‹ Averroès et laverroïsmeChapitre 29 sur 49 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Cette haine vigoureuse que l'école dominicaine a vouée aux doctrines arabes, on peut la suivre dans toute l'histoire de la scolaslique. Les propositions que Raymond Martini, dans la première partie de son Poignard, attribue aux Maures, ne sont autre chose que les théories de la philosophie arabe, et en particulier d'Averroès, qu'il a prises pour la pure doctrine de l'islam. Les arguments de Raymond sont presque tous empruntés àAlgazel';

1 Summa cont. gent. , 1. II, cap. 79-81. — In I Phys. lect. xn. — In XII Melaph. lect. m. — Quodlib. x, quaest. 5, art. 1.

» Raymond cite trois ouvrages d'Algazel, la Raina phitosophorum, une Epistola ad amicum, et l'ouvrage intitulé Almonkid min addalel, qui n'est autre que le traité publié par

car, dit-il, il est bien de réfuter les philosophes par un philosophe Ml y a pour prouver l'éternité du monde sept raisons prises ex parte Dei, sept autres prises ex parte créatures, et quatre prises ex parte factionis; en tout dix-huit raisons. Mais ces dix-huit raisons sont renversées par dix-huit autres raisons d'égale force ; la balance est donc jusqu'ici parfaitement égale. Une réserve de cinq raisons nouvelles vient à propos décider la victoire en faveur de la thèse de la nouveauté du monde. Mais ces cinq raisons ne sont pas tout à faitapodictiques, et, à vrai dire, la foi seule peut à cet égard donner la certitude''. La théorie de l'unité des âmes est traitée par Raymond avec moms de ménagements' : ce n'est point à Aristote, c'est à Platon qu'Aben Rost a emprunté cette extravagance*. Raymond réfute également, avec un grand appareil de dialectique, l'opinion qui cherche à limiter la Pro-

M. Schmœlders. — Raymond vécut au milieu des études juives de l'Aragon et de la Provence, et connut des ouvrages arabes qui n'arrivèrent point aux autres scolasliques Comme il savait fort bien l'hébreu, il citait peut-être d'après les traductions hébraïques. Les transcriptions particulières du nom d'Averroès [Aben Reschod, Aben Resched) qu'on trouve dans ses écrits semblent même supposer qu'il avait travaillé sur les versions hébraïques du Commentateur.

1 Pugio fidei adversum Mauros etJudœos (Paris, 1651), p. 167-169.

* !• pars, cap. 6-12.

* Ibid. cap. 13 et 14.

* Pugio, p. 182. Quod quidem est phreneticorum deliramentis simillimum.

vidence et à enlever à Dieu la connaissance des choses intérieures [vilia et mala) '.

Raymond Martini, comme saint Thomas, place le principe de la diversité individuelle, non dans le corps, mais dans la proportion, dans la relaiion réciproque de l'âme et du corps. Gilles de Lessines^, Bernard de Trilia*, Hervé Nedellec*, combattirent avec non moins d'énergie pour la doctrine thomiste de l'individuation et contre l'unité de l'intellect. Les Questions de Bernard de Trilia sur l'âme ne sont qu'un long programme de questions arabes, toujours résolues en un sens opposé à celui des philosophes infidèles. Durand de Saint-Pourçain, quoique adversaire déclaré du thomisme, combat également la thèse averroïste, comme donnant la main au réalisme'. Henri de Gand lui-même, dissident au sein de l'école dominicaine, se montre fort opposé à la théorie de l'agent séparé communiquant la science à l'esprit humain, de la même manière que le cachet imprime son type sur la cire. L'Intel-

* I' pars, cap. 15-16, 25.

« Hauréau, Phit. scol. t. H, p. 251-52.

» Hist. lut. de la Fr. t. XX, p. 137.— Hauréau, t. II, p. 252 et suiv.

' Jourdain, Philos, de S. Thomas d'Aquin, II, 120 et suiv. — Jean de Bacolilhorp (Inll Sent. Dist. 21,quœst. l,art. 1) présente ainsi l'argument de Hervé : « Anima inlellectiva est forma » substantialis hominis. Seil multiplicalis principiatis oportet » principia intrinseca multiplicari; igilur una anima intellec- » tivn non est in omnibus. »

= Hauréau, t. 11, p. 412.

lect est une partie de nous-mêmes. La science est le résultat du travail et de l'expérience \ Dans sa Somme de théologie, dons ses Quodiibeta, il combat à diverses reprises l'intellect commun. Il nous apprend lui-même qu'il fit partie de l'assemblée de théologiens qui eut lieu chez l'évêqueTempieren 1277, et où fut condamné l'averroïsme'.

