ou moins avancé de son développement. C'est dans les sectes reli-
1'. Literaturblatt des Orients, 1846, n° 46 (Leipzig).
2. La transcription même du nom n'est pas en dehors des analogies : Ibn-Gabirol , Aben-Gcbrol , Avicébron, comme Ibn-Sina , Aben-Sina, Avicenne.
3. Cf. Ewald et Dukes, Beitràge zur Gesch. (1er œlt. Auslegung der Alt. Test., art. Ibn-Gabirol. — Ad. Jellinek, lieitràgc zur Gescliichte der Kabbala (Leipz., 1852), p. 26.
gieuses sorties de l'islamisme qu'il faut chercher la la variété, l'individualité et le vrai génie des Arabes *. Un siècle s'était à peine écoulé depuis la mort du Prophète, que déjà la dispute commençait à miner le dogme qu'il avait fondé. La liberté et la prédestination furent le premier objet sur lequel s'exerça le besoin d'activité théologique. Les Kadarites (partisans de la liberté) et les Djabariles (prédestinatiens) soutinrent sur cet éternel champ de bataille la longue guerre des textes ; et de la raison. Les attributs de Dieu furent le deuxième brandon de discorde. L'extrême rigueur de monothéisme qui règne dans le Coran, l'attention constante à combattre le dogme chrétien de la trinité et de l'incarnation, à répéter sans cesse : Dieu n'a pas de fils, Dieu n'a pas de mère, Dieu n'engendre pas, Dieu n'est point engendré, fit beaucoup travailler les esprits en ce sens. Les uns (Moattils) refusant à Dieu tout attribut positif et susceptible d'être rapporté aux créatures , en faisaient un être abstrait, dont on ne pouvait rien affirmer. En général les philosophes et les sectes philosophiques, par opposition aux hypostases distinctes du Dieu des chrétiens, niaient les attributs éternels et distincts de l'essence divine, tandis que les Sifatites (partisans des attributs), les Teschbihites (assimilateurs) faisaient Dieu à l'image de l'homme et s'échelonnaient aux différents degrés de l'anthropomorphisme. Les Ascharites s'efforcèrent de
1. Sur les sectes musulmanes, voy. Pococke, Spécimen hist. Arabum (édit. White, Oxford, 1806), p. 17 du texte, 208 et suiv. des notes; — Schahristani , Book of relig'ious and pJiilosophical sects , publié en arabepar M. W. Cureton (London, 1846), et traduit par M. Haarbrùcker (Halle, 1850-1851); — Hadji-Khalfa , introduction de son Lexique bibliographique, t. Ier, p. 64 et suiv. (édit. Fluegel) ; et l'ouvrage de M. Scbmœlders, qui toutefois doit être consulté avec beaucoup de réserve.
réunir les doctrines des Djabarites et des Sifatites, avec quelques restrictions pour ne pas tomber dans le fatalisme absolu et l'anthropomorphisme matérialiste. Pour les Haschawites , au contraire, Dieu est un être corporel, habitant en un lieu déterminé. Il est assis sur un trône, il a des pieds et des mains, etc.
En face de ce dogmatisme intempérant, le scepticisme s'exprimait en des sectes indéfiniment variées. Les Somanites rejetaient toute connaissance acquise par la spéculation, et n'admettaient que ce qui se touche et se voit : ils passaient pour mauvais croyants. Les Talimites, par un autre genre de scepticisme, fondaient la certitude de la conscience sur l'autorité d'un homme infaillible , l'imam. Ils se confondent presque avec les Baténiens, cabbalistes musulmans, qui cherchent la vérité dans les lettres et les nombres *.
Enfin l'incrédulité la plus avouée formait elle-même des sectes dans le sein de l'islamisme : Rarmathes, Fatimites , Ismaéliens , Dualistes , Druzes , Haschischins , Hernanites, Zendiks, sectes secrètes, à double entente, alliant le fanatisme à l'incrédulité, la licence à l'enthousiasme religieux, la hardiesse du libre penseur à la superstition de l'initié et à l'indifférence du quiétiste. Tel est en effet le caractère bizarre de l'incrédulité musulmane. Elle flotte indécise entre la secte religieuse et la société secrète, et cache la plus révoltante immoralité, l'impiété la plus forcenée, sous le voile de l'initiation : ne rien croire et tout se permettre, telle est sa formule. Du reste, le caractère vague de ces diverses appellations ne nous permet pas d'en bien marquer la nuance. Ainsi sous le nom de Zendik se confondaient les sectes infâmes