S3 AVERROÈS
{'lé copié par Aboulfaradj* , achève de nou^ faire connaître l'analogie des doctrines de Joseph ben-Juda avec celles d'Ibn Roschd: «J'étais lié aveclui, dit Djernâl-erldîn, d'une étroite amitié. Un jour je lui dis : S'il est vrai que l'àme survive au corps et qu'elle conserve après la mort la connaissance des choses extérieures, donne-moi ta parole que, si tu meurs avant moi, tu viendras me dire*, ce qu'il en est, et moi, si je meurs avant toi, je ferai de même. Nous reçûmes nos promesses réciproques. Il mourut, et se fit attendre quelques années. Enfin, je le vis en songe : «Mé- »decin,lui dis-je, n'étions-nous pas convenus que tu vien- » drais me faire part de tes aventures d'outre-lombe? » Il détourna son visage en riant; je le saisis par la main, et lui dis : « Il faut absolument que tu me contes ce qui » t'est arrivé, et comment on est après la mort. — Vuni- » versel,me répondit-il, s'est joint à l'univers, et le parti- » cuUer est rentré dans la partie. » Je compris aussitôt ce qu'il voulait dire, savoir: que l'âme, qui est l'élémeul universel, était retournée à l'univers, tandis que le corps, qui est l'élément particulier, était retourné au centre terrestre ; et m'étant réveillé, j'admirai lasubtilité de sa réponse. » Toute l'école de Maimonide resta tidèle au péripatétisme averroïstique. Ce fait était si notoire que Guillaume d'Auvergne ne craignait pas de dire que parmi les juifs soumis aux Sarrasins, il n'en était pas un seul qui
* Hist. Dyn. p. 462. Le même texte a été reproduit par M. Munk (op. cit. p. 17-18) et par VVeurich, De auct. grœe vers, prsef. p. vu et suiv.
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n'eût abandonné la foi d'AbraLam, et qui ne fût infecté des erreurs des Sarrasins ou de celles des philosophes*. Un mouvement rationaliste aussi prononcé ne pouvait manquer d'exciter chez les théologiens une vive opposition. Maimonide et la philosophie furent, durant plus d'un siècle, le sujet d'une lutte acharnée entre les synagogues de Provence, de Catalogne et d'Aragon. De part et d'autre on s'excommuniait; quehjues-uns allaient jusqu'à invoquer contre leurs adversaires l'autorité ecclésiastique. Montpellier, Barcelone, Tolède condamnaient au feu les écrits du fils de Maimon; Narbonne, un moment, fut seule à les défendre. Les traités pour et contre Aristote et Maimonide se succédaient d'année en année '^. En 1305, le chef du parti ihéologique, Salomon ben-Adéreth, est encore assez fort pour faire condamner la philosophie à Barcelone, et pour faire interdire, sous peine d'excommunication, d'en aborder l'élude avant vingt-cinq ans. Il fallut l'autorité de David Kimchi et l'activité féconde de Schem-Tob ben-Falaquera, de Jedaia Penini de Béziers, de Joseph ben-Caspi, pour assurer détinitivement dans la synagogue le triomphe du péripalélisme. C'est une des rares victoires que la philosophie a remportées sur les théologiens ; elle eut pour résultat de faire du peuple juif le prmcipal représentant du rationalisme durant la seconde moitié du moyen âge.
* Delegibuft{Op-p. 1. 1*"', p. 25).
2 Cf. llotlinger, BibL orient, p. 41-42, 51. Wolf, 1,669, 876: lil, 796; IV, 920.
AVEU lîOKS.
§ IV
Deux faits caractérisenl celte seconde période de la pliilosophie juive: I" Le théâtre ctiange: le fanatisme des Almohades, en même temps qu'il étoulTe la philosophie chez les musulmans, contraint la civilisation juive à refluer dans l'Espagne chrétienne, en Provence, en Languedoc. Barcelone, Saragosse, Naibonne, Montpellier, Lunel, Béziers, l'Argpntière, Marseille, deviennent les centres de ce nouveau mouvement ; 2° la philosophie juive revêt trait pour trait la physionomie de celle des Arabes. Jusqu'à Maimonide, cette philosophie, quoique essentiellement péripatéticienne, se développe d'une manière assez indépendante. Saadia, Ibn-Gebirol, Juda Hallévi rappellent la première scolastique (Abélard, Roscelin, etc.), antérieure à la traduction du corps complet de l'aristotélisme ; Moïse Maimonide, Lévi ben-Gerson , au contraire, rappellent la seconde scolastique (Albert, saint Thomas), embrassant l'ensemble de l'encyclopédie péripatétique. Les oeuvres d'Aristote, accompagnées du grand Commentaire d'Ibn-Roschd, seront désormais la base exclusive de la philosophie juive. C'est aux juifs qu'Averroès est redevable de sa réputation de commentateur. C'est d'eux qu'il reçut le titre, depuis solennellement confirmé par l'école dePadoue, d'Ame et Intelligence d'Anstote '.