Dante enfin, qui appartient à tant d'égards à l'école dominicaine, a cru devoir, comme tous les docteurs orthodoxes, porter son coup de lance à Averroès. Stace vient de lui exposer le mystère de la génération^. « Mais comment, ajoute-t-il, le fœtus d'animal devient-il homme? tu ne le vois pas encore ; c'est ici le point qui a fait errer plus savant que toi*; — car, par sa doctrine, il sépara de l'âme l'intellect possible ^ parce qu'il ne le voyait point attaché à un organe. — Ouvre ton cœur à la vérité, et sache qu'aussitôt que l'articulation du cerveau est parfaite dans le fœtus, — le premier moteur se tourne joyeux vers ce chef-d'œuvre de la nature, et lui inspire un souffle nouveau plein de vertu, — qui attire en sa substance tout ce qu'il y trouve d'actif, et se crée une âme unique qui

* Ilauréau, t. II, p. 274.

* Quodl. aurea. II, qu. 9. Cf. Jourdain. op. cit. II, p. 45-46.

• Purgat. cant. XXV, v. 61 et suiv.

* Quest' è tal piinto

Che più savio di te già fece errante.

• M. Mamiani a remarqué avec raison qu'il faudrait plutôt l'intellect actif. Saggi di philosophia civile, pnhliôs pnr G. Buccanlu(rienova, 1852;, p. 16. Mais Dante fcuivuil ici Saiui- Thomas {De unit, intell. init.)

vit, sent et se réfléchit elle-même. — El pour que ces paroles te semblent moins étonnantes, regarde la chaleur du soleil qui se fait vin, jointe à l'humeur que distille ta vigne. — Quand Lachésis n'a plus de lin, l'âme se détache de la chair, et emporte avec elle l'humain et le divin. — Les autres puissances deviennent alors comme muettes : la mémoire, l'intelligence, la volonté, au contraire, deviennent bien plus actives. »

Quel est ce philosophe que Dante reconnaît plus savant que lui? Benvenuto d'Imola * nous déclare qu'il s'agit d'Averrocs, et en prend occasion de nous exposer dans tous ses détails, avec une remarquable lucidité, la théorie averroïstique de l'intellect, théorie lausse, ajoute-t-il, comme toutes celles du même philosophe, et qui justifie bien le nom de son auteur (Averoys cioè senza verita*).

* Bibl. imp. suppl. fr. n» 4146 (autrefois 7002»). C'est une traduction italienne du commentaire de Benvenuto faite par un Vénilien nommé Angiolelo di Minoti (fol. 10), comme l'a montré M. Amari. C'est donc à tort que l'on a cru que Benvenuto n'avait commenté que VEnfer. Voy. Colomb de Batines {Bibliograjia dantesca, Prato, 1835, t. I", part. I et II, p. 588 note et 610), qui rectifie les assertions de Marsand [1 Mss. liai, délia regia bibl pariginaA- I«^ p 807). Voy. Append. m.

* Ms cité, f. 273. Jacopo délia Lana connaît moins bien Averroès. Voici co.nment il en parle à propos du cli. IV de lEnfer : « Questi fue grande maestro in niedicina, et commentô lutta la » philosophya naturale ; vero è che in molti luoghi egli si parte » dalla sentenlia d'Aristotile, secundo l'uso dei moderni. » (Ane. fonds fr.n'^'7255, 7259, donné à tort par Marsand comme de Christophe Landino. Cf. Colomb de Batines, 1 c.)

Ailleurs, Renvenuto croit encore, trouver la trace d'une réprobation d'Averroès '. Dante, toutefois, comme toute l'école dominicaine, distingue dans Averroès le grand commentateur*, l'interprète autorisé du philosophe, de l'auteur hétérodoxe d'un système dangereux. Le commentaire sur le traité de l'Ame est honorablement cité dans le Convito*. Dante l'avait peut-être étudié à la rue du Fouarre, sous Siger, et, reconnaissant comme il l'était pour ses maîtres, il a placé Averroès dans cette région honorable de l'enfer où d a mis avec regret les hommes de grande valeur que sa foi lui défendait de sauver.

Euclide geometra e Tolornnieo, Ippocrate, Avicenna e Galieno, Averrois che '1 sr^n comenlo feo*.

