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C'est surtout en développant certaines théories à l'exclusion des autres, que les Arabes ont altéré l'ensemble du péripatétisme ; or il est bien remarquable que les théories auxquelles ils ont ainsi accordé la préférence sont précisément celles qui n'apparaissent dans Aristote que d'une manière incidente et obscure. Déjà nous avons vu une thèse isolée du XIIe livre de la Métaphysique devenir entre leurs mains le noyau d'un vaste système, embrassant à la fois leur métaphysique, leur cosmologie, et jusqu'à leur psychologie; cette fois encore c'est une doctrine empruntée à une école étrangère, peu d'accord avec l'esprit du péripatétisme, et dont l'authenticité a été pareillement révoquée en doute, qui va devenir le point central de leur philosophie.
Le rôle de l'intellect étant de percevoir les formes des choses, il faut qu'il soit lui-même absolument dénué de formes et comme un cristal transparent qui ne laisse passer que l'image des objets1. Car s'il avait des formes propres, ces formes se mêleraient à celles des objets perçus et altéreraient la vérité de la perception. L'intellect, envisagé dans le sujet, n'est donc qu'une pure réceptivité. Mais s'arrêter là, comme l'a fait Alexandre d'Aphrodisias, ce n'est pas épuiser l'analyse du fait de la connaissance. Il ne suffit pas d'accorder à l'intellect une disposition vague et indéterminée à recevoir les formes 2.
4 . Omne recipiens aliquid necesse est ut sit denudatum a natura recepti [De anima, f. 160). — Oculus si esset habens colorem, non esset possibile virtuti visivse recipere colores [De connex. intell, abstr. cum homme, f. 358).
2. Dicere quod intellectus materialis est similis praeparationi quse est in tabula, non tabulœ secundum quod est prœparata , ut exposuit Alexander hune sermonem, falsum est {De anima, f. 168-169).
En effet, nous concevons l'intellect vide de toute forme; donc s'il n'était qu'une simple disposition à recevoir les formes, nous concevrions le néant. « Quoi ! Alexandre, s'écrie Ibn-Roschd, tu prétends qu' Aristote n'a voulu parler que d'une disposition et non d'un sujet disposé. En vérité, j'ai honte pour toi d'un tel discours et d'un si singulier commentaire. Une disposition n'est en acte aucune des choses qu'elle est apte à recevoir. Une disposition n'est ni une substance, ni une qualité d'une substance. Si donc Aristote n'avait présenté l'intellect que comme une aptitude à recevoir des formes , il en eût fait une aptitude sans sujet , ce qui est absurde. Aussi voyons-nous Théophraste, Nicolas, Thémistius et les autres péripatéticiens rester bien plus fidèles au texte d' Aristote. Cette hypothèse n'a été forgée que par Alexandre ; tous les philosophes de son temps s'accordèrent à la rejeter, et Thémistius la repousse comme une absurdité ; bien différent en cela des docteurs de nos jours, aux yeux desquels on ne peut être parfait philosophe à moins d'être alexandriste1. » Il faut donc accorder à l'intellect une existence objective , et l'acte de la connaissance n'a lieu que par le concours de l'intellect subjectif (intellect passif ou en puissance) et de l'intellect objectif (intellect actif). L'intellect passif est individuel et périssable, comme toutes les facultés de l'âme qui n'atteignent que le variable; l'intellect actif, au contraire, étant entièrement séparé de l'homme et exempt de tout mélange avec la matière , est unique , et la notion de nombre n'y est applicable qu'en raison des individus qui y participent2.