‹ Averroès et laverroïsmeChapitre 27 sur 49 · A VER HORS · texte numérisé non relu

A VER HORS

C'est cette version qui a étô publiée par M. (ioldenlhal. Une foule d'autres traducteurs plus obscurs, ou dont la date est incertaine, Schem-Tob ben-Isaac de Tortose (commentaire sur la Physique, le traité de l'Ame'), Jacob ben Schem-Tob (Premiers Analytiques*), Juda ben-Tachin Maimon (Physique, traité du Ciel, de la Génération^ ), Moïse ben-Tabora ben-Samuel ben-Schudai (traité du Ciel*), Moïse ben-Salomon, de Salon* (Métaphysique*),. luda ben- Jacob (hvres Xl-XIX des Animaux'), Salomon ben-Mosé Alguari {De somno et vigilia*}, s'attachèrent successivement à cet immense travail. Le De Sufistaniia orbis, formé de dissertations séparées, traduites de l'arabe en latin, fut à son tour traduit du latin en hébreu par Juda ben- Mosé ben-Daniel, de Rome, avec plusieurs autres traités scolasiiques d'Albert, saint Thomas, Gilles de Rome". Cet exemple de l'influence de la scolastique latine sur celle

en 1460, ce qui a fait dire à Fabricius {Bibl. gr. t. III, p. 222) qu'Averroès avait composé ce commentaire à Avignon i

1 Bibl. imp. anc. fonds, n« 313. — Wolf. lil, 13; IV, 572. — Delilzsch, p. 292.

2 Bibl. imp. n°337.

» Wolf, III, p. 13, 14.

* Fabricius, t. III, p. 231. A Vienne, au Vatican.

s Ce nom de ville est douteux. I^a leçon «Toulon » adoptée var le Catalogue des mss. de la Bibl. imp. est fautive. V. Stein- Schneider, p. 53.

« Bibl. imp. n» 310.

' Bibl de Berlin, n» 290.

• Bartolocci, 1, p. 13.

» Cf. de Rossi, Mss. Coda, n»» 315, 1174, 1342, 1376. De

AVKRROÊS. 1î)3

des juifs n'est pas isolé; la polémique des chrétiens orthodoxes contre les Averroïstes a. laissé plus d'une trace dans îes écrits des auteurs hébreux*.

Le xiv« siècle fut le moment de la souveraine autorité d'Averroès chez les juifs. Le plus illustre des philosophes de cette époque, Lévi hen-Gerson, de Bagnols [Messer Léon], commenta les divers Commentaires et les ouvrages propres d'Averroès, tels que le De Substantia orbis, le traité de la Possibilité de l'Union^. Pour quelques parties, sa glose devint inséparable du texte d'Averroès, comme le Commentaire d'Averroès lui-même l'était devenu du texte d'Aristote. Il semble que le moyen âge préférât aux textes primitifs ces analyses de seconde et de troisième main. La doctrine de Lévi est, du reste, le péripatétisme arabe dans toute sa pureté. Bien plus hardi que Maimonide, il fait plier le dogme mosaïque devant les exigences

Rossi n'a pas compris le titre de cet ouvrage, qu'il traduit par Robur ccelorum.

1 Steinschneider, p. -37 et note. Il y a aussi des traductions hébraïques d'Aristote faites sur le latin {ibid. p. 138-139 et 211-212).

* Wolf, 1, 126; II, 650.— Bartolocci. 1, 481.— Delitzsch, Codd. Lips. p. 306, 325.— Pasini, 1, p. 10 et suiv.— Hottinger, Bibl. orient, p. 47.

du péripatétisme, et admet sans détour Téternité du monde, le don naturel de prophétie, la matière première dénuée de forme, l'impossibilité de la création.

Ainsi Averroès a, chez les juifs, remplacé Aristote ; c'est lui que l'on commente, que l'on abrège, que l'on découpe pour les besoins de l'enseignement. Moïse de Narbonne [Messer Vidal], contemporain de Levi ben-Gerson, faisait à Narbonne ce que Levi faisait à quelques lieues de là, à Perpignan. En 1344, il commente le traité de la Possibilité de l'union*; en 1349, le DeSubstantiaorbis et les autres dissertations physiques d'Ibn-Roschd'. La Physique, les Éthiques, le Commentaire sur le livre d'Alexand.e d'Aphrodisias sur l'Intellect, presque foutes les parties du programme averroïste, subirent entre ses mairis un nouveau remaniement. Plusieurs traductiom d'Avenocs lui sont attribuées, ainsi qu'à Levi ben-fr.rson. Mais c'est là une erreur provenant de ce que l'on a considéré comme des traductions les traités que ces deux maîtres ont composés sur ceux, du Commentateur'. C'est aussi par erreur

' Wolf, I, 20-21. - Ori, I, 74.— Delitzsch, p. 308. — Steinschneider, p. 18 e» suiv.