§ÎX

Gilles de Rome mérite de figurer à la suite de Guillaume d'Auvergne, d'Albert et de saint Thomas parmi les

Purg. IV, init. (ms. cité, fol, 188 Benvenuto ne nomme pas Averroès; mais il laisse clairement etitenJre que le philosophe dont il sagit ici est le même que celui du ch. XXV. Les commeniateurs plus modernes pensent, au contraire, que c'est à Platon que Dante fait allusion en cet endroit. ">• FuunaUro Aristotile. (Benvenuto, ms. cité, f. 25.)

* Cf. Ozanam. Dante, p. 189.

* Inf. cant. IV, v. 142 et suiv.

adversairns les plus déclarés de l'averroïsme. Son traité De Erroribus philosophorum ^ n'est qu'une liste de propositions hérétiques tirées des philosophes arabes, Alkindi, Avicenne, Averroès, Maimonide. La doctrine d'Averroès est ici présentée sous un jour tout nouveau. Pour Gilles de Roni{>, Averroès est déjà le contempteur des trois religions, et le premier auteur de celte doctrine que toutes les religions sont fausses, bien qu'elles puissent être utiles. Son exposition des opinions d'Averroès est du reste conçue à un point de vue assez personnel. Gilles s'est contenté de lire la plume à la main le commentaire sur le XIP livre de la Métaphysique, et de mettre bout à bout les propositions qu'il ne comprenait pas ou qui sonnaient mal à ses oreilles. On trouve en outre parmi les œuvres de Gilles de Rome un grand nombre de traités dirigés spécialement contre chacune des erreurs averroïstiques : De materia cœli, contra Averroem. — De intellectu possibili qucesiio aurea contra Averoym (Padoue, 1 493, et Venise, 1 500), etc.*.

• M. Ilauréau ayant trouvé ce traité sans nom d'auteur, dans le ms. 694 de Sorbonne, en a publié des fragments [Phil. scol. I, p. 363 et suiv.). J'ai depuis reconnu qu'il appartient à Gilles de Rome, qu'il a été imprimé sous son nom à Vienne en 1482, et inséré par Possevin dans sa Bibliotheca selecta, t. II, t. XII, cap. 34 sqq. Néanmoins l'édition primitive étant introuvable, et la reproduction de Possevin n'étant ni intégrale, ni conforme à notre manuscrit, je publierai d'après le manuscrit de la Sorbonne l'article relatif à Averroès. (Appendice ii.)

* Cf. Ossinger, Bibl. Atigustinianoruin (Ingo'st.ult, 1768). — Ilain, Repert. bibliogr. t. I", part. I, p. 15 et suiv.

AVKRROÊS. 253

Gilles a réuni ces différentes thèses dans ses Quodiobeta. L'article consacré dans ce recueil à la question de l'unité de l'intellect ' a eu une certaine importance dans l'histoire de l'aven ois me, en ce qu'il a défrayé pendant longtemps ceux qui ont parlé de la vie et des doctrines d'Averroès. Leibnitz lui-même ne paraît avoir connu Averroès que par ce passage. Il cite presque textuellement le raisonnement que le théologien Augustin attribue ici au commentateur* : le monde étant éternel, s'il fallait attribuer à chaque homme un intellect individuel, il yaurait eu depuis l'origine un nombre infini d'intelligences; et si l'on admettait que ces intelligences sont immortelles, on serait amené à poser l'infini en acte, ce qui implique contradiction. Tout en soutenant qu'Aristote a reconnu l'individualité de l'intellect, Gilles de Rome avoue qu'il n'a pas suffisamment prévu la difficulté. Après tout, il était homme; il n'a peut-être pas apiTçu toutes les conséquences qui sortaient de ses principes. Mais son commentateur Averroès, qui a vécu dans un siècle où la foi chrétienne était répandue, puisqu'on a vu ses fils à la cour de l'empereur Frédéric, aurait bien dû apercevoir l'inconvenance de cette doctrine'. Nous démontrerons plus tard

» Quodl. II, quaest. 20, p. 101-102. (Louvain, 1646.)

* 0pp. t. I, p. 70 (édlL Dulens). Gerson a répète ce raisonnement {Tract. IX Super Magnificat. 0pp. t. IV, p. 402. Antv. 1706). C'est également d'après Gilles de Rome qu'on a cité l'hyperbole d'Averroès : Quod Aristoteles fuit régula in natura, in quo sciUcet natnra ostenderit suum passe.

* Forte ista inconvenientia philosoDhus non prsevidit. Ipsa

ini AVERROÈS.

que Gilles de Rome ou son in.lerpolateur a recueilli un faux bruit, relativement au séjour des fils d'Averroès à la cour des Flohenstaufen.

