IX
L*extrême précision avec laquelle le péripafétisme avait séparé les deux éléments de l'enlendiMuent, l'élément relatif et l'élément absolu, devait l'amener à scinder la personnalité humaine dans la question deTinimorlalité. Malgré les efforts de l'aristotélisme orthodoxe pour prêter au maître une doctrine aussi conforme que possible aux idées
* Ainsi l'a très-bien entendu Crfimonini : « Piital Averroes » speciem hiiinanain esse veluli (iiiaiiidain sphœrain [)roportione » respondenlein spha;ris cu-leslibiis. et piitat quod siiij,'ij[ae » sphaerae conjiincla est iiilelligenlia una, ratioiie cujiis talis » spbsera movetur. » (Codd. S. Marci, classis VI, cod. 70.)
ATERROÊS. 153
chrétiennes, l'opinion du philosophe à cet égard ne sau rail êlre douteuse'. L'intellect universel est incorruptible elséparable du corps; l'intellect individuel est périssable et finit avec le corps*.
Tous les Arabes ont compris de la sorte la pensée d'Aristole. L'intellect actif est seul immortel; or l'intellecl actif n'est autre chose que la raison commune de l'humanité : l'humanité seule est donc éternolle. La provMence divine, dit le Commentateur, a accordé à l'être périssable la force de se reproduire, pour le consoler et lui donner à défaut d'autre cette espèce d'immortalité'. Parfois, il est vrai, l'opinion d'Ibn-Roschd peut s'entendre en ce sens que les facultés inférieures (sensibilité, mémoire, amour, haine)* n'ont pas d'exercice dans l'autre vie, tandis que les facultés supérieures (la raison) survivent seules à la dissolution du corps. C'est à peu près l'interprétation qu'Albert et saint Thomas donnaient au sentiment d'Aristote.
* Cf. Barthélémy Saint -Hilaire, Traité de l'âme, préf. p. XLetsuiv. — Ravaissoii, Essai sur la MéLaph. d'Aristote t. 1", p. 590.
^ ToûTo wovov àôâvaTov y.cà àîSiov [De anima, Lin, cap., v
§ 2). — Y-rzouii/îi lin Trà^a, àXV b voû;* Trâirav yàp
àSOvaTov iffwc (Métaph. A, cap. m). Voy. pourtant floral. Nicom. t. L cap. xi; 1. X, cap. vu.
» SolliciluJo divina, quum non potuerit facere ipsiim permanere secunduiii individnum, miserta est ejus dando ei virtutein qiia potest pi^rinanere in specie [De anima, f. 133 v»). Cf. Leibnitz, 0pp. L p- "0, édit. Dutens; Munk, notes au Guide des égarés, t. 1, p. 434-435.
* De anima, f. 121.
f54 AVERROÈS.
Mais la doctrine constante des philosophes arabes, qu'Ibnlîosclid en général est loin d'adoucir, doit servira compléter sa pensée sur ce point, qu'il n'a jamais, il faut l'avouer, traité expressément. Or la négation de l'immorlalité et de la résurrection, la doctrine que l'homme ne doit attendre d'autre récompeiise que celle qu'il trouve ici-bas dans sa propre perfection, constituaient le reproche principal que les zélateurs de l'orthodoxie, Gazzali et lesMolecallemîn, opposaient aux philosophes.
Je ne puis expliquer que par une contradiction manifeste ceriains passages de la Destruction de la Destruction, où, pour ne pas compromettre la philosophie devant ses adversaires, Ibn-Roschd semble admettre l'immortalité*. J'. i déjà fait observer que ce n'est pas dans ce livre qu'il faut chercher la véritable pensée d'Ibn-Roschd. L'âme y est parfois présentée comme absolument indépendante du corps*. « La vue du vieillard est faible, non parce que sa faculté visuelle est affaiblie, mais parce que l'œil, qui lui sert d'instrument, est atfaibli. Si le vieillard avait les yeux du jeune hotnme, il verrait aussi bien que le jeune homme. Le sommeil d'ailleurs fournit une preuve évidente de la permanence du subslratum de l'âme; car toutes les opérations de l'âme et tous les organes qui servent d'instruments à ces opérations, sont comme anéantis durant ce temps, et pourtant l'âme ne cesse pas d'être.
* Dans le dialogue intitulé Eudemus, Aristote suivait de même ropinioii vulgaire sur rimrnortalilé.