* Pasini, I, 55.

• Bibl.iiiip. no* 307, 309, 321, 331, 344, 346, 347.— Steinschneider, p. 19 note, 21.— Wolf, I, 825, 883; 11, 802; IV, 923- 924. — Bartolocci, 1, 13; IV, 73, 224. Bartolocci a commis sur Moïse de Narbonne les plus étranges erreurs; il en a fait trois personnages distincts. Wolf a rétabli l'identité; mais, par une faute d'impression (I, p. 826), il le fait vivre au milieu du xv« siècle. CeltefauteaétécopiéeparBrucker{t. II, p. 854,nûte

que l'on a regardé comme des traductions les commentaires de Joseph ben-Caspi (vers 1330) sur l'Éthique d'Aristote et la Politique de Platon, d'après Averroès'.

L'influence de la philosophie arabe s'exerce jusque sur les Karaïtes. el produit chez eux une série de libres penseurs*. Averroès est souvent cité dans l'ouvrage d'Ahron ben-EIia de Nicomédie, achevé en 1346 au Caire, sous le titre d'Ai'bre de Vie ^, et où l'auteur a cherché à imiter le Guide de Maimonide. La théorie d'Ahron sur l'intellect est, à peu de chose près, celle du philosophe arabe. De même que l'âme est la forme du corps, rintellecl acquis est la forme de l'âme*. L'âme, d'abord purement virtuelle, n'entre en acte que par son union avec le corps; quand le corps meurt, tout ce qui dans l'âme tenait au corps périt; mais l'élément purement intellectuel, qui constitue l'essence de l'homme, est impérissable ^ Ahron ben-Elia n'est pas cependant un averroïste comme Levi ben-Gerson ou Moïse de Narbonne. Il réfute même expressément l'opinion du Commentateur sur la nature simple, incorporelle et impérissable du ciel, et cherche à prouver la nouveauté

» Steinschneider, dans Ersch et Gruber, art. Josef Caspi, p 69 et suiv. Cf Lambecius. 1, 292, 384.— Wolf. l, 20.— Bartolocci, 111, 811 — Fabricius, Bibl. gr. t 111, p. 266.

« Cf. EwaldetDukes, Beylrœgezur Geschichte derœltesten Auslegunq ds Allen Testaments, p. 29.

3 publie en hébreu a Leipzig, par MM. Delitzsch et Steinschneider, en 1841.

t Op. cit. c. 106.

» Ibid. c. 108.

du monde par la divisibilité et la nature accidentelle du corps céleste*.

§VI

Le xv« siècle est l'âge de décadence de la scolastique juive. L'école provençale est épuisée; la hardiesse philosophique est passée de mode. Averroès cependant est encore étudié; la plupart des manuscrits hébreux qui nous restent de ses œuvres sont même de cette époque. Joseph ben Schem-Tob, de Ségovie, écrivit en 1 45o un grand commentaire sur les Éthiques; il nous apprend dans sa préface qu'il le fit pour suppléer au silence d'Ibn-Rosclid*. Il commenta également le traité de la Possibilité de l'union^, et l'analyse du livre d'Alexandre relatif à l'inlellect (cidessus, page 70, n» 25). Schem-Tob, son fils, Moïse Falaquera*, Michel Haccohen^, écrivirent aussi des traités et

1 Ibid. c. 9, 10, 14.

» Bibl. imp. anc. fonds, 308; fonds de l'Orat. 121. — Munk, Mélanges, p. 433, .509.

» Cf. Wolf. I, 57L— Bartolocci, t. TU, 850.— Steinschneider, Catal. p. 21, et dans Muik, op. cit. p. 438, 508-509. Ersch et Gruber, art. Josefben Schemtob, p. 92.

* Pasini, I, 48. L'époque où vivait ce docteur m'est inconnue.

5 Wolf, I, 759. C'est également par conjecture que je le place au XV* sièele.Un autre annotateur d' Averroès, dont le nom même est incertain, est mentionné dans Steinschneider, p. 209 et suiv.

des commentaires averroïstiques. Enfin le poëme didactique de Moïse de Rieti, imité de la Divine Comédie, et publié à Vienne par M. Goldenthal (1851), contient des extraits considérables de la philosophie d'Averroès et de Levi ben-Gerson.

