‹ Averroès et laverroïsmeChapitre 28 sur 49 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'aVERROÏSME DANS LA PHILOSOPHIE SGOLASTIQUE

L'introduction des textes arabes dans les études occidentales divise l'iiistoire scientifique et philosophique du moyen âge en deux époques parfaitement distinctes. Dans la première, l'esprit humain n'a, pour satisfaire sa curiosité, que les maigres débris de l'enseignement des écoles romaines, entassés dans les compilations de Martien Capella, de Bède, d'Isidore, et dans quelques traités techniques, que leur caractère usuel sauva de l'oubli. Dans la seconde, c'est encore la science antique qui revient à l'Occident, mais plus complète cette fois, dans les commentaires arabes ou les ouvrages originaux de la science grecque, auxquelles Romains avaient préféré des abrégés. La médecine, d'abord réduite à Cœlius Aurelianus, à la compilation de Gariopontus, retrouve Hippocrate et Galien, L'astronomie, bornée à quelques traités d'Hygin ou de Bède, à quelques vers de Priscien, revient par Alfergan, Thabet ben-Corrah, Albumasar, à la précision de la science antique. L'arithmétique, limitée durant tant de siècles aux simples procédés de l'abaque ou de l'indigitation, s'enrichit de procédés nouveaux. La

philosophie, au lieu de quelques lambeaux de l'Organon, des Catégories apocryphes de saint Augustin, reçoit le corps complet de l'aristotélisme, c'est-à-dire l'encyclopédie des sciences antiques.

En général, les premiers ouvrages traduits de l'arabe ne furent pas des ouvrages philosophiques. La médecine, les mathématiques, l'astronomie, avaient tenté la curiosité de Constantin l'Africain, de Gerbert, d'Adélard de Bath, de Platon de Tivoli, avant que l'on songeât à demander des enseignements philosophiques à des mécréants comme Alfarabi et Avicenne. L'honneur de cette tentative nouvelle, qui devait avoir une influence si décisive sur les destinées de l'Europe, appartient à Raymond, archevêque de Tolède et grand chancelier de Castille de 1130 à 1150. Raymond forma autour de lui un collège de traducteurs, à la tête duquel on trouve l'archidiacre Dominique Gondisalvi (Tils de Gonsalve). Des juifs, dont le plus connu est Jean Avendéath ou Jean de Séville, travaillaient sous ses ordres'. Ce premier essai porta principalement sur Avicenne. Gérard de Crémone et Alfred Morlay y ajoutèrent, quelques années plus tard, différents traités d'Alkindi et d'Alfarabi*. Ainsi dès la première moitié du xii^ siècle, des ouvrages fort importants de philosophie arabe était connus des Latins.

Un des phénomènes les plus singuliers de l'histoire littéraire du moyen âge, c'est l'activité du commerce

^ Voy. l'excellente discussion de Jourdain sur ces trois personnages. Recherches, chap. ni, § 7.

« Ibid. S 6 et 9.

intellectuel et la rapidité avec laquelle les livres se répandaient d'un bout à l'autre de l'Europe. La pliilosophie d'Abélard, de son vivant, avait pénétré jusqu'au fond de l'Italie. La poésie française des trouvères, en moins d'un siècle, comptait des traductions allemandes, suédoises, norwégiennes, islandaises, flamandes, hollandaises, bohèmes, italiennes, espagnoles. Tel ouvrage, composé à Maroc ou au Caire, était connu à Paris et à Cologne en moins de temps qu'il n'en faut de nos jours à un livre capital de l'Allemagne pour passer le Rhin.

Les juifs remplissaient dans ces relations un rôle essentiel, et dont on n'a pas tenu assez de compte dans l'histoire de la civilisation. Leur activité commerciale, leur facilité à apprendre les langues en faisaient les intermédiaires naturels entre les chrétiens et les musulmans'. Il faut lire l'Itinéraire de Benjamin de Tudèle* pour comprendre l'importance qu'ils avaient acquise sur le littoral de la Méditerranée depuis Barcelone jusqu'à Nice. Les princes et les seigneurs, qui avaient besoin de leur argent et de leurs connaissances médicales, les favorisaient; le peuple seul les avait en antipathie. Quant aux hommes désireux de s'instruire, ils n'éprouvaient au moyen âge aucun scrupule à se faire, en philosophie, les disciples de maîtres appartenant à d'autres religions. La science était quelque chose de neutre et de commun à tous.

Les relations de l'Europe avec les musulmans avaient lieu

♦ Dozy, Recherches, I, p. 478-79. note (!« édit.)

* P. 31 et suiv. (édit. Asher),

d'un côté par l'Espao^ne, et surtout par Tolède; de l'autre par la Sicile et le royaume de Naples. Le travail des traductions s'opérait sur ces deux points avec une égale ardeur etpardes procédés semblables. Presque toujours un juif*, souvent un musulman converti, dégrossissait l'ouvrage et appliquait le mot latin ou le mot vulgaire sur le mot arabe*. Un clerc présidait au travail, se chargeait de la latinité et donnait son nom à l'œuvre. Quelquefois pourtant le nom du secrétaire juif l'emportait. De là vient qu'une même traduction est souvent attribuée à des personnages différents. Au xii^ et au xiii® siècle, les traductions se faisaient toujours directement de l'arabe. Cène fut que beaucoup plus tard qu'on se mit à traduire les philosophes arabes sur des versions hébraïques.

Le caractère de ces traductions est celui de toutes les traductions du moyen âge. « Le mot latin y couvre le mot arabe, de même que les pièces de l'échiquier s'appliquent sur les cases'. » La contexture de la phrase est plutôt arabe que latine. La plupart des termes techniques et les mots que le traducteur n'a pas compris sont transcrits de

1 L'étude de la langue latine était à cette époque assez répandue chez les juifs (V. ci-dessus, p. 191). En 1280, Salomon ben-Adéreth de Barcelone écrit une lettre aux juifs des synagogues de Provence pour les réprimander de ce qu'ils étudiaient la langue latine au détriment de la loi (Pasini, I, p. 61-62).

* La Bibliothèque impériale possède (n°* 7317,7321) plusieurs traductions lat-ines venues de l'arabe par l'intermédiaire de l'espagnol.

» Jourdain, Rech. sur les trad. lat. d'Arist. p. 19.

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la manière la plus grossière^ Le système des versions littérales se retrouve partout à l'enfance de la philosophie. L'Orient et le moyen âge n'ont guère conçu la traduction que comme un mécanisme superficiel où le traducteur, s'abrilant derrière l'obscurité du texte, se décharge sur le lecteur du soin d'y trouver un sens.

L'histoire littéraire du moyen âge ne sera complète que lorsqu'on aura fait, d'après les manuscrits, la statistique des ouvrages arabes que lisaient les docteurs du xiii* et du XIV® siècle. Il importe d'observer, en effet, que les citations qui sont faites d'un auteur arabe par les écrivains de cette époque ne sont pas une preuve qu'on en possédât la traduction, puisqu'on ne se faisait aucun scrupule de citer de seconde main. Ainsi je pense qu'Avempace et Abubacer (Ibn-Tofaïl) ne sont cités que d'après Averroès. Alkindi, Alfarabi, Avicébron, Kosta ben-Luca, Maimonide ne semblenlguère avoir été lus qu'au xiii® siècle. Au xive, Avicenne et surtout Averroès tiennent lieu de tous les autres; au xv® enfin, Averroès reste le seul interprète de la philosophie arabe.

* Les noms propres surtout, dépourvus en arabe de points diacritiques ou mal ponctués, devenaient entièrement méconnaissables. Ainsi Thaïes devient Belus; Hipparque, Abraxis; yp:«îTtç devient carabitus. Jorach, Semenon, Adelinus, Albrutalus, Loxus, auteurs cités par Albert le Grand, doivent le jour au même procédé.

Le premier introducteur d'Averroès chez les Latins paraît avoir élé Michel Scot'. Ce fut un événement dans la fortune d'Aristote, au dire de Roger Bacon, que le moment où Michel Scot apparut, en 1230, avec de nouveaux ouvrages d'Aristote et de savants commentaires, cum expositoribus sapientibus'^. Quels sont, ces commentaires restés jusque-là inconnus aux Latins? Les manuscrits nous l'apprennent. Michel Scot y est expressément désigné comme Iraducleur de deux ouvrages d'Averroès : 1° du commentaire sur le De Cœto et Mundo *; 2" du commentaire sur le Traité de l'âme*. La première de ces traduc-

* Parmi les ouvrages que s'attribue le prétendu chroniqueur espagnol Julianus Pétri, se trouvent quelques traductions d'Averroès (Antonio, Bibl hisp. vêtus, t. II, p. 42, édit. Bayer). Le faussaire a été bien maladroit, car Averroès était à peine né à l'époque où l'on fait fleurir le pseudo-Julien.

* Tempore Michaelis Scoti, qui annis 1230 transactis apparuit, deferens librorum Aristotelis partes aliquas de naturalibus et. mathenialicis, cum exposiloribus sapienlibus, magnificata esr Aristotelis philosophia apuJ Lalinos. {Opus Majus, p. 36-37.)

» Sorbonne, 924,950; Saint-Victor, 171; Navarre, 75; Bibl. Saint-Marc à Venise, cl. vi, cod. 52.