* Destr. Deslr. pars ait. disput. II, f. 344 v" et sqq.
Ainsi le savant arrive à partager les croyances du vulgaire sur l'imniortalité. L'mtelloct d'ailleurs n'est attaché à aucun organe particulier, tandis que les sens sont localisés, et peuvent être alTectés dans les différentes parties du corps de sensations conlradicloires. » A n'envisager que ce passage isolément, on serait tenté d'attribuer à Ibn- Roschd sur l'immortalité des sentiments orthodoxes que la page suivante dément'. Il y soutient plus nettement que jamais que « l'âme ne se divise pas selon le nombre des individus, qu'elle est une dans Socrate et dans Platon, que l'inlellecl n'a aucune individualité, queTindividuation ne vient que de la sensibilité. »
Ce n'est pas toutefois sans quelque raison que plusieurs Averroistes de la Renaissance, Ni pli us par exemple, invoquèrent la théorie de l'unité de l'intellect contre les néga lions absolues de Pomponat. Averroès lui-même avait cherché par ce tour à conserver un simulacre d'immortalité. Si l'âme était déterminée et individualisée dans l'individu, elle se corrompiait avec lui comme l'aimant avec le fer. La distinction des indiviilus vient de la matière, la forme au contraire est commune à plusieurs*. Or ce qui fait la permanence, c'est la forme et non la matière*. La forme donne le nom aux choses; une hache sans tranchant n'est plus une hache, mais du fer. C'est seulement par abus
* Destr. Destr. pars ait. dispul. Il, f. 349 v», 350.
* Deslr. Dcstr. pars ail, disp. lli, f. 450. — Metaph. VII connu, xxvm.
* Coiiiituiiim est non per suam m.iteriam.sed per suam formaiu [fie anima, i. 1, f. 46, édill574j.
qu'un corps mort peut s'appeler homme*. Donc, en tant que pluralisé, l'individu disparaît; mais en tant que représentant un type, c'est-à-dire en tant qu'appartenant à une espèce, il est immortel.
L'âme individuelle d'ailleurs ne perçoit rien sans l'imaginalion. De même que le sens n'est affecté qu'en présence de l'objet, de même l'âme ne pense que devant l'image'. D'où il suit que la pensée individuelle n'est pas éternelle : car si elle l'était, les images le seraient aussi. Incorruplible en lui-même, l'intellect devient corruptible par les conditions de son exercice.
Quant aux mythes populaires sur l'autre vie, Ibn- Roschd ne cache pas l'aversion qu'ils lui inspirent. «Parmi les fictions dangereuses, dit-il, il faut compter celles qui tendent à ne faire envisager la vertu que comme un moyen d'arriver au bonheur. Dès lors la vertu n'est plus rien, puisqu'on ne s'abstient de la volupiéque dans l'espoir d'en être dédommagé avec usure. Le brave n'ira chercher la mort que pour éviter un plus grand mal. Le juste ne respectera le bien d'autrui que pour acquérir le double*. » Ailleurs, il blâme énergiquement Platon d'avoir cherché à représenter à l'imagination, par le mythe de Her l'Arménien, l'état des âmes dans l'autre vie. « Ces fables, dit-il,
* Ibid. 1. II. f. 42 v et sqq. — Cf. Zimara, Sulut. contrad. f. 193 v«, 194(édil 1560).
^ De anima, 1. III, f. 160 et 174 (édit. 1550), — De sensuel sensib. [t. VI, édit. 15G0, f. 193, 194). — De beat, auunœ, cap. m et i .
• Paraphr. tn Remp. Plat, f, 494 (Opp, t. 111, édit. 1560}.
AoERROÈS. 457
ne servent qu'à fausser l'esprit du peuple et surtout dos enfants, sans avoir aucun avantage réel pour les améliorer. Je connais des hommes parfaitement moraux qui rejettent toutes c^s fictions, et ne le cèdent point en vertu à ceux qui les admetlentV »
L'opposition d'Ibn-Roschd au dogme de la résurrection tient de même à son antipathie pour les imaginations trop précises que l'on cherche à se faire sur l'autre vie. Les ditTicultés contre une telle façon d'entendre la survivance de l'être moral n'étaient pas nouvelles. Déjà, les Sadducéens et les libres penseurs que le Talmud appelle Épicuriens avaient professé à cet égard une franche incrédulité. Il faut voir dans la V^ Épitre aux Corinthiens (ch. xv) l'argumentation sublile et originale que saint Paul leur oppose. Dans le Coran apparaît, à chaque page, la préoccupation des ditTicultés soulevées par ce dogme et des objections qu'il rencontrait*. La même inquiétude se trahit dans toute la théologie musulmane par le nombre de traités de controverse que le sujet provoqua; le degré de vivacité de l'apologétique, en effet, peut toujours servir à mesurer l'etTort que fait l'esprit humain, sous la pression d'un dogme, pour y échapper. Quant aux philosophes arabes, tous sans exception rejetaient la résurrection comme une fable. C'est un des principaux reproches que leur adresse Gazzali '. La position équivoque où se trou-
