LAVERROIS.ME CHEZ LES JUIFS
La philosophie arabe n'a réellement été prise bien au sérieux que par les juifs. Les philosophes ont été dans l'islamisme des hommes isolés, mal vus, persécutés, et les deux ou trois princes qui les ont protégés ont encouru l'anaihème des musulmans sincères. Leurs œuvres ne se retrouvent plus guère que dans les traductions hébraïques ou dans les transcriptions en caractère hébreu, faites pour l'usage des juifs. Toute la culture littéraire des juifs au moyen âge n'est qu'un reflet de la culture musulmane, bien plus analogue à leur génie
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que la civilisation chrétienne. Ce fut sous rinfluenco arabe que se manifesta au x® siècle, dans l'académie de Sora (près de Bagdad), la première tentative de théologie rationnelle, à laquelle se rattache le nom de Saadia. La domination musulmane en Espagne produisit les mêmes résultats. Jamais conquérants ne poussèrent plus loin que les Arabes d'Espagne la tolérance et la modération envers les vaincus. Dès le x^ siècle, l'arabe est la langue commune des musulmans, des juifs et des chrétiens \ Les mariages mixtes étaient fréquents, malgré l'opposition du clergé. Les éludes latines et ecclésiastiques étaient tombées dans le plus complet discrédit: on vit un évoque composer des kasidas, en observant toules \às délicatesses de la langue et de la mesure*. Alvare de Conloue reproche avec foice à ses compatriotes de préférer les lettres arabes aux lettres chrétiennes, d'ignorer à la fois leur religion et leur langue, et de rechercher avidement les assonances et les ornements de la rhétorique musulmane*.
Les juifs acceptèrent plus volontiers encore la conquête
* On trouve des manuscrits en langue espagnole écrits en caractère arabe, et réciproquement. Voy. Journal des Savants, an V, 16 geruiinal, n" 7 ; Notices et extraits, t. IV, p.626(arliclesde M. de Sacy) ; — Viardot, Histoire desArabeset des Mores d'Espagne, t. II. p. 186, note; — Octioa, Catalogue des mss. espagnols de la Bibl. du roi, p. 59 ei suiv. — Pidal. Concionero de Baena, p. lviii, lix, lxxxiv.
2 Gayangos, The history of the Mohommedan dynasties, t. I«', p. 157-161.
• Cf. du Cange, Gloss. med. etinf. lai. prœf. § xxxi.
arabe. Cette pauvre race trouva enfin un peu de repos dans son long voyage, et comme un souvenir de Jérusalem \ L'Espagne était depuis longtemps pour les juifs une seconde pairie. Dès l'an 1 25, sous Adrien, un grand nombre de familles échappées au désastre de leur nation s'y étaient réfugiées. Persécutés par les Visigoths, les juifs accueillirent les Arabes comme des libérateurs. La science et le goût des mêmes études achevèrent d'opérei la fusion des deux races : on vit des juifs présider l'académie de Cordoue*. La communauté de culture intellectuelle a toujours été le meilleur moyen de fonder la tolérance.
Quoique la philosophie juive, depuis Maimonide, ne soit qu'un reflet de celle des Arabes, il faut reconnaître cependant que l'initiation des juifs d'Espagne à la philosophie vint surtout de l'impulsion donnée aux études d'Orient par Saadia. Hasdai ben-Schaphrout, médecin de Hikem II, employa le crédit dont il jouissait auprès de ce calife à faire fleurir chez ses coreligionnaires les éludes rationnelles inaugurées par l'école de Sora*. Ibn- Gebirol (Avicébron) est antérieur d'une génération à Ibn- Bad.a, le premier philosophe arabe-espagnol dont le nom ait acquis une véritable célébrité. Ibn-Gebirol, il est vrai,
* Amador de los Rios, Estudios sobre los Judios (Madrid, 1848).
* Middeldorpf, De institutisliterariis in Hisp.quœ Arabes auclores hobuerunt, p. 54.
» Munie, Mélanges, p. 479 et siiiv. — Philoxène Luzzatto, Notice sur Hasdai ben Schaphrout (Paris, 1852).