Gilles ne repousse pas moins énergiquement la théorie de Vumon, dans les termes oîi l'avait posée le commentateur '. L'homme ne saurait ici-bas comprendre les substances séparées. En effet, l'intellect ne peut dépasser les espèces sensibles Or, il n'y a pas d'espèces pour les substances séparées. Nous sommes à leur égard comme l'aveugle à l'égard des couleurs, avec cette différence pourtant que nous savons qu'elles sont, tout en ignorant leur quiddité, et que nous pouvons en syllogiser, au lieu que l'aveugle, en tant qu'aveugle, ne connaît des couleurs ni l'existence ni la quiddité, et ne peut en syllogiser*.

Gérard de Sienne, disciple de Gilles de Rome, continua l'attaque de son maître, et maintint durant la première

enim fuit homo, nec oportet quod praeviderit omnià inconvenienlia quae possent accidere ex positionibus suis: imo est valde probabile quod istud inconveniens non viderit de infinilate intellectuum. Nam commenlator ejus Averroes (lilii cujusdicuntur fuisse cum jmperatore Frederico, qui teniporibus noslris obiit, unde constat fuisse tempore quo fides christiana erat valde di- /alala, et quo constat quod apud christianos esset soleninis menlio de statu aniniarum separalaruin), Averrois, inquani, debuil videre hoc inconveniens. El taïuen ipse coinmenlalor fuit 'uijus opinionis asserior quod esselunus intelleclus. Arisiolelis vero temporibusnon eral ea solemnis mentiode statu aniiuarum separalarum. fOp cit. p. 102.)

* Op. cit. p. 36.

' Quodl. 1, quaest. 17, etquodl. III, qusest. 13

AVRRROÈS. 255

moitié du xiv^ siècle les Iraditions anti-arabes de l'école augusline *. Le Directorium Inquisitorum de Nicolas Eynieric n'est de même, en ce qui concerne la philosophie arabe et spécialement Averroès, qu'une reproduction presque littérale du De Rrrorihus pfrUosophorum de Gilles de Rome*. Eyineric ne se met guère en frais de riiétaphysique. La doctrine de l'unité des âmes est une hérésie; car il s'ensuivrait que l'âme damnée de Judas est identique à l'âme sainte de Pierre. Déjà l'Averroès' véritable a complètement disparu derrière l'Averroès incrédule. Cet impie a nié la création, la providence, la révélation surnaturelle, la trinité, l'elTicacité de la prière, de l'aumône, des litanies, l'immortalité, la résurrection, et il a placé le souverain bien dans la volupté.

Mais le héros de cette croisade contre Taverroïsme fut sans contredit Raymond Lulle. L'averroïsme était à ses yeux l'islamisme en philosophie; or la destruction de l'islamisme fut, on le sait, le rêve de toute sa vie. De 1310 è 1312 surtout le zèle de Lulle atteignit son paroxysme; on le retrouve à Paris, à Vienne, à Montpellier, à Gênes, à

» Fabricius, Bibl. med. et inf. lat. t. III, p. 43-44. (Édit. Mansi.) » Direct. Inq. pars II, quœst. 4, p. 174 sqq. (Romae, 1578.)

Naples, à Pise, poursuivi de celte idée fixe, réfutant Averroès et Mahomet par la combinaison des cercles magiques de son Grand Art. En 1 31 1 , au concile de Vienne, il adresse trois requêtes à Clément V : la création d'un nouvel ordre militaire pour la destruction de l'islamisme, la fondation de collèges pour l'élude de l'arabe, la condamnation d'Averroès et de ses partisans ^ Raymond voulait la suppression absolue dans les écoles des œuvres du Commen tateur, et que défense fût faite h tout chrétien de les lire*. Il ne semble pas que le concile ait pris en considération aucune de ces demandes*.

Paris fut surtout le théâtre des exploits de Lulle contre les averroïstes *. Il a consigné dans une foule de petits traités, datés des années 1310 et 1312, les procès-verbaux de

» Acta S S. Junii, t. V, p. 668.

2 Ibid. p. 673 et 677. Tertiiun ut pestiferi Averrois scripta in chrislianis gymnasiis doceri proliiberenlur, eujiis erroiibus infinitis, quia moventur infirma pectora, deberent sacri theologi non solum fidei, verum et scientiaearmis obsistere.