1 Ibid. f. 520.
' Voy. surtout sur. li, v, 57. On dirait presque la traductioa de l'endroit précité de saint Paul.
• Voy. le traité traduit par M. Schmœlders, Essai, p. 36, et
vait Ibn-Roschd en face de cet adversaire, lui inspira quelques-uns des ménagements que s'imposent souvent ceux qui défendent la liberté de la pensée contre les orthodoxes. « Les premiers, dit-il ', qui ont parlé de la résurrection sont les prophètes d'Israël après iMoise, puis l'Évangile des chrétiens, puis les Sabiens, dont la religion, au dire d'Ibn-Hazm, est la plus ancienne du monde. Le motif qui porta tant de fondateurs de religions à établir ce dogme, fut rcfïicacité qu'ils supposèrent à cette croyance pour moraliser les hommes et les exciter à la vertu par la considération de leur propre intérêt... Je ne reproche pas à Oazzali et aux Motecallemîn de dire que l'âme est immortelle, mais de prétendre que l'âme n'est qu'un accident, et que l'homme reprendi a le même corps qui est tombé en pourriture. Non, il en reprendra un autre semblable au premier, car ce qui a été une fois corrompu ne peut revenir à la vie. Ces deux corps nefontqu'un, envisagés quant à l'espèce, mais ils sont deux quant au nombre. Aristote l'a dit dans les dernières lignes de la Génération et de la Corruption: l'être corruptible ne peut jamais redevenir identique à lui-même, mais il peut revenir à la variété spécifique dont il faisait partie. Quand l'air sort de l'eau et que l'eau sort de l'air, chacune de ces substances ne revient pas à l'individu dont elle était d'abord, mais à l'espèce dont elle était d'abord*. »
l'analyse de la Destruction des philosophes, dans Iladji- Khalfa, t. II. p. 466 el suiv. (édil Fluegel). — Pococke, Philo" sophiis a.\iTo5irJuy.-o:y P- 20.
1 Deslr. Destr. pars ail disput. IV, f. 351 et sqq.
* De gêner, el corr. I U, f. 313.
AVEnnoÈs. 1«^9
La moral'^ occupe très-peu de place dan^i la philosophie d'Ibn-Roschd. En général, les Élhiiiues d'Arislole, sans doute parce qu'elles portent un cachet beaucoup plus hellénique, n'eurent pas chez les Arabes une fortune comparable à celle des œuvres logiques, physiques et métaphysiques. La discussion d'Ibn-Roschd avec les Motecallemîn sur le principe de la morale, mérite seule d'attirer notre attention. Les Motecallemîn soutenaient que le bien est ce que Dieu veut, et que Dieu le veut non par suite d'une raison intrinsèijue et antérieure à sa volonté, mais uniquement parce qu'il le veut. Déjà nous les avons vus attribuer à Dieu le pouvoir de réaliser les contradictoires et transférer à sa volonté libre tout le gouvernement de l'univers. Cela constituait un système très-conséquent avec lui-même, qu'Ibn-Roschd n'a cessé de combattre sous toutes les formes. Cette fois il n'a pas de peine à montrer qu'une telle doctrine en morale renverse toutes les notions du juste et de l'injuste, et détruit la religion qu'elle prélend consolider*. Ibn-Roschd a également soutenu contre les Motecallemîn les vraies théories de la philosophie sur la liberté. L'homme n'est ni absolument libre, ni absolument prédestiné. La liberté,
* Paraphr. Reipubl. Plat. f. 506,
ffiO AVERROÈS.