* Sorb. 932, 943; Saint-Victor, 171; ancien fonds, 6504.— On lit dans le manuscrit de Saint-Victor : « Incipit commenta- » rius libri de anima Aristotelis philosopbi, quem commentatus

lions est dédiée à Etienne de Provins*, en ces termes •. « Tibi, Stéphane de Provino, hoc opus, quod ego Michael » Scotus dedi latinilati, ex diclis Aristotelis specialiler » commendo, et si aliquid Aristoteles incompletum dimisit » de constitutione mundana in hoc libro, recipies ejus » supplementum ex libro Alpetrangii, quem similiter dedi » latinilati, et es in eo exercilalus. » Ces deux commentaires sont les seuls qui portent dans les manuscrits le nom de Michel Scot. Mais comme presque toujours on trouve à leur suite et dans un ordre donné les commentaires sur la Génération et la Corruption, sur les Météores, les paraphrases des Panm Naturalia* elle De Substantia

» est Averroes in grseco (!), et Michael Scotus transtulit in la- » tinum. >

^ M. Félix Bourquelot a retrouvé cet Etienne de Provins dans un doyen de Notre-Dame du Val, de Provins, qui figure en plusieurs chartes de 1211 à 1221, et est appelé par Thibaut, comte de Champagne, dilectus clericus meus Stephanus de Protino [Proviniana, dans la Feuille de Provins, 7 février, 1852). Peut-être faut-il identifier ce personnage avec Etienne de Reims [Hist. litt. de la Fr. t. XVII, p. 232), qui était né à Provins. Il est question d'Éiienne de Provins dans divers actes de 1231 à 1233. Bibl. imp. Colb. 61, suite du Reg, yrinc. Campan. t. III. fol. 50 r", 199 v»; Lettre de Grégoire IX, anni V, 9 kal. maii (1231 ou 1232); anni VII, kal. februarii; anni VII, 3 kal. niartii (Coll. Laportedu Theil).

* Dans le n" 171 de Saint-Victor, la traduction de la paraphrase des Parva Naturaliae&i attribuée à un certain Gerardus. Ce ne peut être Gérard de Crémone, nioit en 1187. Cette indication étant isolée, doit, ce semble, être tenue pour fautive.

AVKRROÈS. 207

Orbis, on est autorisé à attribuer également la traduction de ces ouvrages à Michel Scot. Dans les manuscrits 943 de Sorbonne et 75 de Navarre, aux traductions précitées se trouvent joints les commentaires sur la Physique et la Métaphysique. La traduction de ces ouvrages appartientelle également à Michel Scot? On serait porté à le croire, puisque dans un fragment de Michel découvert par M. Hauréau, et dont nous parlerons bientôt, la doctrine de la Physique et de la Métaphysique est très-nettement exposée. M. Jourdain toutefois n'eût point dû faire intervenir comme des autorités, dans l'énumération des traductions de Michel Scot, les catalogues donnés par Baie et Pits*. Il est évident que ces deux auteurs ne fondent leurs assertions que sur le dépouillement d'un manuscrit semblable aux n°' 924 et 950 de Sorbonne*, et qu'ils n'ont eu d'autres raisons pour attribuer à Michel Scot les traductions des commentaires sur le traité de la Génération et de la Corruption, sur les Parva Naturalia, sur les Météores,

1 BsL\e, Script, ill. Maj. Brit. (Bâle, 1557), p. 351. — Pits, De rébus angl. p. 374. — Cf. Niceron, Mémoires, t. XV, p. 95 etsuiv. — Fabricius, Bibl. med. et inf. latin t. V, p. 233.

* Et ce dépouillement ils l'ont fait avec beaucoup de négligence. Ainsi, au lieu de commentum Averrois, ils ont lu contra Averroem, leçon absurde, qui a fait croire à Brucker (III, 796) qu'il s'agissait d'une réfutation dAverroès; au lieu de de ProvinO; ils ont lu depromo, etc. C'est à tort également que Jourdain a cru sur leur autorité que Michel n'avait traduit qu'un livre des Météores. Le ms. de Venise contient les quatre livres.

et du livre De Substantia Orbis que celles que nous avons nous-mêmes. Leur autorité ne correspond à aucun témoignage particulier, et tout se réduit à une conjecture tirée de la composition des manuscrits. Mais comme cette composition ."l'était presque jamais arbitraire au moyen âge, on est autorisé à regarder les manuscrits où se trouve la dédicace à Etienne de Provins comme nous représentant l'édition même donnée par Michel Scot et ces textes nouveaux qu'il introduisit, au dire de Roger Bacon, dans la philosophie scolastique vers l'an 1230.

Cette date indique sans doute le moment oîi les travaux de Michel arrivèrent à la connaissance du moine anglais. Il paraît certain du moins que Guillaume d'Auvergne et Alexandre de Halès ont connu, avant ce temps, les ouvrages du commentateur. Une seule traduction de Michel Scot, celle d'Alpetrangi, porte une date, et celle date est l'an 1217. Les traductions d'Averroès durent être exécutées vers la même époque ; car Michel Scot ne semble être resté à Tolède que peu d'années. Peut-être aussi l'ensemble de ces traductions composait-il l'envoi philosophique que Frédéric II adressa aux universités d'Italie, avec la célèbre circulaire qu'on lit dans le recueil de Pierre des Vignes. « Compilaliones variée quae ab Aristctele aliis- » que philosophis sub graecis arabicisque vocabulis anli- » quitus éditée... nosirisaliquandosensibus occurrerunt. »

Ce fut à Tolède que Michel Scot acheva les traductions qui lui donnèrent tant d'importance à son retour d'Espagne, et le firent si gracieusement accueillir à la cour des Hohenstaufen. Il eut f our auxiliaire en ce travail un juif

nommé André'. Roger Bacon, dans un moment de sévérité, l'accuse de plagiat et lui reproche d'avoir ignoré les langues et les sciences dont il est question dans ses écrits. Il est sûr que les Latins qui entreprenaient le voyage de Tolède ne se faisaient aucun scrupule de s'approprier le travail de leur secrétaire, et qu'au moyen âge, comme de nos jours, le nom du traducteur était souvent une fiction. Michel Scot a, du reste, d'autres titres pour être appelé le fondateur de l'averroïsme, depuis que M. Hauréau* a découvert, dans le n" 841 de Sorbonne, des extraits qui paraissent appartenir à l'un de ses ouvrages les plus importants, lequel n'était connu jusqu'ici que par le sévère jugement qu'en porte Albert : « Fœda dicta inveniuntur » in libro illo qui dïc'iiuv Quœstiones Nicolai P eripatelici. » Consuevi dicere quod Nicolaus non fecit librum illura, » sed Michael Scotus qui in rei verilate nescivit naturas, » nec bene inlellexit libres Aristolelis'. » Or, le fragment exhumé par M. Hauréau sous ce titre : Bmc sunt extrada de libro Nicolai Peripatetici , offre la plus frappante analogie avec une digression du commentaire sur le XIP livre de la Métaphysique, digression qui forme souvent dans les manuscrits un opuscule séparé (voy. cidessus, p. 71 ), et dont les premiers mots sont : Senno de quœsUonibus quas accepimus a Nicolao, et nos dtcemus

1 Probablement un juif converti, car i4w(?r^ n'est pas un nom de juifjiidaïsanl. — Cf. Op. Tert. apud Jebbi praef. p. 5. ' De la philosophie scolastique, t. l*"", p. 470 et suiv. » 0pp. t. II, p. 140.

210 AVERROftS.

in his secundum nostrum posse *. La doctrine qui y est exposée est d'ailleurs mise expressément sur le compte d'Averroès. « Omne cœlum est circulare, et omne circu- » lare est perfeclum ; ergo omne cœlum est perfectum : » sed ulliim perfectum indigel motu ; ergo ulium cœlum » indiget motu. Parles autem sui quum videant bona quse » non habent, perpendentes se indigere illis bonis, in » motum prorumpunt, ut acquirant illa bona qusB non ha- > bent..,. Ergo saliis nostra est per quietem; cœli finis » autem per motum partium ejus : et hoc est quod dicit » A-cerozl. » Michel Scot, par son rôle à la cour de Frédéric, où il représente d'une manièie si originale l'esprit arabe, et par les accointances diaboliques que la légende lui supposa, ouvre en réalité celte série d'hommes mal pensants qui, depuis le xiii^ siècle jusqu'à Vanini, déguisèrent leur mécréance sous le nom d'Averroès. Peutêtre les dures paroles de Roger Bacon et d'Albert, et la rigoureuse condamnation de Dante*, tenaient-elles à la réprobation dont l'opinion frappait déjà ces allures suspectes. On verra bientôt comment tout ce mauvais esprit était un fruit de la cour des Hohenstaufen.

* Ces mots ont disparu dans les éditions imprimées. Nous avons donné ci-dessus, p. 108 et suiv. l'analyse de cette digression importante.

» Inf. cant. XX, v. 115.

§ III

Un autre tradiirteurd'Averroès, Hermann l'Allemand', fut, comme Michel Scot, attaché à la maison de Hohenstaufen. Au chapitre xxv de VOpus Terlium, dont M. Cousin a publié l'analyse', Roger Bacon le qualifie: Hermannus Alemannus et translator Manfredi nuper a D. rege Carolo devicti. En général, Hermann paraît s'être attaché aux textes aristotéliques les plus négligés, la Rhétorique, la Poétique, les Éthiques, la Politique, et comme pour ces ouvrages les abrégés arabes étaient plus répandus ou plus accessibles que le texte d'Aristote, ce fut à ces abrégés que Hermann s'adressa de préférence. Ainsi, comme équivalent de la Rhétorique, il traduit des gloses d'Alfarabi sur cet ouvrage, et comme équivalent de la Poétique, l'abrégé d'Averroès'. « Ayant essayé, dit-il, de mettre la main à la traduction de la Poétique, j'y trouvai tant de difficultés, à cause de la différence des mètres en grec et en arabe, que je désespérai d'en venir à bout. Je pris donc

* Jourdain, Recherches, chap. m, §11.

* Journal des savants, 1848, p. 299. 348.