Élie del Medigo' est le dernier représentant célèbre de la philosophie averroistique chez les juifs. Il enseigna à Padoue vers la fin du xv« siècle, et compta parmi ses élèves Pic de la Mirandole, pour lequel il composa différents écrits philosophiques, entre autres un trailé sur l'Intellect et la Prophétie (1492) et un commentaire sur le De Substantia or bis (1485). Ses Annotations sur Averroès, ses Questions sur la création, le premier moteur, l'être, l'essence et l'un, ont été plusieurs fois imprimées à Venise (1506, 1344, 1598) avec les Questions de Jean de Jandun. Par Élie del Medigo, la philosophie juive, dont le rôle est désormais achevé, fait sa jonction avec l'école de Padoue, qui continuait de son côté l'esprit et la méthode arabes. J'ai pu m'assurer qu'aujourd'hui encore la tradition de l'enseignement du moyen âge n'a pas entièrement disparu parmi les savants Israélites de Padoue. L'Abrégé de logique d'Averroès, publié à Riva di Trento en 1560, et plusieurs fois réimprimé, est resté classique chez les israélites jusqu'à ces derniers temps*.

' Wolf, I, p. 168; II, 107.— Barlolocci, 1, 182.— Munk, Dict. dessc. phil. t. III, p. 366. Elie del Medigo est souvent donné comme traducteur; mais il paraît n'avoir été que l'éditeur de versions faites avant lui. V. Steinschneider, p. 27.

» Ad. Franck, Hist. de la logique, p. 219.

198 AVERROfeS.

Dans les régions plus élevées du mouvement intellectuel chez les juifs, le péripatétisme averroïsle tombe, à partir du xvi^ siècle, dans un profond discrédit. La théologie juive qui avait sommeillé au point de laisser passer sans anathème les doctrines téméraires de Levi ben-Gerson, se réveille tout à coup. Joseph Albo, Abraham Bibago, Isaac Abravanel défendent contre les philosophes la création, la révélation, l'immortalité. Rabbi Mosé Almosnino (vers 1538) va chercher contre eux des armes dans l'arsenal de Gazzali, et commente la Destruction des Philosophes^. L'influence platonicienne, si opposée à l'averroïsme et à la scolastique, se montre, d'un autre côté, dans les Dialogues d'amour de Léon Hébreu. La manière dont il expose l'émanation de l'amour et sa propagation de sphère en sphère jusqu'à l'intelligence humaine, le soin qu'il met à expliquer les nuances diverses que la théorie de l'émanation avait prises chez les Arabes et les points sur lesquels Averroès diffère des autres philosophes de sa nation , prouvent que les œuvres du Commentateur lui étaient bien connues*. Mais combien celte métaphysique amoureuse, inspirée par l'école florentine, est éloignée de la forme et de l'esprit du péripatétisme! Le rôle philosophique des juifs, si brillant au moyen âge, finit sur le seuil des temps modernes. Les hommes illustres que le judaïsme fournira désormais à l'histoire de la philosophie puiseront leur inspiration, non dans la tradition d'une philosophie na-

» Wolf, I, 806.— Hottinger, Bibl. orient, p. 22-23. * Cf. Munk, Mélanges, p. 522 et suiv.

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tionale, mais dans l'esprit moderne lui-même. Sans doute, sous les plus beaux de ces caractères, Spinoza, Mendelssohn, le juif se sent encore : le premier acte d'adoration étant le plus profond, on revient toujours, quoi que l'on fasse et quelques transformations que l'on subisse, à la religion sous laquelleon a d'abord senti l'idéal. Que Spinoza, comme on l'a prétendu, ail puisé son système dans la lecture des rabbins et de la Cabbale, c'est trop dire assurément ^ Mais qu'il ait porté jusque dans ses spéculations cartésiennes une réminiscence de ses premières études, rien n'est plus évident pour un lecteur tant soit peu initié à l'histoire de la philosophie rabbinique au moyen âge. Rechercher si Averroès peut revendiquer quelque chose dans le système du penseur d'Amsterdam, ce serait dépasser la limite où doit s'arrêter, dans les questions de filiation de systèmes, une juste curiosité : ce serait vouloir retrouver la trace du ruisseau quand il s'est perdu dans la prairie.

^ Voy. les deux ouvrages de J.-G. Wachter: DerSpinozismus im Judenlhum (Amsierdam, 1699, in-8") et Elucidnnus cabbalisticus .Rome, 1706, in 8°). Cf. VVolf, Bibl. hebr. t. II, p. 1235. — Foucher de Careil, Réfutation inédite de Spinoza par Leibnitz (Paris, 1854),

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