Delilzsch, Anekdota zurGeschichte der mitlelalter lichen Scholastik unter Judenund Moslemen [Leipzig, 1841), p. 302.
En effet, le texte pur d'Aristote se rencontre très-rarement dans les manuscrits hébreux. Au contraire, les traités accompagnés du commentaire, souvent même les paraphrases d'Averroès, y portent simplement le nom ^'Aristote.
Lorsque la civilisation des juifs eut émigré de l'Espagne musulmane en Provence et dans les régions adjacentes aux Pyrénées, l'arabe, qui jusque-là avait été leur langue usuelle et savante, cessa de leur être familier, et ils sentirent le besoin de faire passer en hébreu tous les écrits importants de science et de philosophie. Ces versions ont survécu pour la plupart aux originaux, et se trouvent en grand nombre dans les bibliothèques, en sorte que la connaissance de l'hébreu rabbinique est bien plus nécessaire que celle de l'arabe pour faire l'histoire de la philosophie arabe '. Le procédé suivi dans ces traductions est, du reste, des plus simples. Le texte est décalqué plutôt que traduit; beaucoup de mots arables sont conservés dans leur forme primitive. Chaque racine arabe est rendue par la racine correspondante en hébreu, lors même que le sens est différent dans les deux langues. Il en est de même pour les formes grammaticales, en sorte qu'avec une certaine habitude on pourrait rétablir sans hésitation le texte arabe que le traducteur juif a eu sous les yeux^.
1 Richard Simon avait déjà fait cette remarque. [Suppl. à Léon de Modène,^. 121. Paris, 1710.)
* cr. Goldentlial, Averrois in Arist.Rhetor. comment. Préf. en tiébreu, p. 31-33, et dans les Mémoires de l'académie de
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Ce n'est que dans certains traités d'une physionomie particulière, comme la paraphrase de la Rhétorique, de la Poétique, de la République de Platon, et la Destruction de la Destruction, que le traducteur se permet de prendre la parole en son propre nom, soit pour remplacer des détails spéciaux ou intraduisibles par d'autres détails plus intéressants aux yeuxr>de ses coreligionnaires, soit pour faire tenir à l'auteur un langage plus orthodoxe*.
La gloire principale de ce grand travail de traduction qui occupe tout le xiii^ siècle et la première moitié du xiv^, appartient à la famille des Tibbonides, originaire d'Andalousie et établie à Lunel *. S'il fallait en croire le catalogue des manuscrits de la Bibliothèque impériale, Juda Aben-Tibbon, le chef- de cette laborieuse famille, surnommé le prince des traducteurs, aurait déjà traduit les Coinmenlaircs d'Ibn-RoschJ sur la Physi(iue, le traité de l'Ame, la MiHéorologie (llebr. 314). Mais c'est là une erreur. Juda vivait à la (in du xii® siècle, à une époque où il ne pouvait être question de traduire Ibn- Roschd en hébreu. C'est également par erreur que Barto-
Vienne (classe phil.-hist.), 1850, Grundzûg? und Beitràge zu einem sprachvergleichendcn rabbinisch philosophUchen Wôrterbuche, p. 422-23. Voir sur le travail île M. Goldenilial les observations critiques, selon moi trop sévères, de M. Steinschneider, Calai. Codd. Lvg Bat. p 59, note.
* Cf Destr. Destr. î. 101 v», 102, 119, 2u8 v», 344 y», 352. — Paraphr. Rhet. f. 494.