' Sorb. 1779, 1782.— Bibl. Chigi, à Rome. — Imprimé à Venise, 1481. Le moyen âge n'a connu la Poétique que par cette paraphrase.

919 ATERROftS.

l'édition d'Averroès, où cet auteur a mis tout ce qu'il a trouvé d'intelligible', et je l'ai- rendue comaie j'ai pu en latin. » Ces deux traductions sont datées de Tolède, 7 mars 1256. M. Jourdain n'a osé décider s'il s'agit de l'ère vulgaire ou de l'ère d'Espagne. Mais le passage de Roger Bacon, qui nous apprend que Hermann était au service de Manfred, ne laisse plus aucun doute à cet égard.

Dans le prologue des gloses d'Alfarabi, Hermann nous apprend qu'il avait aussi traduit les Éthiques sur un abrégé arabe, mais que son travail avait été rendu inutile par la traduction de Robert Grosse-Tête, faite sur le grec. Cet abrégé arabe n'était autre que le commentaire moyen d'Averroès. La bibliothèque Laurentienne possède un manuscrit de cette traduction, et on peut la lire dans toutes les éditions imprimées des œuvres du Commentateur. Dans une note finale, Hermann nous apprend qu'il termina ce travail dans la chapelle de la sainte Trinité de Tolède, le troisième jeudi de juin 1240*. On peut avoir des scrupules sur l'exactitude de cette date. On se rappelle, en effet, que la version de la Poétique est de < 256 ; Hermann serait donc resté seize ans à Tolède pour ne faire

ï Assumpsi ergo editionem Averod determinativam dicti operis Aristotelis, secundum quod ipseaiiquid inteiligibile elicere potuit ab ipso.

« Bandini, Catal. codd. Lat. Bihl. Laur. t. III, p. 178. — Les éditions imprimées, celle de 1560 par exemple, portent MCCLX, au lieu de mccxl. C'est évidemment une faute, puisque la version des Ethiques est antérieure à celle de la Poétique.

que deux ou trois traductions, ce qui paraît difficile à admettre.

La Bibliothèque impériale possède, sous les n"' 1771 de Sorbonneel 61 0 de Saint-Germain, un court abrégé des dix livres des Ethiques en tête duquel on lit : Incipit summa quorumdam Alexandrinoruin, quant excerpserunt ex libro Aristotelis nominato Nicomachia, quam plures hominum Ethicam nominaverunt. Et transtullt eam ex arabico in laùnum Hermannus Alemannus. Cet abrégé est tout à fait distinct du commi^ntaire moyen d'Averroès. Peut-être nous représente-t-il V Abrégé d'Averroès qui n'est .point arrivé jusqu'à nous. Bandini et M. Jourdain sont tombés, à propos de ces traductions de Hermann, dans quelques erreurs. Bandini, ne s'apercevant pas que le texte du manuscrit de Florence était celui du commentaire moyen d'Averroès, publia, comme inédit et sous le nom de Ilermann, l'épilogue qu'Averroès a mis à la suite de ce commentaire. M. Jourdain reproduisit cet épilogue et l'erreur de Bandini. Dans la seconde édition de son livre, l'épilogue a été restitué à Averroès; mais, quelque bizarre qu'il dût paraître au nouvel éditeur de voir ainsi un épilogue d'Averroès séparé du reste de son commentaire, il ne sembla pas s'apercevoir que le texte qui se terminait par cet épilogue était le commentaire d'Averroès, souvent publié. Ce dont on a droit d'être plus surpris dans un ouvrage généralement consciencieux , ce sont les erreurs de M. Jourdain, encequi concerne les manuscrits de la Bibliothèque impériale. Et d'abord, M. Jourdain regarde comme identiques les versions des Éthiques conte-

nues dans les n"* 1771, 1773, 1780 de Sorbonne. Or, le court abrégé renfermé dans le n® 1 771 , qui seul porte le nom de Ilermann, n'a absolument aucune ressemblance avec les versions complètes des n°' 1773, 1780. De plus, il sufl/sail de comparer les premières lignes de ces différents manuscrits avec les incipit donnés par Bandini, pour reconnaître : 1" que le manuscrit de Florence, qui porte le nom de Hermann, ne ressemble à aucun de ceux de Paris; 2" que les deux manuscrits de Florence, décrits par Bandini, l'un, t. Ill, p. 178, l'autre, t. III, p. 405, ne sont nullement identiques entre eux ; que le premier seul porte le nom de ilermann ; que le second est semblable aux n"' 1773,1780 de Sorbonne; que, par conséquent, la date 1243, donnée par le second, et qui d'ailleurs est en contradiction avec la date 1240 donnée par le premier, ne s'applique pas à la traduction de Hermann. Ainsi, au lieu d'avoir cinq manuscrits de cette traduction, comme le suppose M. Jourdain, on n'en connaît réellement qu'un seul, qui est le manuscrit de la Laurenlienne, décrit par Bandini, t. III, p. 178.

Hermann reconnaît lui-même, dans la préface des Gloses d'Alfarabi, qu'il n'eut qu'une part assez faible dans le travail de ses versions. Roger Bacon, qui, dans son Opus Majus et son Opus Tertium, critique souvent avec vivacité les traductions de Hermann', s'est emparé de ce passage : « Hermannus, dit-il, confessus est se magis

^ Opus Majus, p. 21, 46, b^.— Journal des Savants, 1848 p. 29y, 348 (art. de M. Cousin).

» adjutorem fuisse translationum quam translatorem, » quia Saracenicos tenuit secum in Hispania, qui fuerunt » in suis transiationibus principales*. » Plusieurs indices témoignent que Ilerniann employa pour son travail des musulmans versés dans la connaissance de la langue savante. Ainsi la nunnation et les désinences casuelles sont scrupuleusement observées dans la transcription des noms propres : Ibn-Rosdin, Abi/-Nasnn, Abubekrin, Ducadatin, Sceifa addaulati, Abitaibi, Alkameitu^. Le style, du reste, n'a fait qu'y gagner en barbarie ; en voici un spécimen : Inuarikin terra alkanarnihy, stediei et baraki et castrum munitum destendedyn descenderunt adenkirati ubi descendit super eos aqua Euphratis mniens de Euelin '. On comprend , d'après cela, que Roger Bacon ait tenu pour inintelligibles et non avenues les traductions de Hermann *.

Ainsi, vers le milieu du xiii® siècle, presque tous les ouvrages importants d'Averroès ont été traduits d'arabe

^ Opus tertium, apud Jebbi prsef. p. 5.

2 P. 57 yo, 58, 61 v», etc. (édit 1481). — La même particularité s'observe dans la traduction du commentaire sur le De Cœlo de Michel Scot : Âlfarcad, alfarkadin (p. 175 v<», 176, édit. 1560).

• Ibid. p. 62.

* « Maie translatus est, » dit-il en parlant de la Poétique, « nec potest sciri, nec adhuc in usu vulgiest, quia nuper venit ad Lalinos et cum defectu translationis et squalore. » Opus Majus, p. 46. La traduction de Hermann, cependant, fut assez lue au moyen âge. Voy. ms. Bibl. irap. suppl franc, n" 4146, fol. 1,171,301.

en latin*. Seuls, les commentaires sur l'Organon et la Destruction de la Destruction ne paraissent pas avoir élé connus des philosophes chrétiens du moyen âge. Il exista, il est vrai, une ancienne version latine de ce dernier écrit, faite en \ 328 par le juif Calonyme, fils de Calonyme, fils de Meir; mais cette traduction paraît avoir été peu lue*. Je ne crois pas qu'on puisse citer une seule citation de la Destruction avant le xvi* siècle.

Quant aux œuvres médicales d'Averroès, elles ne furent connues en général qu'après ses œuvres philosophiques. De tous les médecins du xiii^ siècle, dont M. Liltré a donné la notice dans le tome XXI de V Histoire littéraire de la France, Gilbert l'Anglais (vers 1 250) est le seul qui cite Averroès*, et encore est-il probable qu'il ne le connaissait que par ses œuvres philosophiques. Sprengel croit, il est vrai, que Gilbert a emprunté à Averroès sa théorie du cœur considéré comme source de la vie*. Mais celte doctrine n'est pas tellement propre à Averroès qu'on

* L'usage d'attribuer à Alphonse X les versions faites de l'arabe au moyen âge a porté les anciens critiques à lui faire honneur de celles d'Averroès. (Cf. J. Bruyerin Charapier, préf, des CoiZecfanea, p. 81, édit 1553. — Gassendi, Exercit. parad. adv. Arist. 0pp. t. m, p. 1192. — Antonio, BibL hisp. vêtus, t. II, p. 83, édit. Bayer.) Les travaux exécutés sous les ordres d'Alphonse furent purement astronomiques.

* Steinschneider, Catal. p. 50-51; Gosche, Gazzali, p. 268.

* Hist. litt. t. XXI, p. 399.

* Sprengel, Hist. de laniéd. t. II, p. 453. — Albert le Grand (De anim. 1, III, tr. i, c. 5) cite, sous le nom d'Averroès, un livre De dispositionibits cordis, qui nous est inconnu.

AVEnROÈs. Çn

?oit obligé de supposer que Gilbert avait lu le CoUiget Gérard de Berry, Gauthier, Alebrand de Florence, qui citent tous les autres Arabes, ne parlent pas d'Averroès*.