envisagée dans l'âme, est entière el sans restriction ; mais elle est limitée par la fatalilé des circonstances extérieures. La cause efficiente de nos actes est en nous; mais la cause occasionnelle est hors de nous. Car ce qui nous attire est indépendant de nous et ne relève que des lois naturelles, c'est-à-dire de la providence divine. Voilà pourquoi le Coran présente l'homme tantôt comme prédestiné, tantôtcomme arbitre de ses actes. Cette solution intermédiaire entre celle des Dj;ibarites et celle des Kadarites est donnée par Ibn-Roschd, dans son Traité intitulé Voies de démonstration pour les dogmes religieux, comme un exemple de l'interprétation philosophique et éclectique que l'on peut donner aux docliines de la théologie». De même, dil-il ailleurs', que la matière premièie est également apte à recevoir les modilîcalions contraires, de même l'âme a le pouvoir de se détermmer entre les actes contraires. Cette liberté, toutefois, n'est ni le caprice, ni le hasard. Les puissances actives ne connaissent pas l'état d'indilTérence; l'égale contingence ne se rencontre que dans le monde de la passivité.
La politique d'Ibn-Roschd, on s'y attend bien, n'a pas grande originalité. Elle est tout enllèie dans sa Paraphrase de la République de Platon. Rien de plus bizarre que de voir prise au sérieux et analysée comme un traité
* Texte arabe publié par M. J. Millier, p. 104 et suiv. 158 et suiv. — Munk, Mélanges, p. 457-58.
* II, Pbys f. 31 v'>.—Periherm. f. 48.
technique cette curieuse fantaisie de l'esprit grec. Le gouvernement doit être confié à des vieillards. Il faut inspirer la vertu aux citoyens en leur apprenant la rhétorique, la poétique et les topiques. La poésie, celle des Arabes surtout, est pernicieuse*. L'idéal de l'État est de n'avoir besoin ni déjuge ni de médecin. L'armée n'a d'autre fonction que de veiller à la garde du peuple. Que serait-ce si les chiens de berger mangeaient les brebis? Les fiefs militaires sont le fléau des États ^. Les femmes diflfèrentdes hommes en degré et non en nature. Elles sont aptes à tout ce que font les hommes, guerre, philosophie, etc. seulement à un degré moindre. Quelquefois elles les surpassent, comme dans la musique, si bien que la perfection de cet art serait que la musique fût composée par un homme et exécutée par une femme. L'exemple de certains États d'Afrique prouve qu'elles sont très-aptes à la guerre, et il n'y aurait rien d'extraordinaire à ce qu'elles pussent arriver au gouvernement de la république. Ne voit-on pas, en efifel, que les femelles des chiens de berger gardent le troupeau aussi bien que les mâles ? « Notre état social, ajoute Ibn-Roschd, ne peut laisser apercevoir tout ce qu'il y a de ressources dans les femmes; il semble qu'elles ne soient destinées qu'à metlre au jour et à allaiter leurs entants, et cet état de servitude a détruit en elles la faculté des grandes choses. Voilà pourquoi on ne voit parmi nous aucune femme douée de vertus morales; leur vie se passe
» Op. cit. f. 495.
^ Ibid. f. 497
comme celle des plantes, et elles sont à charge à leurs maris eux-mêmes. De là aussi la misère qui dévore nos cités; caries femmes y sont en nombre double des hommes, et ne peuvent se procurer par leur travail le nécessaire'. » Le tyran est celui qui gouverne pour lui et non pour le peuple. La pire des tyrannies est celle des prêtres*. L'ancienne république des Arabes reproduisait parfaitement celle de Platon. Moawia, en fondant l'autocratie omeyyade, gâta ce bel idéal, et ouvrit l'ère des bouleversements, dont notre île (l'Andalousie), ajoute Ibn-Roschd, est loin dêtre sortie'.
§ XI
Jusqu'à quel point Averroès a-t-il réellement mérité de devenir le représentant de l'incrédulilé et du mépris des religions existantes, c'est ce qu'il est dilTicile de décidera la dislance où nous sommes. La religion étant l'expression la plus profonde de la conscience de l'humanité à telle époque donnée, pour bien comprendre le système religieux d'un siècle, il faudrait vivre de sa vie avec une profondeur dont l'historien le plus pénétrant serait à peine capable. Certes, rien ne s'oppose à ce que des esprits aussi exercés que les philosophes arabes, et en particulier Ibn- Roschd, aient partagé la foi religieuse de leurs compatriotes. En effet, la religion dominante se crée d'ordinaire
* Op. cit. f. 501.
