‹ Averroès et laverroïsmeChapitre 20 sur 49 · AVERROÈS. Î · texte numérisé non relu

AVERROÈS. Î

d'autre fonction que de tirer les êtres l'un de l'autre, de les distingueri ; il est donc évident que ses fonctions se réduisent à celles de moleur. Quant aux partisans de la création, ils disent que l'agent produit l'être, sans qu'il ait besoin pour cela d'une matière préexistante. C'est l'opinion de sMotecallernîn de notre religion et de celle des chrétiens, par exemple de Jean le Chrétien (Jean Philopon), qui prétend que la possibilité de l'être créé ne réside que dans l'agent. Quant aux opinions intermédiaires, elles se réduisent à deux ; mais la première admet à son tour deux nuances assez diverses. Ces opinions sont d'accord sur un point, c'est que la génération n'est qu'une transmutation de substance, que toute génération suppose un sujet, et que rien ne s'engendre si ce n'est de son semblable. Dans la première de ces opinions, l'agent crée la forme et imprime cette forme à une matière existante. Parmi les partisans de se sentiment, les uns séparent entièrement l'agent de la matière, et l'appellent le donateur des formes : c'est l'opinion d'Ibn-Sina2; d'autres soutiennent que l'agent est tantôt non séparé de la matière, comme lorsque le feu engendre le feu, ou que l'homme engendre l'homme ; tantôt séparé, comme cela a lieu dans la génération des animaux et des plantes, qui naissent du dissemblable : telle est l'opinion de Thémistius et peut-être d'Alfarabi. La troisième opinion est celle d'Aristote; elle consiste à dire que l'agent fait du même

> Cf. Metaph. 1. XII, f. 334 v».

' Cf. Destr. Destr. pars ait. disp. III, f 350 v».

coup le composé de la matière et de la forme, en donnant le mouvement à la matière et la transformant jusqu'à ce que tout ce qui y était en puissance passe à l'acte. Dans cette opinion, l'agent ne fait qu'amener à l'acte ce qui était en puissance, et réaliser l'union de la matière et de la forme. Toute création se réduit ainsi à un mouvement, dont la chaleur est le principe. Celte chaleur, répandue dans l'eau et dans la terre, engendre les animaux et les plantes qui ne naissent pas d'une semence ^ La nature produit tout cela avec ordre, avec perfection, et comme si elle était guidée par une intelligence supérieure, bien qu'elle soit dénuée d'intelligence. Ces proportions et cette énergie productive, que les mouvements du soleil et des étoiles donnent aux éléments, sont ce que Platon appelait les idées. Dans l'opinion d'Aristole, l'agent ne crée aucune forme; car s'il en créait, quelque chose pourrait sortir du néant. C'est la fausse imagination d'après laquelle on se représente les formes comme créées, qui a porté certains philosophes à croire que les formes sont quelque chose de réel, et qu'il y a un donateur des formes ; c'est la même opinion qui a porté les théologiens des trois religions qui existent de nos jours à dire que quelque chose peut sortir du néant*. Partant de ce principe, les théologiens de notre religion ont supposé un seul

^ La théorie de la génération spontanée au moyen de la putréfaction et de l'action du soleil est généralement admise par les Arabes. Voir Ibn-Tofaïl, Phil. autod. init.

« Cf. De Cœlo et Mundo, f. 197.

agent produisant tous les êtres sans intermédiaire, agent dont l'action s'exercerait au même instant par une infinité d'actes opposés et contradictoires. Dans cette hypothèse, le feu ne brûle plus, l'eau n'humecte plus ; tout a besoin d'une création spéciale et directe. Bien plus, quand un homme lance une pierre, ils prétendent que le mouvement n'appartient pas à l'homme, mais à l'agent universel ^ . Ils détruisent ainsi l'activité humaine. Mais voici une doctrine plus surprenante encore. Si Dieu peut faire passer quelque chose du non-être à l'être, il peut de même le faire passer de l'être au non-être; la destruction, comme la génération, est l'œuvre de Dieu ; la mort est une création de Dieu. Selon nous, au contraire, la destruction est un acte de même nature que la génération. Tout être engendré porte en lui la corruption en puissance. Pour détruire, comme pour créer, l'agent n'a qu'à faire passer la puissance à l'acte. Ainsi il faut maintenir vis-à-vis l'un de l'autre la puissance et l'agent. Si l'un faisait défaut, rien ne serait, ou tout serait en acte : deux conséquences également absurdes. »

Toute la doctrine d'Ibn-Roschd, tout le fond de sa polémique contre les Motecallemîn est contenu dans ce passage essentiel*. La génération n'est qu'un mouvement; or tout mouvement suppose un sujet Ce sujet unique, cette

^ Cf. Destr. Destr. pars ait. disput. I.