Nous n'avons aucun renseignement sur la traduction du CoUiget. Le manuscrit de l'Arsenal (Sciences et Arts, 61 ) porte : Translatus de arabico in latinum. Les mots arabes conservés dans le texte et une foule d'autres particularités, établissent d'ailleurs indubitablement que cette version fut faite de l'arabe et non de l'hébreu^. On peut la rapporter avec vraisemblance au milieu du XIII® siècle. Le traité De fonnadone corporis humani, de Gilles de Rome (Paris, 1515), n'est formé, en grande partie, que d'extraits du CoUiget. Il est remarquable pourtant que le CoUiget n'est jamais cité dans le Conciiiator de Pierre d'Abano, écrit en 1303, et où les citations des commentaires d'Averroès abondent à chaque page.

En 1284, Armengaud, fils de Biaise, médecin de Montpellier, traduit ou plutôt fait traduire de l'arabe le commentaire sur le poëme médical d'Avicenne*. Raymond

» Hist lut. t. XXI, p. 405, 413, 416.

* Dans l'expiicif, l'auteur est toujours di^-^QXë Mehemelh Abenrosdin. M. Haenel {Catalogi, col. 497) signale à Vendôme un manuscrit de médecine dont l'auteur est appelé Mechemet ad Jurosdin; c'est sans doute le CoUiget.

* Tiraboschi (t. V, p. 87) regarde bien à tort Armengaud comme le premier traducteur d'Averroès. — Antonio (t. II, p. 400. éd. Bayer) place cette traduction en 1291 ; mais le manuscrit 6931 (anc. fonds) porte 1284. Comp. Rossi, Codd. II, p. 3 etsuiv.

Martini avait déjà cité cet ouvrage, sous son titre arabe, danslePw^io fidei^\ mais Raymond possédait souvent des renseignements directs sur les ouvrages écrits en arabe et en hébreu. Une traduction ancienne du traité de la Thériaque se trouve dans un manuscrit de l'Arsenal (Sciences et arts, 61). Les Canones de medicinis laxativis furent traduits de l'hébreu, en 1304, comme nous l'apprend une note intéressante que j'extrais du n» 6949 (anc. fonds) : « Expliciunt articuli générales proficientes in medicinis » laxativis magni Abolys, id est Averoys, translati ex he- » braeo in latinum per magislrum Johannem de Planis de » Monte Regali, Albiensis diœcesis, apud Tholosam, anno » DominiM*'CCC°IIll°; interprète magistro Mayno tune » lemporis judseo, et poslea dicto Johanne, converso in » christianum, in expulsione Judaeorum a regno Fran- » ciae''. » La traduction des œuvres médicales d'Averroès est donc en grande partie l'œuvre de l'école de Montpellier. Le travail se fît, comme d'ordinaire, par l'intermédiaire des juifs. Des faits nombreux établissent les rapports de Montpellier avec les Sarrasins d'Espagne, l'importance que les juifs y avaient acquise et la part qu'ils eurent à la splendeur de cette grande école'.

L'Abrégé de l'Almageste ne fut pas connu des Latins.

1 P. 159 (Paris 1651). Cf. Steinschneider, p. 317 note.

* Il s'agit sans doute des édits de proscription qui se succédèrent en 1309 et 1311 {Ordonnances des rois de Fr, t. l«^ p. 470, 488).

• Jourdain, Recherches, p. 91-92.

M. Littré' a relevé d'importantes citations d'Averroès dans le traité d'Astronomie de Bernard de Verdun (vers 1300), surtout en ce qui concerne la théorie des épicycles. Mais ces matières sont souvent traitées dans les commentaires philosophiques, surtout dans les livres XI et XII de la Métaphysique.

§ IV

On vient de déterminer d'une manière approximative l'époque où furent faites les traductions latines d'Averroès. Il est beaucoup plus difficile de (ixer le moment où l'influence de ces textes nouveaux s'exerce sur l'enseignement et les doctrines du moyen âge.

Pierre de Blois, continuateur de la chronique d'Ingulphe, exposant l'ordre suivi à l'école de Cambridge vers 1109, s'exprime ainsi : Ad horain vero primam, F. Terricus, acutissimus sophlsta, loijkam Aristotelis juxta Porphyrii et Averrois isagogas et commenta adolescentioribus tradebat. Launoy*, du Boulay', l'Histoire littéraire de la France*, ont copié ce passage sans remarquer l'interpolation évidente qu'il contient', Averroès

1 Hist. litt. de la France, t. XXI, p. 318-319.

De scholis celebrioribus, p. 150, » Hist. Univ. Paris, t. Il, p. 28.

T. IX, p. 107.

» Brucker (t. lU, p. 678,) et M. Jourdain (p. 28-29) l'ont relevée.

220 AVEUROÈS.

n'était pas né en 1109 ! L'abbé Lebœuf, ajoutant les méprises aux méprises, a voulu qu'à Orléans comme à Cambridge, on enseignât au xi« siècle les dialogues [sic) d'Aristote selon Porpiiyre et Averroès, et que Jean de Salisbury se les soit fait transcrire en Normandie par les soins de Richard Lévêque, archidiacre de Coutances. Lebœuf a confondu avec le passage de Pierre de Blois une lettre de Jean de Salisbury, où celui-ci demande en effet à Richard des ouvrages d'Aristote, mais où, bien entendu, il n'est pas question d'Averroès*.

La première apparition manifeste de la philosophie arabe dans le sein de la scolaslique, a lieu au concile de Paris, en 1209. Le concile, après avoir condamné Amaury de Bène, David de Dinant et leurs disciples, ajoute Nec libri Aristotelis de naiurali pliilosophia, nec commenta

1 Dissertation sur l'état des sciences en France, depuis la mort du nd Robert, p. 78.

« Jourdain, p. 253. — Je relèverai à ce propos une inadvertance de M. Jourdain lui-même. On trouve dans les œuvres de Bède (t. II, col. 213 et suiv.) un recueil d'axiomes d'Aristote et d'autres philosophes, sous le titre de Sententiœ ex Aristotele on Authoritatum generalium aliquot philosophorum tabula. M Jourdain (p. 21) y trouvant des citations de la physique et de la Métaphysique, a cru devoir attribuer cette compilation à Boèce ou àCassiodore. M. Barthélémy Sainl-llilaire, d'un autre côté, a conclu des citations de la Politique qui s'y trouvent que Bède connaissait la Politique. Or on trouve dans ce recueil des citations d'Averroès, désigné sous le nom de Commentator ; ce qui en recule la composition au xiv* siècle.

legantur Parisiis publiée vel secreto *. Certes on peut être tenté de voir dans ces Commenta les commentaires par excellence, les seuls à proprement parler que le moyen âge ait désignés de ce nom, ceux d'Averroès. Mansi, M. Jourdain, M. Hauréau ont adopté celle opinion*. Il n'est pas impossible, il faut l'avouer, que les commentaires d'Averroès aientété traduits et étudiés dix ans après la mort de leur auteur. Toutefois comme Michel Scot, vers 1217, semble avoir été le premier introducteur de ces textes nouveaux, on croira difficilement qu'Averroès ait pu essuyer la condamnation du concile de 1209. Il faut d'ailleurs remarquer que la traduction d'Averroès est de plus d'un demi-siècle postérieure à celle des premiers textes de philosophie arabe, que par conséquent les textes traduits par Dominique Gondisaivi ont dû entrer dans les études avant ceux qui n'avaient encore ni recommandation ni céU'brité. Ce qui reste indubitable, c'est que le concile de 1209 frappa l'Aristote arabe, traduit de l'arabe, expliqué par des Arabes.

Le statut de Robert de Courçon, en 1215, est un peu plus explicite : Non legantur libri Aristotelis de metaphysica et naturali phllosophia, nec summa de iisdem, aut de doctrina Magistri David de Binant autAlmarici

* Apud Martène, Thés, novus Anecd. t. IV, p. 166. — Voy. la discussion de M. Hauréau sur là portée de ces mots de naturali philosophia. {De laphil. scol. 1. 1", p. 402-410).

• Mansi, ad. Ann. eccl. Baronii, t. l^"", p. 289 (Lucas, 1757). — Jourdain, p. 193-194.— Hauréau^ 1. 1«^ p. 409-410.

hmretici, aut Mauritii HispaniK L'expression summa de iisdem conviendrait très-bien aux abrégés d'Avicenne. Mais quel est ce Maurice Espagnol, dont la doctrine est rapprochée du panthéisme de David et d'Amaury"? Quand on a vu dans les manuscrits le nom d'Averroès, si étrangement défiguré, devenir d'une part Mahuntius (anc. fonds, n*> 7052), Menbutius (anc. fonds, 6949), Mauuicius (Arsenal, se. et arts, 61), de l'autre Avenryz, Benriz, Beuriz, etc., on n'a pas de peine à croire qu'il ait pu devenir Mauritius. Ce n'est là toutefois qu'une conjecture à laquelle il ne faudrait pas attribuer une trop grande probabilité. La bulle de Grégoire IX, de 1231, ne fait que renouveler avec moins de précision encore les condamnations de 1209 et 1215*.

Ce qu'il y a de remarquable dans ces condamnations, c'est que la cause de l'aristotélisme arabe y est toujours identifiée à celle d'Amaury de Bène et de David de Dinant. Le passage souvent cité de Guillaume le Breton, continua-

* Du Boulay, Hist. Univ. Paris, t. III, p. 82.— Launoy, De varia Arist. fortuna in Acad. Paris cap. iv.

* C'est contre toute vraisemblance qu'on a rapproché ce Mauritius Hisp anus du dominicain Maurice, auteur des Disùinctiones ad prœdicandum utiles. Du Boulay, Hist.^Univ Paris. t. III, p. 699.— Antonio, Bibl. hisp. vet. t. II, p. 373.— Fabriciu.s, Bibl. med. et inf. lat. t. V, p. 57.

» Launoy, chap. vi. — Du Boulay, t. III, p. 142. — L'histoire littéraire de la France (t. XVI, p. 100-101) suppose qu'il s'agit expressément des Commentaires d'Averroès.