« Ibid. f. 513
» Ibid, f. 514 v». — En général, cette paraphrase est pleine de détails intéressants pour l'iiistoire de l'Espagne musuimanâ
un privilège contre la critique. Peut-on révoquer en doute la parfaite bonne foi de tant de grands esprits des siècles passés, lesquels ont admis sans sourciller certaines croyances qui, de nos jours, troublent la conscience d'un enfant? Il n'y a pas de dogme si absurde qui n'ait été admis par des hommes doués en toute autre chose d'une grande finesse d'esprit. Rien n'empêche donc de supposer qu'Ibn-Roschd a cru à l'islamisme, surtout si l'on considère combien le surnaturel est peu prodigué dans les dogmes essentiels de cette religion, et combien elle se rapproche du déisme le plus épuré.
Il est remarquable quTbn-el-Abbar et Ibn-Abi-Oceibia ne laissent planer aucun soupçon sur l'orthodoxie d Ibn- Roschd. El-Ansâri, Abd el-Wahîd et Léon l'Africain, au contraire, témoignent que les croyances religieuses du Commentateur furent, de la part de ses contemporains, l'objetde jugements fort divers. On fit des ouvrages pour et contre son orthodoxie. Léon ou son traducteur assure avoir eu entre les mains un poëmeen forme de dialogue, où l'un des interlocuteurs exaltait le savoir et les vertus d'ibn Roschd, tandis que l'autre le présentait comme un hérétique ^ Cette dernière opinion paraît avoir été celle d'un biographe cité par Léon. Racontant l'aventure d'Ibn-Badja, délivré de prison par le père d'Ibn-Roschd, il ajoutait : « Ce père ne savait pas que son fils serait un jour un hérétique pire encore*. » Au contraire, un de ses amis intimes,
* Apiid Fabricium, Bibl. gr. t. XI!I, p. 228, î Ibid. p. 279.
Abu-el-Kébir,dévot personnage, dont El-Ansari cite les liaroles', assurait que ces accusations n'avaient aucuh fondement, et qu'il avait vu plusieurs fois le philosophe se rendre à la prière et faire ses ablutions. « Dieu sait ce qu'il en est, disait un autre; d est certain du moins que ce sont les intrigues de ses envieux qui l'ont fait conlamner. Pour lui, il ne songea qu'à commenter Aristote et à rétablir l'accord entre la religion et la philosophie *.» Si Averroès est resté aux yeux des chrétiens le porteétendard de l'incrédulité, cN^st surtout, il faut le dire, parce que son nom ayant effacé celui des autres philosophes musulmans, il devint le représentant de l'arabisme, qui, dans la pensée du moyen âge, s'alliait de très-près à l'incrédulité. Ibii-Roschd ne sp dissimule pas que quelques-unes de ces doctrines, celle de l'éternité du monde, par exemple, sont contraires à l'enseignement de toutes les religions'. Il philosophe librement, sans chercher à heurter la théologie, comme aussi sans se déranger pour éviter le choc. Il ne s'attaque aux théologiens que quand ils mettent le pied sur le terrain de la discussion rationnelle. Les Motecallemîn, qui prétendaient démontrer leurs dogmes par la dialectique, sont réfutés à chaque page de ses écrits*. Gazzali surtout, «ce rené-
* iMs suppl. ar. n" 682, f. 8. Voir append. ii. 2 Ibid.
' Voir les traités publiéspar M. J. IVlûller,p. 9etsuiv. 51 etsuiv.
* Voy. surtout la Paraphrase de la République de Platon, p. 494, 520, etc. C'est le livre où l'irréligion d'Ibn-Roschd s'est le plus démasquée.