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ne fut chez ses coreligionnaires qu'une apparition presque isolée'. Par sa hardiesse, il mécontenta les théologiens, et par les concessions qu'il fit à l'orthodoxie sur le dogme de la création, il se trouva dépassé par les péripatéticiens averroïstes, successeurs de Maimonide. De là l'oubli où était tombé le texte hébreu de la Source de Vie, tandis que cet ouvrage jouissait en latin d'une si grande autorité. Néanmoins, dès la seconde moitié du xi^ siècle, l'aristotélisme est fort accrédité chez les juifs, et la doctrine opposée des Motecallemîn arabes universellement rejetée. La théologie prit l'alai'me et tenta une réaction, représentée surtout par le célèbre livre Khozari ou Cosri de Juda Hallévi. Une grande perturbation entra dans les consciences; toutes les méthodes possibles furent essayées pour concilier le dogme judaïque avec la raison. Alors apparut le second Moïse, celui qui, résumant par son génie les efforts antérieurs, mérite d'être considéré comme le fondateur du judaïsme philosophique.
* Un philosophe juif du xii" siècle, dont on a donné la monographie, R. Abraham ben-David Hallévi, fait pourtant un grand usage de la Source de vie. Cf. Die Religions Philosophie des R. Abraham ben-David ha-Levi, von Joseph Gugenheiraer (Augsburg, 1850).
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S'il fallait en croire Léon l'Africain ', Moïse Maimonide aurait été le disciple cl même l'hôte d'Averroès jusqu'au moment de la disyrâce de ce dernier. Moïse, alors, de peur de se voir dans l'allernaliveou de livrer son maître ou de lui refuser l'Iiospilalilé, se serait enfui en Egypte. M. Munk ^ a démontré tout ce qu'il y a d'impossible dans ce récit. Lorsque Ibn-Roschd fut proscrit , il y avait plus de tren'.e ans que Maimonide avait quitté l'Espagne pour échapper à la persécution des Almohades. Mainionitle dit bien dans le More Neboukim (II, ix] qu'il fut élève d'un élève d'Ibn-Bâdja; mais nulle part dans cet ouvrage il ne parle d'Ibn-Roschd. Bien plus, nous avons la date précise à laquelle il commença à connaître les écrits du Commentateur, et cette date nous reporte aux dernières années de sa vie. Dans une lettre adressée du Caire, en l'année M90- 1191, à son disciple chéri Joseph ben-Juda, il s'exprime ainsi : « J'ai reçu dans ces derniers temps tout ce qu'Ibn- Roschd a composé sur les ouvrages d'Aristole , excepté le livre du Sens et du Sensible, et j'ai vu qu'il a rencontré le vrai avec une grande justesse ; mais, jusqu'à présent,
» Apud Fabr. Bibl. gr t. XIII, p. 296.
■^ Dans sa notice sur .Joseph benJiida, disciple de Maimonide, Journal asiatique, juillet 1842, p. 31-32.
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je n'ai pas trouvé de loisir pour étudier ses écrits*.» Basnage' a donc tort de prétendre que Maimonide apprit d'Averroès l'indifférence en religion. Maimonide n'a pu davantage être l'élève d'Ibn-Bfidja, comme le prétend Léon l'Africain, et comme on l'a répété après lui, puisqu'il n'avait que trois ans quand ce philosophe mourut, en 1138.
En somme, ce fut d'une manière indirpcte, par l'impulsion nouvelle qu'il donna aux études juives, que Maimonide fonda chez ses coreligionnaires l'autorité d'Ibn-Roschd. Maimonide et Ibn-Roschd puisèrent à la même source, et, en acceptant chacun de leur côié la tradition du péripatétisme arabe, ils arrivèrent à une philosophie presque identique'. Il n'est donc pas étonnant que Brucker elles autres historiens delà philosophie, frappés de ces ressemblances et forts de l'aulonté de Léon, aient placé Maimonide parmi ks disciples d'Averroès. C'est surtout dans sa polémique contre les Molecallemîn qu'apparaissent les sympathies du docteur juif pour [es philosophes arabes. L'hypothèse des atomes, la négation des lois naturelles et de la causalité sont par lui énergiquement combattues. S'il ne soutient pas, comme quelques péripatéliciens juifs, que la
* Munk, 1. c. p. 31.
• Hist. Jud. 1. IX, cap. x.
» Sur la doctrine de Maimonide, voy. l'excellent article de M. Franck, dans le Dict. des se. ph. t. IV. M. Franck cependant nous semble avoir envisagé dans Maimonide le dogmatisle juif de préférence au philosophe arabe. Cf. Geiger, Moses ; ben Maimon (Breslau, 1850).