AVERROfeS. fi53

teur de Rigord', celui de Hugues, continuateur de Robert d'Auxerre, cité par Launoy*, supposent la même connexilé. Faut-il réellement supposer une influence arabe dans l'apparition des sectes hétérodoxes qui agitèrent l'école de Paris 'ans les dernières années du xii® siècle et les premières du xiii^? On ne peut nier l'analogie du réalisme d'Amaury avec celui d»Avicébron. La doctrine de David de Dinantsur la matière première, dénuée de forme, servant de commun subslratum à toutes choses, est bien celle du périp;itétisme arabe. On peut croire que ces deux sectaires avaient entre les mains le livre De Causis, déjà connu d'Alain de Lille*. A cela près, Amaury et David ne me semblent qu'un reflet altéré des sectes hétérodoxes comprises sous le nom de Cathares. Quelques-unes de leurs doctrines ont une ressemblance frappante avec celles des hérétiques d'Orléans de 1022*, que M. C. Schraidt rattache, sans hésiter, à l'église cathare^; d'autres ne sont que le pure joachimisme; d'autres enfin relèvent évidemment de Scot Érigène®. L'identité de tout le genre

* Apud dom Bouquet, t. XVII, p. 84.

» De varia Arist. fort. cap. i. — Cf. Jo. Fr. Buddeum, De hœresibusexphil. aristotelico-scholasticaortis, in Observât. Halensibus (1700), t. I, p. 197 et sqq.

* Jourdain, p. 196-197.

* Lire surtout la relation de Césaire d'Heisterbach, dans Hauréau, t. l, p. 398. Voir ci-dessous, § xiii.

* Hist. des Cathares ou Albigeois, 1. 1«^ p. 28; t. TI, p. 151 , 287.

* Cf. Saint-René Taillandier, Scot Érigène, p. 236. — Hauréau, 1. 1*"", p. 405,

humain en Dieu, le Saint Esprit s'incarnant en chacun de nous, comme le Fils s'est incarné en Marie, Dieu principe matériel de toute chose, quoi de plus semblable aux théories du penseur hibernais ? Voilà plus qu'il n'en faut assurément pour se dispenser d'aller chercher chez les Arabes les antécédents d'Amaury et de David, surtout si l'on fait à l'originalité propre d'Amaury la part qu'elle mérite. Le réalisme, d'ailleurs, en affirmant que les individus d'une même espèce participent à une seule essence et que l'intellect en général existe réellement, devançait la théorie averroïstique de la raison universelle et de l'unité des âmes. Abélard avait aperçu cette conséquence, et il l'avait combattue dans ses Petites Gloses sur Porphyre par le même argument qu'on opposera plus tard à Averroès'. Gilbert de La Porrée niait expressément la personnalité humaine. L'exemple que choisissaient le plus voloniiers les réahstes pour expliquer comment une même essence peut être commune à plusieurs individus, était celui de l'âme. C'est dans Alexandre de Halès qu'il faut chercher la première trace tout à fait manifeste de l'influence arabe. Avicenne, Algazel sont cités fréquemment dans sa Somme comme des autorités philosophiques ; Averroès n'y ligure encore que d'une manière peu caractérisée. Il est bien reconnu d'ailleurs que celte vaste composition est des dernières années d'Alexandre (de 1243 à 1245), et qu'elle ne fut achevée que vers 1252, après sa mort*. Alexandre

1 Rémusat, Abélard, t. II, p. 98.

* Hist. lUL de la France, t. XVIII, p. 316, 318.

par conséquent n'a dû lire Averroès que quand il était déjà vieux, et cette lecture ne semble pas avoir intlué sur ses doctrines. Les questions relatives à l'intellect ne dépassent pas dans ses écrits les termes mêmes d'Aristote*.

L'influence arabe est aussi très-sensible dans Robert de Lincoln. Roger Bacon le cite comme un des maîtres à qui il a entendu professer la théorie de l'intellect séparé de l'homme'; mais, pas plus qu'Alexandre de Halès, Robert ne paraît avoir connu Averroès à l'époque de sa première activité philosophique.

Guillaume d'Auvergne est le premier des scolastiques chez lequel on trouve une doctrine qui puisse porter le nom d'Averroès. Je n'ai trouvé qu'une seule fois dans ses œuvres le nom du Commentateur; mais l'averroïsme y est réfuté à chaque page, tantôt sous le nom d'Aristote, tantôt sous de très-vagues dénominations, comme Expositores^, sequaccs Aristotelis*, Aristoleles et sequaces ejus grœci et arabes *, qui famcsiores fue-

^ Summa Iheol. pars H, quaest. 69, art. 3, p. 116 v. et sqq. (Venet. 1576.)

* Fragments de VOpus tertium, publiés par M. Cousin. {Journ. des Savants, 1848, p. 347).

* 0pp. t. i, p. 699, etc. (Kdit. Aurel. 1674).

* Ibid. t. II,. p. 205.

» Ibid p. 95.

226 AVERROfeS.

runtArahum in disciplinis Aristotelis \ Avicenna et alh qui in parte ista Aristoteli consensenmt^. Guillaume met toujours dans une même catégorie les commentateur? grecs et arabes. En général, le xiii® siècle regardait les Arabes comme des philosophes anciens, philosophï antiqui^, par opposition aux phUosophi latini ou philosophes scolastiques. Les notions les plus simples de chronologie étaient tellement méconnues qu'on semblait ignorer lequel d'Alexandre d'Aprodisias ou d'Averroès avait vécu avant l'autre.

Averroès, à l'époque de Guillaume d'Auvergne, n'était donc pas encire devenu le représentant des doctrine, •dangereuses du pvripatétisme arabe; mais ces doctrines étaient dès lors parfaiiemenl connues des Latms,et comptaient de nombreux partisans*. Tandis qu'Arislote est combattu avec énergie, tvndis qu'Avicenne est traité de blasphémateur*, Averroès est cité par Guillaume comme un très-

1 Ibid. t. I, p. 618.

• Ihid. 852, 53

• Cette classification est surtout frappante dans le Pugio (îdei de Raymond Martini, et dans le Directorium Inqulsilorum de Nicolas Eymeric : «Anliqui philosoplii sunt plato- »nici, stoici, pylhagorici, epicurei, Aristoteles et peripatetici, » Averroès, Avicenna, Algazel,Alundus(Aikindi),RabbiMoses.» {Dir. Inq. p. 174, Romae, 1578 )

• Multi deglutiunt positiones istas. absque uUa investigatione discussionis etperscrulalionisrecipientes illas, etetiam consentientes illis, et pro cerlissimis eas habentes. {De anima, cap. vu, pars 3.)

• De legibus, 0pp. 1. 1, p. 54.

noble philosophe, bien que déjà l'on abuse de son nom el que des disciples inconsidérés dénaturent ses opinions. « Debes autem, dit-il, circumspectus esse in disputando » cum hominibns, qui philosophi haberi volunt, et nec » ipsarudimenla philosophise adhuc apprehenderunt. De » rudimeiitis enim philosophiae est procul dubio ratio » maleriaeet ratio formas, el cum ipsa ratio materise posita » sit ab Averroe, philosopha nobilissimo, expediret ut ?> intentiones ejus et aliorum qui tanquam duces phi- » losophim sequendi et imitandi sunt, hujusmodi lio- » mines qui de rébus philosophicis tam inconsiderate » loqui praesumunt, apprehendissent prius ad certum el « liquidum'. v

Le De Universo semble présenter une autre citation d'Averroès; mais l'incertitude et la contradiction qu'on y remarque prouvent combien l'individualité philosoptiique du commentateur était encore peu arrêtée dans l'esprit des scolastiques. A la page 713 (0pp. t. l) du De Uni' verso, Guillaume cite un passage du Commentaire d'Abubacer sur la Physique. Un peu plus loin (p. Soi), le même passage se retrouve comme tiré du commentaire d'4 ôumasar. Or ni Abubacer (Ibn-Tofail), ni Abumasap n'ont composé de commentaire sur la Physique. Abubacer n'a d'ailleurs été connu des scolastiques que par les citations qu'Aven oès en a faites. Il est donc bien probable que le passage cité par Guillaume appartient au commentaire d'Averroès lui-même.

* De Univ. Opp. t. I, p 851.

228 AVERROfeS.

Il ne manque, du reste, dans les écrits de Guillaume que le nom d'Averroès, pour que Guillaume puisse être envisagé comme le premier et le plus ardent adversaire de l'averroïsme. La théorie de la première intelligence, créée immédiatement par Dieu, et créatrice de l'univers, est vivement réfutée sous le nom d'Algazel'. La sagesse engendrée de Dieu, le loyos teleios, voilà le véritable intellect premier, que n'ont connu ni les Arabes, ni les Juifs, depuis qu'ils se sont faits les disciples des Arabes, mais qu'ont adoré Platon, Mercure Trismégiste et le théologien Avicébron, dont Guillaume, pour ce motif, fait un chrétien. L'éternité du monde est une damnable erreur d'Aristote et d'Avicenne'. Un moment elle semble attribuée à Abuhacer Sarracenus '"; mais évidemment Guillaume n'a pas vu qui il frappait sous ce nom.

Averroès n'est pas nommé davantage dans la longue argumentation de Guillaume contre la théorie averroiste par excellence, l'unité de l'intellect. Toute cette polémique est dirigée contre Aristote, ou contre ses disciples anonymes. « Debes scire quia eousque excsecali sunt, et » eousque intellectu déficientes, ut crederent unam ani- » mam mundi numéro quiquid in mundo est animatum » animare, necaliudessesecundumessentiam etveritatem » animam Socralis quam animam Platonis, sed aliam 5> animam, et hoc ex alietate animationis etanimati*. »

1 De Univ. V I*, cap. 24 et suiv. I» II*, cap. 9, 23 et sqq.

» I'' II», cap. 8 et 9.