* Les condamnations du concile de Vienne que M. Jourdain (Phil. de S. Thomas d'Aquin, II, 414-415) croit dirigées contre l'averroïsme I ét'ient en réalité contre le joachimisme. (Labbe, Conc. t. XV, p. 42,44.)

» Act. SS. vol cit. p. 667, 672. Parisios rursus adiit, ubi et Artem suam denuo legil, et quamplurimos libros absolvit, prœcipue contra Averroem, quibus docebat indignum esse christiano uti illius viri commentariis in Aristotelem. Nempe iilos adversari cathoHcae fidei, ac refertos esse impiissimis erroribus, qui juvenum mentes facile pervertebant, suoque judicio dignos esse illos ultricibus flamœis.

ses disputes*. Le plus ingénieux, dit-on, de ces factums était celui qui avait pour titre: De lamentât ione duodecim principiorum Philosophim, contra Averroïstas, daté de Paris, 1310, et dédié à Philippe le Bel. Raymond, conformément au goût du temps pour les allégories, y introduisait dame Philosophie, se plaignant des erreurs que les averroïstes débitaient en son nom, et surtout de cette damnable doctrine que certaines choses sont fausses selon la lumière naturelle, tandis qu'elles sont vraies selon la foi. Philosophie àéclaiTSiit solennellement devant les douze principes que jamais elle n'avait eu si folle pensée. « Je ne suis, disait-elle, que l'humble servante de Théologie. Comment prétendre que je peux la contredire? Infortunée! où sont les savants pieux qui viendront à mon aide? » On cite plusieurs autres traités de Raymond également dirigés contre les averroïstes, et qui se trouvent pour la plupart inédits au couvent de Saint François de Majorque.: un Liber Nataiis ou De Natali pueri Jesu, dédié à Philippe le Bel, et mentionné par les biographes de Raymond comme un de ses libelles les plus énergiques contre Averroès; — Liber de reprobatione errorum Averrois; — Disputatio Raymundi et Averroistœ de quinque quœsionibus. Inc. Parisius fuit magna controversia...; — Liber contradictionis inter Raymundum et Averroistam de centuni syllogismis circa mysterium, Trinitatis (Paris, février ISiO). Inc.Accidit quod Raymundista...;

1 Ibid. p. 668, 677 et suiv.— Antonio, t. Il, p. 128, 129, 133, 134 (édit. Bayer). — Naudé, Apologie, p. 375 (Paris, 1625).

258 AVERnoÊs.

— Liber de existentia et ageniia Dei, contra Averroem (Paris, 13i1); —De ente simpliciter per se, contra errores Averrois, fait à l'époque du concile de Vienne ;

— Ars theoloijiœ et philosophim mysticm, contra Aver roem; — Liber contra pnnentes eeferniiatein mundi: — Liber de efficiente et pffectu (Paris, mai 1312). Inc. Po riaius Ray mandas et Averroista dispntabant...; — Lihc utrurn fidelis possil soh re et destruere omnes objeclio nés quas infidèles possuntjacere contra sanctam fidem catholicam (Paris, août \'i\\)...\—Declaratioper modum dialogi, édita contra ducentas decem et octo opiniones erroneas aliquorum philosopkorum, et damnatas ab episcopo Parisiensi \ Son biographe mentionne même des sermons conire Averroôs*. Il paraît que ce qui révoltait surtout Raymond Lulle dans l(^s doctrines des averroïstes de Paris, c'était la distinction de la vérité lliéologiqueetdela vérité philosopliique*, distinction qvie nous verrons relevée avec tant de chaleur par l'averroïsme italien de la Renaissance, et qui fui, depuis le xiii« jusqu'au xvii« siècle, le plastron de l'incrédulité. Lulle

1 II s'agit des propositions condamnées en 1277, qui sont en effet au nombre de 218.

» Acta SS.Jun.t. V, p. 670.

» Raymuiidus errorem illum tolerare non poterat qno Averroislae dicuntmulta esse vera secundum fidein, qiiœ lamen falsa «uni secundum philosophiam.... dicenles lidem ctiristianara ((uantum ad modiim inlellij,'eiidi fore impossibilem, sed eam veram esse quaiilum ad modum credeiidi, (pium sml chrisliaaorum coUegio applicati. {Ibid. p. 667 et 677.)

soutenait avec une décision qui ne manquait pas de tiardiesse que si les dogmes cii rétiens étaient absurdes aux yeux de la raison et impossibles à comprendre, il ne se pouvait faire qu'ils fussent vrais à un autre point de vue ^ . Le rationalisme le plus absolu et les extravagances dn mysticisme se succédaient comme un mirage dans les hallucinations dialectiques de ce cerveau troublé.