AVERROfts. IfiK
gat de la philosophie, cet ingrat i|ui a puisé tout ce qu'il sait dans les écrits des philosophes, et tourne contre eux les armes qu'ils lui ont prêtées, » est attaqué avec une sorte de fureur'. On ne peut, dit-il, attribuer qu'à un renversement d'esprit, ou au désir de se réconcilier avec les théologiens, auxquels il était suspect, la composition de son livre de la Destruction des Philosophes. Les théologiens ont toujours été les ennemis des philosophes, et il a voulu se prémunir contre leur haine. « Pour nous, ajoute Ibn-Roschd, au risque de nous exposer à la rage des persécuteurs de la philosophie, notre mère, nous découvrirons au grand jour le poison caché dans son livre \» Quelquefois la pensée incrédule se découvre avec plus de liberté encore. Au premier livre de la Physique, après avoir cherché à établir l'impossibilité du dogme de la création, il se demande quelle a pu être l'origine d'une opinion aussi absurde. « L'habitude, répond-il. De même que l'homme habitué au poison en peut prendre impunément, de même l'habitude peut faire accepter les opinions les plus étranges. Or les opinions du vulgaire ne se forment que par l'habitude. Le vulgaire croit ce qu'il entend sans cesse répéter. Et c'est pour cela que sa foi est plus forte que la foi du philosophe; car il n'a pas coutume d'enten-
* Destr. Destr. disp. VL f. 206 ledit. 1560) M. Gosche (Ueber Ghazzalis Leben und Werke, p. 268) croit même qu'Ibn- Roschd a altéré par mauvais vouloir la pensée de Gazzali.
' Destr. Destr. Prol. Légales inimici reperiuntur philosophorum... Nosigitur livorem persecutorum nostrae matris charissimœ philosophiae gerentes....
166 AVERKOKS.
dre le confrairp de sa croyance, tandis que cela arrive fori souvent aux philosophes. Aussi voit-on fréquemment de nos jours des hommes qui, entrant subitement dans l'étude des sciences spéculatives, perdent la foi religieuse qu'ils ne tenaient que de l'habitude, et deviennent zendiks*.... » Il n'est pas jusqu'à la pensée impie qui, durant tout le moyen âge, pesa sur Averroès, l'idée des trois religions comparées, qui ne se retrouve en germe dans ses écrits. Ces expressions : Omnes leges, loquentes trimti leyuui qu(B hodie sunt-, reviennent souvent sous sa plume, et semblent impliquer dans son esprit une généralisation hardie. L'indifférence en religion est, du reste, un des reproches que Gazzali adresse aux philosophes.* La source de toutes leurs erreurs, dit-il dans la préface de sa Destruction, est la confiance qu'ils ont dans les noms de Socrale, d'Hippocrate, de Platon, d'Aristoie, l'admiration qu'ils professent pour leur génie el pour leur subtililé, la croyance enfin que ces grands maîtres ont été amenés par la profondeur de lour esprit à rejeter toute religion el à en considérer les préceptes comme l'œuvre de l'arliUce et de l'imposture*. »
* Phys. I, f. 17, 18 (édit. 1552).
' Phys. l.I, plusieurs fois: 1. VlII.f. 196vo. -Metaph.l. XII, . 326et328 v". — Voy. surtout Dostr. Dest". pars ait. disput. IV. L'expression loquentes, dans les traductions d'Averroès, signifie théologiens, correspondant à Mutecallemln. Lex et légales désignent de même la religion et les théologiens.
* Le texte arabe de cette préface se trouve dans lladji Khalfa t. llj p. 466 et suiv. (édit. Fiuegel).
Nous possédons, au reste, deux traités où Ibn-Roschd a clierché à développer son système religieux; l'un : Sur l'accord de la religion avec la philosophie, l'autre : Sur la dnnonstralion des dogmes religieux \ La philosophie est le but le plus élevé de la nature humaine; mais peu d'hommes peuvent y atteindre La révélation prophétique y supplée pour le vulgaire. Les disputes philosophi(|ues ne sont pas faites pour le peuple, car elles n'aboutissent qu'à atîaiblir la foi. Ces disputes sont avec raison défendues, puisqu'il suffît au bonheur des simples qu'ils comprennent ce qu'ils peuvent comprendre*. Ibn- Roschd s'efforce de prouver contre Gazzali, par des versets du Coran, que Dieu'commande la recherciie de la vérité parla science; que le philosophe seul comprend vraiment la religion; qu'aucune des sectes qui divisent le monde musulman, Ascharites, Baléniens, Motazales, ne possède la vérité absolue, et qu'on ne peut ol)liger le philosophe à prendre parti entre ces dilîérenies sectes. «La religion particulière aux philosophes, dit-il, est d'étudier ce qui est; car le culte le plus sublime qu'on puisse rendre à Dieu est la connaissance de ses œuvres, laquelle nous conduit à le connaître lui-même dans toute sa réalité. C'est là aux yeux de Dieu la plus noble des actions, tandis que l'action la plus vile est de taxer d'erreur et de
' Voir ci-dessus, p 72-73. Avant la publication du texte arabe de ces deux Irailés par M J. Miiller,. M. Muiik en avait donné une excellente analyse d'après l'hébreu [Dict. des se. phil, t. ni, p. 170-171 ; Mélanges, p. 456 et suiv.)