• ill" I*, cap. 18.

*Z>e f/nic. 0pp. t. I, p. 801.

— « De intelligontiaruni numéro, dit-il ailleurs, Aristo- » teles non tam errasse quam etiam insanissime délirasse » videbitur evidenter\ » A la page suivante, la même doctrine est attribuée à Aristote, Alfarabi et autres; un peu plus loin *, à Alfarabi, Avicenne et à ceux qui ont embrassé sur ce point l'opinion d'Aristote; ailleurs, on trouve qu'Aristote l'a imaginée pour échapper au monde archétype de Platon*. C'est donc bien réellement Aristote qui, dans la pensée de Guillaume, est responsable de la monstrueuse doctrine de l'unité de l'intellect. Et cette doctrine pourtant, il l'expose avec toutes les particularités qu'Averroès y a ajoutées, et dont on ne trouve aucune trace dans le Traité de l'Ame. Cette intelligence active est la dernier^ en noblesse des intelligences mondaines*; le bonheur de l'âme est dans son union avec elle^; toutes les âmes séparées du corps s'identifient et n'en font plus qu'une seule*; les âmes ne dilTèrent que par le corps'; la seule différence des accidents fait la distinction nuhiérique*. Les arguments que Guillaume oppose à cette doctrine sont ceux qu'Albert, saint Thomas et tous les adversaires d'Averroès répéteront à satiété. Elle détruit la personne, elle

^ De Univ. 0pp. 1. 1, p. 816.

» Ibid. p. 852-53.

* De Univ. 1^ H», cap. 14.

* Ibid. et De anima, 0pp. l. II, p. 205 et sqq. 'De Univ. I« 11% cap. 20-22.

« la II*, cap. 11.

V I'«,cap. 25,26.

De Univ. t. I«^ p. 802, 819, 859.

coïiâu'it hVimarmene, au fatalisme*; elle rend inexplicables le progrès et la différence des intelligences individuelles. Il y a bien des règles générales de vérité qui s'imposent à tous les esprits ; mais ces principes n'ont aucune réalité substantielle hors de l'esprit. Par une singulière inconséquence, Guillaume établit, dans son traité De Anima, que Dieu est la souveraine vérité, éclairant tous les hommes*, et Roger Bacon a pu invoquer son témoignage contre ceux qui prétendent que l'intellect actif fait partie de l'âme humaine *. Mais Guillaume est un esprit timide et superficiel. Tout ce qui ressemble au panthéisme d'Amaury l'effraye; la Providence, la liberté, la création, la spiritualité de l'âme, l'immortalité sont toujours entendues par lui dans leur sens le plus étroit.

Non-seulement les doctrines d'Averroès étaient, à l'époque de Guillaume, introduites dans la scolastique ; il semble que les impiétés qui devaient plus tard se couvrir de son nom commençaient déjà à se faire jour. Dans son traité de l'Immortalité de l'Ame, Guillaume nous apprend que ce dogme rencontrait plus d'un incrédule Des esprits mal faits et mécontents de leur temps prétendaient que ce n'était là qu'une invention des princes

* De UnivAW I*, cap.21 etsqq.— Cf. Ibid, l" II*, cap. i6, 17, 18, 40, 41; II» II«, cap. 15

* De anima, cap. 7. Cf. Javary, Guilielmi Alverni psychologica doctrina, p. 42-46.

* Opus tel t. {Journ. des sa». 1848, p. 346, art. Cousinj.

AVERROfes. 231

pour contenir leurs sujets'. Le xvi'' siècle n'a eu aucune mauvaise pensée que le xiii« n'ait eue avant lui.

§VI

Bien qu'Averroès joue dans les écrits d'Albert le Grand un rôle plus caractérisé que dans ceux de Guillaume d'Auvergne, il n'y est point encore arrivé au rang principal qu'ii doit occuper durant le second âge de la scolastique. Avicenne est le grand maître d'Albert. La forme de son commentaire est celle d'Avicenne; Avicenne est cité à chaque page de ses écrits, tandis qu'Averroès ne l'est qu'assez rarement, et parfois pour essuyer le reproche d'avoir osé contredire son maître*. Albert, toutefois, paraît avoir eu entre les mains tous les commentaires d'Averroès que le moyen âge a connus, excepté ceux de la Poétique et peut-être des Éthiques, qui furent traduits assez lard par Hermann. On peut croire que le commentaire sur la Métaphys'que lui manquait également: en effei , on ne trouve que très-peu de citations d'Averroès dans sa Métaphysique. Or, Albert a coutume de fondre ans son texte tout ce qu'il a entre les mains.

1 Dum enira se vident fraudari prœsentibus delectationibus, et alias non expectant, nullo modo suaderi poterit eis quod aliud sit honestalis persuasio quam imperalorumdeceptio. 0pp. t. 1, p. 329.— Cf. De anima, cap. 6.

' Averroes, cujus studium fuit semper contradicere patribus suis [Phys. 1. 11, tr. i, cap. 10.)

232 AVEUUOÈS.

Il faut que la doctrine de l'unité de rintellect eût déjà pris bien de l'importance et groupé autour d'elle un grand nombre de partisans i, pour qu'Alberl, non content de l'avoir combattue à diverses reprises, se soit cru obligé d'y consacrer un traité spécial*, que plus tard il inséra presque textuellement dans sa Somme*. Il nous appren(^ Iui-mén<e que ce fut à Rome, et par l'ordre du pape Alexandre IV (vers i 255), qu'il le composa*. La distinction delà théologie et de la philosophie reconnues comme deuj autorités contradictoires, distinction qui, à toutes les époques, a caractérisé l'averroisme, était déjà à l'ordre du jour*, et Albert pour y condescendre s'oblige à résoudre ie problème uniquement par syllogismes, en faisant abstraction de toute autorité révélée*. Trente argument? militent en faveur de ceux qui pensent que de toutes les âmes humaines il n'en reste qu'une seule après la mort Avec un scrupule et une impartialité tout à fait digne.*

^ Hic errorin tantum invaluit quod plures habet defensores, et periculosus est nimis. (0pp. t. XVIII, p. 379-80.)

* De unitate intellectus contra Averroistas. 0pp. t. V, p. 218 (édit. Jammy.)

* II pars, tr. xiii, quaest. 77, membr, 3. (0pp. t. XVIII).

* Ibid. p. 394.

» Quia defensores hujus haeresis dicunt quod secundum philosophiam est, licet fides aliud ponat secundum theoiogiam (Ibid. p. 380.)

* In hae disputatione nihil secundum legem nostram dicemus, sed omnia secundum philosophiam... tanlum eaaccipientes quEB per syllogismum accipiunt demonstrationem. T. V,

AVERROÊS. 23r5

d'éloges, Albert énumère l'un après l'autre ces trente arguments. Il pousse même la bonhomie jusqu'à imaginer des preuves à l'appui de la thèse qu'il combat, et à donner aux moyens de ses adversaires une force qu'ils n'avaient pas dans leurs propres écrits. Mais trente-six arguments non moins forts soutiennent la doctrine opposée ; dès lors la chose est claire ; l'immortalité individuelle a pour elle une majorité de six arguments. Il paraît cependant que l'averroisme ne se tint pas pour battu par celte arithmétique, ^ous retrouverons le vieil athlète sous les armes quand nous exposerons les luttes de l'averroïsme dans l'Université de Paris, vers l'an 1269.

Dans son opuscule De natura ei origine Animœ^, et dans son commentaire sur le IIP livre de l'Ame (tr. II, cap. vu)*, Albert revient encore sur cette controverse, et cette fois traite ses adversaires avec plus de sévérité. La théorie de l'intellect séparé, éclairant l'homme par irradiation, antérieur à l'individu et survivant à l'individu, lui paraît maintenant une erreur absurde et détestable ^ L'intellect étant la forme de l'homme, si plusieurs individus participaient au même intellect, il s'ensuivrait que plusieurs individus de ia même espèce participeraient à la

^ 0pp. t. V, f. 182.

• Cf. Ibid. tr. II, cap. 20, tr. III. cap. 11, sqq.—Summa de creaturis, l. II, tr. i, qu. 55, art. 3. —Metaph. i. XI, tr. i, cap. 9. — Isagoge in De anima, cap. 31 (0pp. t. XXI).— Cf. Hauréau, Phil. scol. t. II, p. 69 et siiiv.

* Error omnino absurdus et pessimus eL facile improijabilis (t. V, p. 202).

même forme, c'est-à-dire au même principe d'individuation, ce qui est absurde. L'intellect actif n'est donc pas distinct de l'âme, et on ne peut l'en séparer que par abstraction. La raison toutefois est universelle, et Albert s'élève avec force contre les philosophes latins, c'est-àdire contre les scolastiques contemporains, qui, en exagérant le principe d'individualité, ont été jusqu'à admettre l'existence d'autant d'entendements qu'il y a d'êtres intelligents.

Il faut avouer que la doctrine d'\lbert n'offre pas toujours cette fermeté, qui plus tard caractérisera l'école dominicaine. Parfois les doctrines arabes surprennent son orthodoxie. Sa doctrine de la création est chancelante ; l'intellect apparaît parfois comme la source d'où émanent les intelligences'; l'influence des êtres supérieurs sur l'intelligence humaine est expressément reconnue. Dans les opuscules groupés au tome XXI de ses œuvres, et qui sont moins de son école*, la philosophie arabe fait invasion de toutes parts. Au sein de l'intellect actif, l'intelligeni et l'intelligible sont identiques. Dans l'intellecl passif, au contraire, cette identité n'a lieu que quand l'intelligent se pense lui-même. L'agent tire les espèces de la matière, les rend simples et générales; ainsi préparées, les espèces meuvent et informent l'intellect possible. L'intellect agent.