§ XI

Ainsi les docteurs les plus respectés du xiii® siècle sont d'accord pour combattre l'averroisme, et les formes de leur polémique ne permettent pas de supposer que ce fût là pour eux une dispute oiseuse et sans adversaires. 11 y avait évidemment, en présence de la scolastique orthodoxe, une école qui prétendait couvrir ses mauvaises doctrines de l'autorité du Commentateur. Mais où chercher cette école, dont aucun écrit n'est parvenu jusqu'à nous? J'espère démontrer que, sans abuser de la conjecture, on peut désigner comme les deux foyers de l'averroïsme, au xiii* siècle, l'école franciscaine et surtout l'Université de Paris,

En général, l'école franciscaine nous apparaît comme beaucoup moins orthodoxe que l'école dominicaine. Sorti d'un mouvement populaire très-irrégulier, très-peu ec-

1 Si fides calholica intelligendi sit irapossibilis, impossibile est quod sit vera. {Ibid.)

clésiastique, très-peu conforme aux idées de discipline et de hiérarchie, l'ordre de Saint-François ne perdit jamais le sentiment de son origine. Tandis que les dominicains, fidèles à la direction qu'ils recevaient de Rome, couraient le monde en vrais limiers de l'Église pour dépister les hérétiques et faire à l'héférodoxie la rude guerre du syllogisme et du bûcher, la famille de Saint-François ne cessait de produire d'ardents esprits, qui maintenaient que la réforme franciscaine n'avait pas donné tous ses résultats; que cette réforme était supérieure au pape et aux dispenses de Rome; que l'apparition du séraphique François n'était ni plus ni moins que l'avènement d'un second christianisme et d'un second Christ, semblable en tout au premier, supérieur même par la pauvreté. De là ces mouvements démocratiques et communistes se rattachant presque tous à l'esprit franciscain, et ultérieurement au vieux levain du calharisme, du joacliimisme et de l'Évangile éternel : tiers ordre de Saint-François, béguards, lollards, bizoques, fraticelli, frères spirituels, humiliés, pauvres de Lyon, exterminés par l'immuration et le bûcher des dominicains. De là cette longue série de hardis penseurs, presque tous fort hostiles à la cour de Rome, que l'ordre ne cessa de produire : frère Elle, Jean d'Olive, Duns Scot, Okkam, Marsile de Padoue, etc. La lutte acharnée qu'il fallait soutenir à toul prix contre le thomisme, n'étail-elle pas déjà un commencement d'émancipation? Était-il bien sûr de s'attaquera un docteur aussi autorisé, dont le système devenait de plus eu plus celui de l'Église, et dont un pape, domini^

cain il est vrai, avait dit : Tôt fecitmiracula quoi scripsit articulos ?

Alexandre de Halès, le fondateur de l'école franciscaine, est le premier des scolastiques qui ait accepté et propagé l'influence de la philosophie arabe. Jean de la Rochelle, son successeur, suit les mêmes traditions et adopte pour son propre compte presque toute la psychologie d'Avicenne'. M. Hauréau a fait observer avec justesse que la plupart des propositions condamnées à Paris par Etienne Templier, en 1277, appartenaient à l'école franciscaine, et qu'elles avaient été empruntées par les disciples les plus audacieux d'Alexandre de Halès aux gloses, depuis longtemps mal famées, d'Avicenne et d'Averroès*. La même année, le dominicain Robert de Kilwardby, archevêque de Canlorbéry, dans un concile tenu à Oxford, centre de l'école franciscaine, censurait des propositions presque identiques, et où l'influence d'Averroès ne saurait davantage être méconnue^. On peut donc croire que quelques-uns des philosophes contre lesquels Guillaume d'Auvergne, Albert, saint Thomas s'expriment avec tant de sévérité, appartenaient à l'ordre de Sainl- François.

Un important passage de VOpus tertium, publié par

1 Voy. Hauréau, Phil. scol. t. I^r, p. 475 et suiv.

' Ibid.t. Il, p. 215,217.

3 A la suite des Sentences de P. Lombard, et dans le ms. 331 de Sorb. et 33 de Montpellier. Quelques-unes de ces propositions se trouvent littéralement dans Averroès. Cf. II De anima, f. 53, édit. 1574.