2 Cf. VVolf, 1, p. 454 — Hist. litt. de la France, t. XVI, p. 381-386.
locciet Wolf ' attribnenl à Samuel Aben-Tibhnn la traduclion de la paraphrase d'Ibn-Rosclul sur la Physique. Tous ces travaux appartiennent au troisième Tibbonide, Moïse Aben-Tibbon. Samuel , cependant ( commencejnent du xiii® siècle), fut en un sens le premier traducteur fies ouvrages physiques et métaphysiques d'Averroès en hébreu. Son grand ouvrage intitulé Les Opinions des Philosophes est une soite d'encyclopédie extraite souvent presque mot pour mot d'Aveirocs, que l'auieiir déclare le plus fidèle interprète d'Arislote. L'auteur travaillait sur le texte arabe. Ce livre remarquable cessa d'être lu quand on posséda, quelques années après, des versions complètes du texte même d'Averroès *. Il en faut dire autant de l'encyclopédie péripatétique intitulée la Recherche de la sagesse^, par Juda ben-Salomo Cohen, de Tolède, l'un des protégés de Frédéric II. Juda composa son ouvrage «n 1247, en grande partie d'a|)rès Averroès. Les termes iechniques de cet écrivain diffèrent beaucoup de ceux qui furent choisis par les Tibbonides, et qui de[)uis ont eu force de loi dans l'école juive. Schem-Tob ben-Joseph ben-Falaquera, Espagnol, né vers 1226, fait aussi un très-grand usage d'Ibn-Roschd, et quelquefois insère de longs passages du Commentateur dans ses propres
* Wolf. I, 20.
' M. Steinschiieider a le premier fait connaître cet ouvrage. [Calai. Codd. hebr. Acad. Lugd. Bal. p. 61 et suiv. Cf. p. 35 et suiv).
* La première description de cet ouvrage appartient également à M. Steinschneider, op. cit. p. 53 et suiv.
écrits*. Il en est de même de Gerson ben-Salomon, dans sa Forte des deux (deuxième moitié du xiii« siècle)^.
Un Proveiujal établi à Naples, et allié lui-même à la Camille des Tibbonides (il était gendre de Samuel), fut l'aiîleur de ia première traduction proprement dite d'Averroès. Jacob ben-Abba-Mari, fils de Rabbi Simson Antoli, était un de ces juifs que Frédéric II pensionnait pour seconder ses projets de vulgarisation de la science arabe. A la fin de sa traduction du commentaire d'Ibn-Roschd sur YOryarion, achevée à Naples en 1232', il exalte la munificence de Frédéric, son amour pour la science, et souhaite que le Messie paraisse sous son règne. Antoii est aussi l'auteur de la traduction hébraïque de l'Abrégé de la Logique. Enfin les bibliothèques de Paris, de Turin, de Vienne possèdent sous son nom une traduction de l'Abrégé de l'Almageste d'Ibn-Roschd, achevée à Naples en 1231.
Il est probable que les versions d'AntoIi, faites surtout en vue des traduc'ions latines, pénétrèrent peu en Provence; car trente ans après, vers l'an 1260, nous voyons
^ Munk, Mélanges, p. 441, 454, 458, 494 et suiv.
« Wolf, I, p. 286; — Munk, p. 437, note.
î Wolf, I, 618; III, 531 ; IV, 751.- Bartolocci, I, 14.— Bibl. imp. anc. fonds hébr. n" 303;Oi-at. 98, 101.— Uri, l""* part, p. 77. Lambeciiis, I, p. 392, 404.— Pasini, I, p. 11, 48.— De Rossi, Dizionario, p. 53. — Le même, Codd. mss. t. II, p. 43, 50.— Delitzscti, Codd. hebr. Lips. p. 306.— Kratft, f'odd. hebr. Vienn p. 131 sqq. — Steinsclini.'ider, p. 208. — Cf. Carmoly, Hist. des méd. juifs, p. 80 et suiv.
Moïse Aben-Tibbon donner à ses coreligionnaires une li-aduction presque complète des Commentaires d'Ibnllosclid et même de quekiues ouvrages de médecine, tels que le commentaire sur l'A /-(//u^a *. Vers la même époque, en 1259, Salomon ben-Joseph ben-Job, originaire de Grenade, mais établi à Béziers, traduit le commentaire sur le traité d u Ciel et du Monde *. En 1 284, Zerachia ben- Isaac, de Barcelone, traduit les Commentaires sur la Physique, le traité du Ciel et du Monde, la Métaphysique^. Jacob ben-Machir traduit, en 12y8, l'Abrégé de la Logique, et en 1 300, les Commentaires sur les livres XI-XIX de l'Histoire des Animaux *.
Ainsi, dès le xiii* siècle, il existait jusqu'à trois versions ditîérentes des mêmes commentaires, et pourtant, durant la première moitié du xiv* siècle, nous allons voir à l'œuvre une foule de nouveaux traducteurs. Ce double emploi n'a rien qui doive surprendre; il était souvent plus facile au moyen âge de refaire les traductions que de se procurer celles qui existaient. Plusieurs de ces versions
1 VVolf, I, p. 19, 655; III, p. 13, IV, p. 752. — Bibl. imp. n° 314, 327, 336, 350. — Pasini, Codd. taur. I, p. 14.— Lambecius, I, p 285. — Catal. mss. Angl. et Hib p. 35. — Steinschneider, p. 302, 317.— Bibl. de la Minerve, à Rome, etc.