^ Primum principium, indeficienter fluens, quo intellectus universaiiter agens indesinenter est intelligenlias ercittens [De causa et proc. univ. ir. IV, I). Cf. Ritter, Gesch. der. christ. Phil. IV'e part. p. 199, 234.

> Cf. Quétif et Echard, Script. Ord. Prœd. t. I, p. 178.

s'unit au possible, comme la lumière au diaphane, et l'élève à la dignité d'intellect spéculatif. L'intellect spéculatif à son tour sert de degré à l'âme pour s'élever jusqu'à l'intellect acquis (adeptus scu divinns). Ce dernier terme est alteinlquand l'intellect possible a reçu tous les intelligibles ets'est indissolublement attachéàl'intellectactif L'homme alors est parfait, et en quelque sorte semblable à Dieu. Dans cet état, il agit divinement, et devient capable de tout savoir, ce qui est la souveraine félicité contemplative'. Bien que le curieux traité, d'oîi j'extrais ce passage, soit loin de représenter la pensée d'Albert, il prouve au moins combien le langage arabe et les doch'ines les plus hasardées avaient pénétré dans l'école albertiste*.

^ De apprehensione, pars V (0pp. t. XXI). Possibilis speculativa reciplens cum eis lumen suscipit agentis, cui de die in diem fit similior; et quum acceperit possibilis omnia speculata seu intellecta, habet lumen agentis ut formam sibi adhserentem.. Ex possibili et agente compositus est intellectus adeptus, et diviiius dicitur, et lune homo perfectus est. Et fit per hune inlellecium homo Dec quodam modo similis, eo quod potest sic operari divina, et largiri sibi et aliis intellectus divinos, et accipere omnia inlellecta quodam modo, et est hoc illud scire quod omnes appetunt, in quo félicitas consistit contemplativa,

* Ibid. part. VI, on lit une théorie psychologique de la prophétie, évidemment empruntée de confiance à un auteur arabe.

§VII

Saint Thomas est à la fois le plus sérieux adversaire que la doctrine averroiste ait rencontré, et, on peut le dire sans paradoxe, le premier disciple du Grand Commentateur. Albert doit tout à Avicenne; saint Thomas, comme philosophe, doit presque tout à Averroès. Le plus important des emprunts qu'il lui a faits est sans contredit la forme même de ses écrits philosophiques.

Il faut se rappeler qu' Averroès est bien le créateur de la forme du Grand Commentaire. Avicenne et Albert, son imitateur, composent des traités sous le même titre et sur les mêmes sujets qu'Aristote, mais sans distinguer leur glose du texle du philosophe. Averroès et saint Thomas, au contraire, prennent membre par membre le texte aristotélique, et font subir à chaque phrase le travail de la plus patiente exégèse. Un seul des commentaires d'Albert, celui de la Politique, est composé suivant la méthode d' Averroès et de saint Thomas; mais on a les meilleures raisons pour lui contester cet ouvrage. Il faut reconnaître au moins que si ce commentaire est d'Albert, il le composa après les autres et après avoir vu ceux de saint Thomas.

Albert est un paraphraste; saint Thomas, au contraire, est un commentateur. C'est ce que Tolomé de Lucques a voulu dire quand il nous apprend que, sous le pontificat

d'Urbain IV, saint Thomas commentait à Rome la philosophie d'Aristote, quodam singulari et novo modo tradendi^. De qui saint Thomas a-t-il appris celte manière de commenter nouvelle et inconnue avant lui ? Je n'hésite pas à le dire : il l'a apprise du commentateur par excellence, d'Averroès.

Ainsi le double rôle d'Averroès parmi les philosophes scolastiques est déjà parfaitement caractérisé dans saint Thomas. C'est, d'une part, le grand interprète d'Aristote, autorisé et respecté comme un maître; c'est, de l'autre, le fondateur d'une damnable doctrine, le représentant du matérialisme et de l'impiété, un hérésiarque. Guillaume de Tocco, l'auteur de la légende de saint Thomas, énumérant les hérésies vaincues par son maître, met en première ligne « celle d'Averroès, qui enseignait qu'il n'y a qu'un seul intellect ; erreur subversive du mérite des saints, car dès lors il n'yauraitplus de difïérence entre les hommes'. » Nous verrons bientôt le triomphe du docteur angélique sur cet infidèle devenir, sous l'inspiration dominicaine,

1 Hist. eccl. 1. XXII, cap. 21, apud Muratori, Script, rer. ital. vol XI, col. 1153.

» Bolland. ActaSS. Martii, 1. 1", p. 666.— Oudin, De script, eccl. t. m, p. 271. — « Miriim est, dit la biographie placée en > tête des œuvres de saint Thomas, quam graviter, quam co- » piose S. Thomas in illam vanissimam sententiam semper in- » veheretur. Captabat ubique tempera, quserebat occasiones » iinde ipsam traheret in disputationem, pertraclam vero tor- »quebat, exagitabat, monstrabatque non a christiana solura, sed » ab omni quoque alla, peripateticaque prœcipue philosophia » dissentire. »

le thème favori des écoles de peinture de Pise et de Florence.

Saint Thomas, comme Guillaume d'Auvergno, comme Albert, mais avec plus d'élévation que le premier el plus de décision que le second, fait porter tout l'effort de sa polémique contre les propositions hétérodoxes du pLTipa,tétisme arabe : la maUèrepremièreet indéterminée', la hiérarchie des premiers principes, le rôle intermédiaire de la première intelligence à la fois créée et créatrice', la négation delà providence*, et surtout l'impossibilité de la création. Le commentaire du VIII® livre de la Physique est presque tout entier consacré à réfuter celui d'Averroès. A ce raisonnement qu'il prête au philosophe arabe, et qui, en effet, résume assez bien sa pensée : Fieri est mutari; atqui mutari nequit nisi suhjectum aliquod ; eryo fieri nequit nisi sabjectum, il répond en niant la majeure. La production universelle de l'être par Dieu n'est ni un mouvement ni un changement, mais une sorte d'émanation*. Aristûte ne blesse pas la foi en établissant que tout mouvement a besoin d'un sujet mobile; cela est vrai dans

^ Summa, I^ qusest. 66 , art 2.

2 Ibid. F q. 45, art. 5; q. 47, art. 1 ; q. 90, art. 1. — Opusc. XV, De substantiis separatis. (0pp. t. XVII, p. 86; ad calcem Summœ contra gf>nl. édii. Roux-Lavergne, etc. t. I, p. 421 el suiv. Nemausi, 1853).

* Voir Summa contra gent. I. I, cap. 50, et le commentaire do François de Ferrare.

* Productio universalis entis a Deo non est motus necmutalio sed est quaedam simplex emanalio. In VlIIPliys. iect, II. (Opp. t. 1, p. 106, édit. Venet.)

l'état actuel de l'univers. Les anciens philosophes, qui ne considéniient que les changements particuliers et les phénomènes multiples, ne pouvaient envisager le devenir que comme une altération d'un sujet préexistant. Mais Platon et Aristole, qui sont arrivés à la connaissance du premier principe, ont pu concevoir dans l'univers autre chose que mouvement et mutation; car, au-dessus de l'action et de la réaction des causes secondes, ils ont aperçu l'unité de la cause première. Sans doute, Aristote s'est gravement trompé en soutenant l'éternité du temps et l'éternité du mouvement; mais rien n'autorisait Averroès à conclure de tels principes Timpossibililéde la création ex nihilo \

C'est surtout contre la théorie de l'unité de l'intellect que saint Thomas déploie toules les ressources de sa dialectique. Non content d'y revenir sans cesse dans la Somme théologique, dans la Somme contre les gentils, dans le Commentaire sur le Traité de l Ame, dans les Qumstiones dispiuaim de anima, il a composé sur ce sujet l'un de ses opuscules les plus importants, le De unitate intellectus, adversus Averroistas^. Nous rechercherons plus tard quels sont les adversaires que saint Thomas a en vue dans ce traité. Mais les formes de sa polémique

' J&id.p. 107, 108.

* 0pp. t. XVII, opusc. XVI ; p. 471 et suiv. édit. Roux-Lavergne, etc. — L'opuscule xxvii. De œternitate mundi, contra murmurantes (p. 533 et suiv. édit. Roux.-Lavergtie) paraîi dirigé contre les mêmes adversaires. Cf. C. Jourdain, Phil. de S. Thomas d'Aquin (Paris, 1858), 1, p. 138 et suiv. 297 et suiv.

nous révèlent sufïïsaminenl qu'il en veut à une école organisée, prétendant représenter l'esprit véritable du pé~ ripatétisme contre les philosophes latins , c'est-à-dire contre les scolastlques orthodoxes, et s'altachant à Averroès comme à la plus haute autorité, supérieure même à celle de la foi*. Saint Thomas s'indigne de voir des chrétiens se faire ainsi les disciples d'un infidèle, et préférer à l'aulorilé de tous les philosophes celle d'un homme qui mérite moins le litre de péripatélicien que de corrupteur de la philosophie péripaté'ique^. Il essaye doncde le réfuter non par l'autorité des Latins, qui ne plaît point, dit-il, à tout le monde, mais par des arguments philosophiques empruntés seulement aux Grecs et aux Arabes. Ni Aristote, ni Alexandre d'Aphrodisias, ni Avicenne, ni AlRazel, ni même Théophraste et Thémistius, dont Averroès altère la pensée, n'ont songé à cette doctrine étrange de l'unité de l'intellect. Tous ont regardé l'intellect comme individuel et propre à chaque homme. Et sans cela, que resterait-il de la personnalité humaine? La faculté intellectuelle ne serait-elle pas détruite, puisque l'homme ne serait in-

1 Unde mirum est quomodo aliqui, soluni commentuin Averroys videntes, pronuntiare praesumunt quod ipse dicit hoc sensisse omne» philosophos graecos et arabes, praeter latinos. Est eliain majori admiratione vel etiam indignatione digiuim quod aliquis christianum se profitens tam irreverenter de christiana fideloqui praesumpserit. [Ibid. p. 104 v*.)