M. Cousin, vient confirmer celle conjecture. La doctrine de l'intellect actif séparé de l'homme y est présentée comme traditionnelle dans l'école d'Oxford. « L'intellect actif est tu première ligne Dieu lui-même, et en seconde ligne, les anges qui nous illuminent. Dieu est à l'âme ce que le soleil est aux yeux, et les anges, ce que sont les étoiles. Je ne dis pas ceci, ajoute Bacon, pour énoncer seulement mon opinion personnelle, mais pour combattre une des plus grandes erreurs qui soient en théologie et en philosophie. Les modernes (c'est-à-dire l'école dominicaine) disent que l'intellect qui agit sur nos âmes et les illumine fait partie de l'âme. Cela est faux et impossible, comme je l'ai montré par des autorités et des raisons convaincantes. Tous les philosophes de la génération passée, dont quelques-uns vivent encore, ont identifié l'intellect actif avec Dieu. Deux fois j'ai entendu le vénérable pontife de l'église de Paris, messire Guillaume d'Auvergne, devant l'Université rassemblée, réprouver ces novateurs, disputer avec eux, et leur démonlrer, par les mêmes raisons quej'ai données, qu'ils étaient dans l'erreur. Messire Robert, évêque de Lincoln, et frère Ad;im de Marsh \ les plus grands clercs du monde, et consommés en science divine et humaine, ainsi que les anciens de ce monastère, étaient du même avis. Ouel(|ues frères mineurs présomptueux ayant demandé à frère Adam, pour letenteret pourse moquer de lui : Qu'est-ce que l'iniellect actif? il leur répondit : C'est le corbeau d'Élie, voulant dire par là que c'est Dieu ou

* Cf. Opusmajus, p. 48, 64, etc.

AVERnoès» 563

an ange \» Dans VOpns majus. Bacon, discutant la mêiiif question, adopte ouvertement l'opinion des maîtres arabes*. L'âme humaine est par elle-même incapable de science; la philosophie est le résultat d'une illuminatiop extérieure et divine. L'intellect actif, principe de cette illumination, n'est point une partie de l'âme, mais une substance séparée (Je Tîme, comme l'artisan l'est de la matière, la lumière des couleurs, le pilote du navire*.

Le respect avec lequel Roger Bacon parle d'Averroès prouve également qu'il avait trouvé dans son ordre, su: le Commentateur, des traditions différentes de celles de l'école dominicaine. « Avicenne, dit-il, a le premier remis en lumière la philosophie d'Arislote, mais il a essuyé de rudes attaques de la part de ceux qui l'ont suivi. Averroès, le plus grand a[)rès lui, l'a contredit outre mesure. La philosophie d'Averroès, longtemps négligée, rcjetée et

1 Opus terlium, cap. 23 {Journ. des Sav 1848, p. 346-47), — Ces détails ne se Irouvenl point dans ['Opus niajus, tel que Jebb l'a publié. Mais ils se lisent en termes presque identiques dans une copie de cet ouvrage, que possède la Bibliothèque de Saint-Grégoire in clivo Scnuri à Rome : « Nam, Cniversiiate » Parisiensi convocata, bis vidi et aiidivi Ven antistitem Gu- » lielii.um, Parisiensem episcopum felicis memoriae, coram om- » nibus pronuutiare quod intelleclus agens non potest esse pars » animae, e» D. Robertus episcopus Lincolniensis, et frater > Adam de Marisco, el hujus monaslerii majores hoc idem » firmaverunt. »

* Il nomme seulement Avicenne et Alfarabi, et ne désigne Averroès que par ces mots : Expusitures famusi et majores.

• Op. maj. p. 26, 27.

réprouvée par les plus célèbres docteurs, obtient aujourd'hui le suffrage unanime des sages : peu à peu sa doctrine, assez digne d'estime en général, bien qu'on puisse la critiquer sur plusieurs points, a été appréciée*. » — « Après Avicenne, dit- il ailleurs, vint Averroès, homme d'une solide doctrine, qui corrigea les dires de ses prédécesseurs, et y ajouta beaucoup, quoique sur certains points il doiveétre corrigé, et sur beaucoup d'autres complété*. » Bacon cite expressément les commentaires sur la Physique*, sur le traité de l'Ame*, sur le traité du Ciel et du Monde'. Les traductions de Hermann l'Allemand paraissent aussi le préoccuper beaucoup. Peu initié aux disputes théologiques, et toujours indulgent pour quiconque lui apprend quelque chose, il ne voit pas le venin de ces ouvrages, et reproche à ses contemporains de s'en tenir à de vieux auteurs sans mérite, au lieu de profiter de ces secours nouveaux offerts à la philosophie*.

