‹ Averroes et l'averroïsme: essai historiqueChapitre 98 sur 235 · L'AVERROÏSME CHEZ LES JUIFS · texte numérisé non relu

L'AVERROÏSME CHEZ LES JUIFS

Si.

La philosophie arabe n'a réellement été prise au sérieux que par les juifs. Les philosophes n'ont jamais été dans l'islamisme que des hommes isolés, mal vus, persécutés , et les deux ou trois princes qui les ont protégés ont encouru l'anathème des musulmans sincères. Leurs œuvres ne se retrouvent guère que dans les traductions hébraïques ou dans les transcriptions en caractère hébreu, faites pour l'usage des juifs. Toute la culture littéraire des juifs au moyen âge n'est qu'un reflet de la culture musulmane, bien plus analogue à leur génie que la civilisation chrétienne. Ce fut sous l'influence arabe que se manifesta au xe siècle, dans l'académie de Sora (près de Bagdad), la première tentative de théologie rationnelle, à laquelle se rattache le nom de Saadia. La domination musulmane en Espagne produisit les mêmes résultats. Jamais conquérants ne poussèrent plus loin que les Arabes d'Espagne la tolérance et la modération envers les vaincus. Aussi dès le xe siècle, l'arabe est la langue commune des musulmans, des juifs et des chrétiens1. Les mariages

1 . On trouve des manuscrits en langue espagnole écrits en caractère arabe, et réciproquement. Voy. Journal des savants, an v, 16 germinal,

mixtes étaient fréquents, malgré l'opposition du clergé. Les études latines et ecclésiastiques étaient tombées dans le plus complet discrédit : on vit un évêque composer des kasicla , des chansons arabes , en observant toutes les délicatesses de la langue et de la mesure1. Alvare de Cordoue reproche avec force à ses compatriotes de préférer les lettres arabes aux lettres chrétiennes, d'ignorer à la fois leur religion et leur langue, et de rechercher avidement les assonances et les ornements de la rhétorique musulmane \

Les juifs acceptèrent plus volontiers encore la conquête arabe. Cette pauvre race trouva enfin un peu de repos dans son long voyage, et comme un souvenir de Jérusalem. L'Espagne était depuis longtemps pour les juifs une seconde patrie. Dès Tan 125, sous Adrien, un grand nombre de familles échappées au désastre de leur nation s'y étaient réfugiées. Persécutés par les Visigoths , les juifs accueillirent les Arabes comme des libérateurs. La science et le goût des mêmes études achevèrent d'opérer la fusion des deux races : on vit des juifs présider l'académie de Cordoue3. La communauté de culture intellectuelle a toujours été le meilleur moyen de fonder la tolérance.

Quoique la philosophie juive, depuis Maimonide, ne soit qu'un reflet de celle des Arabes, il faut reconnaître cependant que l'initiation des juifs d'Espagne à la phi-

; Notices et extraits, t. IV, p. 626 (articles de M. de Sacy). M. Viardot en a signalé un très-curienx exemple à l'Escurial [Histoire des Arabes et des Mores d' Espagne, t. II, p. 186, note),

1. Gayangos, Thehistory oftheMohammedan dynasties, t. Iev,p- 157-161.

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