* Minus volunt cum cœteris peripatetlcis recte sapere quara cum Averroy aberrare, qui non tam fuit peripatelicus quam peripaleticae philosqrhiae depravator. {Ibid.)

telligent qu'au moment où son intelligence est mise en acle ?

Pour Averroès, le principe d'individuation est la forme; pour saint Thomas, c'est la matière. Si l'individuation vient de la forme, la forme étant la même chez tous les êtres de la même espèce, le réalisme et l'averroïsme ont gain de cause. Albert avait déjà proposé de transporter à la matière le principe d'individuation. Mais saint Thomas le premier fixa sur ce point la théorie dominicaine i. La même forme convient à plusieurs; mais la matière n'appartient qu'à un seul. Donc c'est la matière qui fait le nombre des êtres; non pas la matière indéterminée qui est la même chez plusieurs, mais la matière délimitée, le quantum individuel. Telle est du moins l'explicalioa donnée à la pensée de saint Thomas par Gilles de Rome, et restée traditionnelle dan»- l'école tbomiste.

Certes, l'argumentation de saint Thomas est sans réplique, quand il défend contre les averroïstes la personnaliié humaine*. La raison dit : Je, comme les autres facullés, et tout système qui ne peut expliquer l'individuation et par conséquent la multiplicité de la raison en-

* Voy. surtoutl'opuscule xxix (0pp. t. XVII; p. 417 et suiv. édit. Roux-l.avergnej, De principio iiidividuationis; — Summa contra gentiles, 1. ll,cap.73sqq. — Summa theol. l^ quaest. 76, art. 2. Consulter l'excellente discussion de M. Ilauréau sur ce point faible de la philosophie thomiste, t. II, p. 115 et suiv. et C.Jourdain, P/iiios. de S. Thoniasd' Aquin, l, p. 21lelsm\. II, 42, 47, 64. 85, 88, 378 et suiv.

* Jour'! in. op. cit. II. p. 98 et suiv. M. Jourdain exagère, lelon moi, la valeur de l'argumentation thomiste.

242 AVEnROÈs.

visagée dans le sujet, accuse par là même son insuffisance. Mais l'école thomiste tomba dans une exagération touf aussi dangereuse en attribuant à la matière le pouvoir de déterminer l'individu. Aux yeux d'une philosophie plus complète, et aux yeux d'Aristote lui-même, l'individualité résulte de l'union de la matière et de la forme : un être est créé à l'heure où la substance indéfinie entre dans une dts mille formes possibles, et devient par cette déterminal'On susceptible d'un nom. L'école orthodoxe ne répondit jt mais d'une manière satisfaisante à cette objection des Averroïstes : s'il y a un intellect pour chaque homme, il y a donc plusieurs intellects; il y en a un certain nombre fiéterminé, ni plus ni moins. L'hypothèse des scolastiques sui' l'otiginede l'âme : creando infunditur, infundendo creaiur, autorisait cette subtilité. Si, à un moment donné, vers le quarantième jour après la conception, comme ils disaient, Dieu crée une âme pour informer le corps, il se crée donc sans cesse des âmes; le nombre s'en augmente indéfiniment. De telles difficultés étaient la conséquence du système qui envisage l'homme comme un composé binaire de deux substances; il fallait une notion de l'unité humaine plus explicite que ne l'avait le moyen âge, pour arriver à voir que la conscience se fait, comme tout le reste, sans création spéciale, par le développement régulier des Jois divines de l'univers.

Ne peut-on même pas reprocher à saint Thomas d'avoir, par une réaction exagérée contre l'averroisme, porté atteinte au caractère absolu et universel de la raison? Après avoir reconnu que l'homme participe à l'intellect

actif comme à une illumination extérieure, il se demande si cet intellect est le même pour tous \ Et pour qu'il ne reste aucune équivoque sur la gravité de la question qu'il agite, écoutons l'argument qu'il prête à ses adversaires et auquel il essaye de répondre : « Omnes homines conve- » niunt in primis conceplionibus intellectus; his autem » assenliunl per inUllecium agentem. Ergo conveniunt • » omnes in uno intelleclu agente. » Eh bien! à la question aussi nettement posée, il répond négalivement, et par un argument dont on a lieu d'être surpris : « Intel- » lectus agens est sicut lumen. Non auttm est idem lu- » men in diversis illuminatis. Evgo non est idem intellec- » tus agens. » Il ne semble pas toutefois que saint Thomas ait aperçu les graves conséquences d'une telle solution. Car se posant à lui-même cette question : « Ulrum homopossit alium doccre? » il critique avec la plus parfaite justesse l'opinion d'Averrocs. Sans douie, dit-il, à n'envisager que l'unité de l'objet, la science est la même dans le maître et le disciple; mais le fait subjectif de la connaissance se diversifie avec les sujets 2.

Saint Thomas ne se montre pas moins opposé à Averroès sur la question de l'union avec l'intellect actif, et de la perception des substances séparées. « Averroès, dit-

* Summn, I', qiisest. 79. art. 2 et suiv.

* Sunmia, l», qiiaest. 127, art. 1.

* Le mot ittisâl, qui désigne en arabe l'union de l'âme avec l'intellect actif, est rendu dans saint Ttiomaspar continuatio, confoimément au sens de la racine arabe, qui signifie ^fre contigu.

2i4 AVERROÈS.

il, suppose qu'au terme de cette vie l'homme peut arriver à comprendre les substances séparées par son union avec l'iniellect actif, lequel étant séparé perçoit naturellement les substances séparées; en sorte qu'uni à nous, il nous les fait comprendre, de même que l'intellect possible, en s'unissant à nous, nous fait comprendre les choses matérielles. Cette union avec l'intellect actif s'opère par la perception des intelligibles. Plus on perçoit d'intelligibles, plus on approche de cette union. Si l'on arrive à percevoir tous les intelligibles, l'union est parfaite, et alors, par l'intellect actif, on arrive à connaître tou'es les choses matérielles et immatiTielles, ce qui est le souverain bonheur '.» A cette théorie d'Averroés, saint Thomas oppose le principe péripatétique : Nous ne comprenons rien sans image; or, les substances séparées ne peuvent être comprises par une image corporelle. Peut-on du moins arriver à la connaissance suprême par des abstractions successives, comme l'a supposé Avempace, en subtilisant de plus en plus les données de la sensation'? Non encore; car l'image, quelque épurée qu'elle soit, ne saurait arriver à représenter une substance séparée. L'orthodoxie de l'école thomiste devait s'effrayer d'une proposition aussi absolue. En etTet, dans la troisième partie de la Somme^, qui n'est pas du docteur angélique, mais qui a été recueillie par son disciple Pierre d'Auvergne de son commentaire sur le

* Summa, I«, qusest. 88, art. 1.

» Ibid. art. 2.

» Quœst. 92, art. i.

IV* livre des Sentences, on prouve, à l'aide de saint Denys l'Aréopagite, que l'intelligence humaine peut arriver à voir Dieu dans son essence. Et comment s'opère cette vision? Ce n'est ni par une quiddité que l'intellect séparerait de la substance, comme le veulent Alfarabi et Avempace, ni par une impression que la substance séparée produirait sur rintellect, comme le veut Avicenrie. C'est par l'union directe avec la substance elle-même, comme le veulent Averroès et Alexandre d'Aphrodisias. Dans cette union, la substance séparée joue à la fois le rôle de matière et de forme , elle est ce qui fait comprendre et ce que l'on comprend. Quoi qu'il en soit des autres substances séparées, continue l'écrivain thomiste, il faut admettre que la vision de l'essence divine s'opère comme il vient d'être dit. Quand l'intellect perçoit l'essence divine, cette essence esta l'intellect ce que la forme est à la matière, ce que la lumière est aux couleurs. Les substances matérielles ne peuvent ainsi devenir la forme de l'intellect; car la matière ne peut devenir la forme d'une autre substance. Mais cela est possible dès qu'il s'agit de l'être en qui tout est intelligible, et c'est pour cela que le maître des Sentences a dit que l'union de l'âme avec le corps est l'image de l'union de l'esprit avec Dieu. — On peut douter que saint Thomas eût poussé, comme son disciple, la tolérance jusqu'à accepter d'Averroès l'explication d'un dogme de théologie.

Les attaques contre Averroès semblent se lier, chez saint Thomas et dans l'école dominicaine, au désir de sauver, en une certaine mesure, l'orthodoxie du péripatétisme, en sacrifiant les interprètes et surtout les Arabes. De

là, cette perpétuelle atleniion à montrer qu'Âristote a cru à rimmorlalité de l'âme* et aux autres dogmes de la religion naturelle. Du reste, à part quelques dures paroles dans le traité De Unitate intellecfus, saint Thomas est loin de traiter Averroès en impie, et de témoigner contre lui cette rage que nous trouverons si caractérisée chez Raymond LuUe et Pétrarque. Pour saint Thomas, comme pour Danle, Averroès est un sage païen digne de pitié, mais non un blasphémateur digne d'exécration. Il lui doit trop pour le damner. Averroès d'ailleurs n'était pas encore devenu le porte-étendard de l'incrédulité, et n'avait pas pris place dans les bolge de l'Enfer.

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