La subtilité, la confusion de l'ordre logique et ontologique, le penchant à réaliser les abstractions, qui caractérisent l'école franciscaine, établissaient plus d'un lien de parenté entre tette école et la philosophie arabe. Le cha-

' Ibid.ip. 13-14. Cf. Journ. desSav. 1848, p. 2:29. « Ibid. p. 37.

• Ibid. p. 12.

• Ibid. p. 36.

• Ibid. p. 27. — M. Arago (Ann. dubur.deslongit.\iomlSc>2, p. 449-450) a exposé l'opinion d'Averroès su?' la .scintillation des étoiles, d'après Roger Bacon.

"^ Op.maj. p. 21.

pitre général tenu à Assise, en 1295, se vit obligé de réprimer sévèrement le goût de la jeunesse de l'ordre pour les subtilités et les opinions exotiques \ Bien que plusieurs docteurs franciscains, Guillaume de Lamarre, Duns Scot, aient combattu l'averroïsme, et même reproché à saint Thomas d'y donner prise par sa théorie de l'individnation*, le réalisme les entraînait forcément vers les thèses averroïstes. Dieu, dit saint Thomas, ne pouvait créer hi matière sans la forme. Duns Scot déclare, au contraire, que la matière peut exister sans la forme, et que l'acte premier de toute génération est la matière informable, c'est-à-dire apte à recevoir toutes les formes, mais non informée. Cette matière unique et universelle est la même dans tous les êtres, comme le voulait Avicébron. Si Duns Scot s'éloigne d'Averroès sardes points de détail, comme sur la quiddité provenant de la forme, sur les trois dimensions essentielles à la matière avant l'adjonction de la forme, ces détails secondaires ne peuvent faire méconnaître l'identité de la thèse fondamentale : antériorité de la matière générique, à laquelle partiel [lent tous les êtres, par antithèse à la pure création de saint Thomas*. Pierre Auriol s'attira les anathèmes de l'école dominicaine pour une doctrine toute semblable*.

Quant à la thèse de l'intellect séparé, Duns Scot la

1 Cf. du Boulay, Hist. Univ. Paris, t. III, p. 511.

* Ilaiiréau, Phil. scol. t. H, p. 231 el suiv.— Jourdain, Phil de S. Thomas d'Aquin, t. II, p. 64 et suiv. 85 et suiv.

* Hauréau, p. 327, 338 et suiv.

* Bayle, art. Aureolim.

trouve si absurde, que l*auteur lui paraît digne d'être mii au ban du genre humain'. Cela devait être. Duns Sco» pousse jusqu'à l'extrême la doctrine de la pluralité des âmes et la multiplication des entités psychologiques. Peu s'en faut que, comme Origène, il ne fasse errer les âmes dans l'espace pour y chercher des corps. Duns Scot et Okkam, en admettant qu'Arislole n'a pas cru à l'immortalité de l'âme, et que cette vérité ne peut se démontrer que par la révélation, préparaient, du reste, la voie à de dangereuses hardiesses'. Nous verrons, en elîet, au xiv« siècle, l'averroïsme le plus décidé sortir des deux directions tracées par Duns Scot et Okkam'.

L'école mystique elle-même, qui se rattache par tant de traits à l'école franciscaine, fait un assez grand usage de la psychologie arabe. Les mystiques allemands du XIV* siècle, maître Ekhart surlonl, aiment à fiire servir les hypolhèses de l'itilcllect actif et passif à la déinonslratioû de leurs théories d'union avec Dieu*. Dans un traité

1 Nec breviter invenitur aliquis philosophusnotabilis qiiihodicat, licelille inaleiiictus Averroes, in fictionesua liU de Anima quaetamen non est inlelligibilis nec sibi nec aliis, ponat.... Error pessinius, qui proprius est el soliiis Averrois, non tantuin contra verilaleni iheologiae, sed eliain contra veritaleni pliilosooliiae, et per co'nseqnens talis erransesset a conununitate hoininum et natniali ralione ntentium exlerniinanJus. In IV Sent, dist. 43, quaisl. 2. (Anlverpise, 1620, t. U, p. 427, 431.)

* Hauréau. t II, p. 365,472.

* Patrizzi, Discuss. perip. t. I«', 1. XIII, p. 162 sqq Brucker, t. Vi. p. 622.

* RiUer , Gesch. der Christ. Phil. 1V« part. p. 513-514

de celte école, composé en allemand an xiv« siècle, sur VinteUecl actif et possible S Averroès (Arverios) et Arislole (Her Steotiles) sont cités comme de graves autorités.

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