=» Destr. Destr disp. 111, p. 116 v°, et disp. VI, f. 208 v».
ifiS AVERRORS.
vaine présomption celui qui rend à la diversité ce culte, plus noble que tous les autres cultes, qui l'adore par celle religion, la mfilleure de toutes les religions'. »
Les mêmes vues sont reproduites dans le dernier chapitre de la Destruction de la Destruction avec une remarquable fermeté. Les croyances populaires sur Dieu, les anges, les prophètes, le culte, les prières, les sacrifices, ont pour effet d'exciter les hommes à la vertu. Les religions sont un excellent instrument de morale, surtout par les principes qui leur sont communs à toutes, et qu'elles Uennent de la raison naturelle. L'homme commence toujours par vivre des croyances générales avant de vivre de sa vie propre , et lors même qu'il est arrivé à une manière plus individuelle de penser, au lieu de mépriser les doctrines dans lesquelles il a été élevé, il doit chercher à les interpréter dans un beau sens. Ainsi celui qui inspire au peuple des doutes sur sa religion et lui montre des contradictions dans les prophètes, est hérétique et doit porter les peines établies dans sa religion contre les hérétiques. Aux époques où plusieurs religions sont en présence, il faut choisir la plus noble. C'est ainsi que les philosophes qui enseignaient à Alexandrie embrassèrent la religion des Arabes, sitôt qu'elle vint à leur connaissance, et que les sages de Rome se firent chrétiens, dès que la religion chrétienne leur fut connue. Les religions d'ailleurs ne sont composées exclusivement ni de raison, ni de pro-
* Ce beau passage du commentaire sur la Métaphysique, supprimé dans les éditions latines, a été traduit de l'hébreu par M. Munk {Mélanges, p. 455-456, note). .
phétie, mais de l'une et de l'autre dans des proporlionà diverses. La partie figurée et matérielle de leurs dogmes doits'expliquer dans un sensspirituel. Le sage ne se permet aucune parole contre la religion établie. Il évite toutefois de parler de Dieu à la manière équivoque du vulgaire, t. épicurien, qui cherche à détruire à la fois et la religion et la vertu, mérite la mort* .
Certes on se serait attendu à plus de tolérance, après une déclaration aussi franche de rationalisme. Mais il faut se rappeler qu'Ibn-Roschd, faisant dans la Destruction de la Destruction l'apologie des philosophes contre leurs ennemis, qui les accusaient d'impiété, a dû se montrer sévère pour ceux dont les erreurs compromettaient la philosophie. Son opinion sur l'accord de la philosophie et de la religion paraît, du reste, avoir été professée par la plupart des philosophes arabes. « Ce que je fais, dit l'un d'eux mis en scène par Gazzali, je ne le fais sur l'autorité de personne; mais, après avoir étudié la philosophie, je comprends très-bien ce que c'est que le prophétisme. Sagesse et perfectionnement moral, voilà à quoi il se réduit. Ses commandements ont pour but de mettre un frein aux gens au peuple, de les empêcher de s'entre-détruire, de se quereller, de s'abandonner aux mauvais penchants. Mais quant à moi, qui n'ai rien de commun avec cette
• 0pp. t. X (édit. 1560), f. 351 et suiv. — Oportetomnem hominem recipere principia legis, et procul diibio ut exaltel eum qui posuit ea; nam negatio eorum et dubitalio in eis destruit esse hominis, quare oportet interficere haireticos {Ibid, f. 335). — Cf. Ritter, Gesch. der christ. Phil. 1V« part. p. 117 et suiv.
no AVERROÊS.
multitude ignorante, je ne suis pas obligé de me gêner. Je suis du nombre des sages, je cultive la sagesse, je la connais, elle me suffît, et je puis avec elle me passer de l'autorilé C'est à cela, ajoute Gazzali, qu'aboutit la foi de ceux qui étudient la philosophie, connue on le voit dans Ibn- Sina et Alfarabi \ » La théorie rationaliste expliquant le prophélisme comme un fait psychologique, comme une faculté de la nature humaine élevée à sa plus haute puissance, se retrouve dans tous les philosophes arabes, et forme un des points les plus importants et les plus caractéristiques de leur doctrine''.