* Wolf, III, 14; IV, 752.— Pasini, I, p. 13 et 25.— Delitzsch, p. 292.
* Pasini, p. 16, 52-.53, 60.— Wolf, IV, p. 751, 791.
* Uri, pe part. p. 74, 77.— Krafît, Codd hebr. Vienn. p. 138. — Wolf (III, 15; IV, 751) a placé par erreur ces traductions en 1228, 1235.
élaient faites pour telle ou telle personne, et ne sortaient pas de la province où elles avaient été élaborées*.
Un des plus laborieux traducteurs de cette nouvelle série fut Calonyme, fils de Calonyme, fils de Meir, né à Arles en 1287^ En 1314, il Iradiiit los Commentaires sur les Topiques, les Arguments Sophistiques et les Seconds Analytiques*, en 1317, les Coinmenlaircs sur la Métaphysique*, sur la Physique*, le tiaité du Ciel et du Monde*, la Génération et la Corrupiion', les Météores*. On trouve aussi sous son nom les traductions du Commentaire sur le traité de l'Ame" et de la lettre *wr l'Union de l'intellect séparé avec l'homme*". Calonyme savait le
^ Ainsi les traductions de Zerachia hen-Tsaac, furent faites, en 1284. pour Sctialjbelhay, fils de Salomon, qui demeurait à Rome. Dix. ans après, en 1294, on les recopia pour un autre juif de Rome (Pasini, I. p. 16 et 60).
* M. Zunz a donné dans le journal de Geiger (II, 313-320) des éclaircissements sur la vie de ce traducteur. — Cf. Delitzsch, Codd. Lips. p. 288. 307, 323.
' Pasini, 1, p. 12 et 55-56. — De Rossi, II, p.9.— Bibl. imp, ,10 332.— Wolf, IV, 751.
4. Pasini, I, 14 et 15.— Bartolocci, I, 13. —Wolf, 1, p. 19.— Bibl. imp. n" 311. — Steinschneider, p. 27.
s Uri, !■■« part. p. 74.— Btbl. imp. n» 315. — Pasini, i, o2. — Wolf, 1, p. 19.
8 Wolf, IV, 751.
7 Pasini, I, p. 13.— Wolf, III, 14.
8 Bibl. de Berlin, mss. bébr. n» 292.
9 Fabricius, DM. gr. t. 111, p. 237.
«•Wolf, I, p. 1006; III, p. 16.
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latin; car en 1328, on le voit traduire en latin la Destruction de la Destruction*.
Calonyme, fils de David, fils de Todros, traduisit vers le mèmeiem\)sd'ariiheenhéhreuh Destructionde laDestruction*. Il ne faut pas le confoiiJre avec Calo Calonyme ou Calonyme ben-David, médecin de Naplos, vivant à Venise, qui au xvi^ siècle, traduisit la Destruction et la lettre su; tUnicn de l'ïntellect séparé avec l'homme d'hébreu en latin. La ressemblance de nom de ces trois personnages a donné lieu à beaucoup de confusions*.
Rabbi Samuel ben-Juda ben-MeschuUam, de Marseille, dont le père s'appelait Miles (Emile) Bongudas, traduit en 1321 le Commentaire sur la Morale à Nicomaque* et la Paraphrase de la République de Platon' Todrot> Toiirosi (Théodore, fils de Théodore), d'Arles, traduit en 1337 dans le bourg de Trinquetaille, sur le Rhône, vis-àvis d'Arles, les Commentaires sur les Topiques, les Sophisr.:es, la Rhétorique, la Poétique et les Éthiques *,
* Sl'jinschneider, p. 50, el Catal. (inédit) d'Oxford, n» 28.
* Sleinschneiler. p. 50-51.
» Wolf. I, p. 31, 1003, 1006; — Bartolocci, I, p. 14, 131- 132. M. Steinsciineider [l. c.) a rectifié ces confusions.
* Pasini, I, 33. - Wolf IV, 753.
* i,arrbtviiis. 1, p. 292 et :^84.— Pasini, I, 13.— KrafTt, p. 142. — Labbe, Dibl. nova mss. p. 299. — Bartolocci, I, 14. — Wolf (I, 20) l'a confondu avec Samuel Aben-Tibbon.
« Lanibecius. 1, 292. — Pasini, 1, 12, 13. — Labbe, p. 306, no 2270. — Wolf, i, 20. — Bib. imp. anc fonds, n» 322, 335- Sorb. 297. — Delitzsch, p. 307. — Kraffl, p. 134 sqq — De Rossi, t. II, p. 9-10. — Le ms. de Vienne a été écrit à Avignon