2 Voir aussi Destr. Destr. disput. I, II, X. Ibn-Roschd se montre plus conciliant dans les deux traités sur l'union de la théologie et de la philosophie, p. 11 et suiv. 79 etsuiv. du texte publié par M. J. Miilller.

possibilité universelle, c'est la matière première, douée de réceptivité, mais dénuée de toute qualité positive, et apte à recevoir les modifications les plus opposées*. Cette matière première n'est susceptible d'aucun nom ni d'aucune définition. Elle n'est que la simple possibilité. Toule substance est ainsi éternelle par sa matière, c'est-à-dire par sa puissance d'être. Dire qu'une chose passe du non-être absolu à l'être, c'est dire qu'elle possède une disposition qu'elle n'a jamais eue^. La matière n'a pas été engendrée, et elle est incorruptible*. La série des générations est infinie a parte ante et a parie post* : tout ce qui est possible passera à l'acte, autrement il y aurait quelque chose d'oisif dans l'univers*; et puis, dans le milieu de l'éternité, il ny a pas de différence entre ce qui est possible et ce qui est *. L'ordre n'a pas précédé le désordre, ni le désordre n'a précédé l'ordre. Le mouvement n'a pas précédé le repos, ni le repos le mouvement. Le mouvement est éternel et continu ; car tout mouvement a sa cause dans un mouvement précédent'. Le temps

1 Zitnara interprète ainsi la pensée d'Averroès : Materia est una secundum subjectum, et multa secundum potentias et habilitâtes ad recipiendum formas contrarias [SoLut. contrad.i. 62. édit. 1560).

» 1 Phys. f. 18.— VIII Phys. f. 155.

» I Phys. f. 22.— VIII Phys. f. 194. — XII Melaph, f. 341 yo Desubst. Orbis. cap. iv, f. 324 v», 325.

' VIII Phys. f. 176 et sqq.

* VIII Phys. f. 184.

• III Phys. f. 47.

» VIII Phys. f. 155-157. — De Cœlo, f. 197. — Epitome Me-

d'ailleurs n'existe que par le mouvement. Nous ne mesurons le temps que par les changements d'état que nous observons en nous-mêmes. Si le mouvement de l'univers s'arrêtait, nous cesserions de mesurer le temps, c'est-àdire que nous perdrions le sentiment de la vie successive et de l'être. On ne mesure le temps durant le sommeil que par les mouvements de l'imagination ; quand le sommeil est très-profond et que le mouvement de l'imagination s'éteint entièrement, la conscience du temps disparaît. Le mouvement seul constitue un avant et un après dans la durée. Ainsi sans le mouvement il n'y aurait aucune évolution successive, c'est-à-dire que rien ne serait*.

De là il résulte que le moteur n'agit pas librement, comme le prétendent les Motecallemîn. Ibn-Sina, qui leur a fait tant de concessions, a imaginé, pour leur complaire, sa classification du possible et du nécessaire. Il met le monde dans la catégorie du possible, et suppose qu'il aurait pu être autrement qu'il n'est. Mais comment appeler possible ce dont la cause est nécessaire et éternelle ? La liberté suppose nouveauté ; or Dieu n'a pas de raison d'être nouveau*. Le monde n'aurait pu être ni

taph. tract. IV, f. 398. — De Subst. Orbis, cap. iv, f. 324 v». — Cf. Arist. Metaph. A. p. 246 (édit. Brandis).

* IV Phys. f. 82 yo et sqq. — Ce passage est l'un des plus ingénieux. d'Ibn- Roschd. 11 y développe sur le sommeil des vues absolument semblables à celle de Dugald Stewart.

> « Impossibile estquod actio nova fiât per voluntatem antiquam. » (VIII Phys. f. 159.) Cf. Destr. Destr. ài&put. l. f. 21, et pars ait. disp. 1, f. 333 v«.

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