On voit qu'il ne faut pas demander une extrême rigueur à la doctrine d'Ibn-Roschd sur les rapports de la philosophie et du prophélisme : nous nous garderons de lui en faire un reproche. L'inconséquence est un élément essentiel de toutes les choses humaines. La logique mène aux abîmes. Qui peut sonder l'indiscornable mystère de sa propre conscience, et, dans le grand chaos de la vie humaine, quelle raison sait au juste où s'arrêtent ses chances de bien voir et son droit d'alFinncr?
Les docteurs orthodoxes chez 1rs musulmans ont aperçu ces nuances avec beaucoup de sagacité. Toute science rationnelle leur est suspecte, parce qu'elle apprend à se pas-
« Trad. de Schmœlders. p. 73.
* Cf. Destr. Deslr. Il pars, disp. L — Avicenne, ^p/iorismi de anima, % 28. — Ibn Tofaïl, Philos, auioiid. sub fin. Le? juifs se préoccupèrent aussi beaucoup de la théorie psychologique du prophélisme : Saadia, Mainiouide, Levi bea-Gerson l'ont traitée avec de grands développements.
ser de révclation. La théologie n'est quelque chose qu'à condition d'être tout; prétendre se passer d'elle pour expliquer Dieu, l'honime et le monde, c'est la rendre inutile, et, qu'on le veuille ou non, se déclarer son ennemi. La conséquence inévitable de ces sciences, disaient les adversaires de la philosophie arabe, est de croire à la nécessité et à l'éternité du monde, de nier la résurrection, le jugement dernier, de vivre sans frein, en s'abandonnant à ses passions ^ Souvent, il faut l'avouer, la science rationnelle menait les musulmans à une sorte de matérialisme. C'étaient des philosophes que ces redoutables Haschischins, dont les sicaires faisaient trembler les rois et portaient leurs coups jusque sur la personne des califes. Retirés dans leur château d'Alamout, ils y passaient leur temps à composer des traités de philosophie; quand les Tarlares pénétrèrent dans \e\irnid de vauiuur, ils y trouvèrent un établissement scientifique complet, une immense bibliothèque, un cabinet de physique, un observatoire muni des instruments les plus perfectionnés*. Les philosophes, en général, passaient pour gens peu dévots Ibn-Sina était un franc débauché, à la manière des poètes du temps de Mahomet, menant joyeuse vie, buvant du vin, aimant la musique, et passant la nuit en orgies avec ses disciples. Comme on lui objectait la défense religieuse : « Le vin, disait-il, est détendu parce qu'il excite les inimitiés et les querelles; mais
* Traité de la Délivrance de l'erreur, de Gazzali, publié par M. Schmœlders, p. 29etsuiv.
* V. Lenorinaal, Quest. histor. II« part. p. 144-145.
étant préservé de ces excès par ma sagesse, je le prends pour aiguiser mon esprit \ » Les philosopiies arabes étaient donc au milieu de leurs coreligionnaires à peu près ce qu'étaient les libertins au xvir siècle. On ne pouvait croire que des hommes si clairvoyants n'en sussent pas plus long que le vulgaire sur les dogmes qui ont besoin de mystère. « Souvent, dit Gazzali *, on en voit un lire le Coran, assister aux cérémonies religieuses et aux prières, louer la religion de bouche. Quand on lui demande : Si le prophétisme est faux, pourquoi donc pries-tu? il répond : C'est un exercice du corps, une coutume de ce pays, un moyen pour avoir la vie sauve. Cependant il ne cesse de boire du vin et de se livrer à toutes sortes d'abominations et d'impiétés. »
On ne peut douter qu'il n'y ait beaucoup d'exagération dans ces déclamations de Gazzali. 11 se peut que cet enthousiaste, incapable de philosopher avec calme, et entraîné vers le soufisme par son imagination déréglée, ait calomnié ses anciens confrères pour satisfaire sa passion et son goût des excès en toute chose. Souvent on s'irrite de voir les autres marcher paisiblement dans la voie qu'on n'a pas su tenir, et les esprits ardents arrivent à se figurer que l'on n'est conséquent que dans les extrêmes. Peut-être aussi Gazzali n'avait- il pas absolument tort, et les pliilosophes méritaient-ils le reproche d'inconséquence ou de restriction mentale. Dieu le sait.
* GazzaU, op. cit. p. 73-74.